samedi 1 août 2026

Gary Caldwell sur l'étatisation de l'école québécoise (1965-2005) [Ire partie]

Gary Caldwell est professeur de sociologie à la retraite. Membre de l’Institut québécois de recherche sur la culture, il a enseigné à tous les niveaux éducatifs québécois. Avec Pierre Anctil, il a notamment fait des études sur l’histoire des Juifs au Canada. Il a été membre de la Commission des États généraux sur l’éducation. Dans le n° 14 de la revue Égards (2006-2007), il revenait sur l’étatisation et la concentration de l’éducation au Québec (1965 — 2005). Extraits, les intertitres et les textes entre crochets sont de nous.

[Lors d’une visite auprès d’une école en Estrie en 2005, Gary Caldwell se voit confronté « six fois en vingt minutes » par des questions d’élèves similaires et qui tranchent avec l’opinion des adultes de la région. En l’occurrence, les élèves demandaient au professeur d’expliquer « Pourquoi êtes-vous contre le mariage [dit] gai ? » Chaque élève voulant bien faire ou bien paraître en l’interrogeant de la sorte.]

J’ai par conséquent rencontré des élèves qui, trop jeunes pour être parvenus par eux-mêmes à une position réfléchie sur cet enjeu social et maintenant politique, se trouvent déjà endoctrinés au nom d’un nouveau dogme que leurs parents n’ont pas encore accepté. C’est une expérience qui m’a, il n’y a pas d’autres mots, affligé.

Comment se fait-il que l’école véhicule auprès de ces jeunes un dogme encore étranger à leur propre milieu (le vote de leurs parents en est la preuve) ? Comment se fait-il que l’école ne reproduise pas la culture du milieu où elle se trouve ? Au contraire, les élèves ont voté massivement, lors de leur élection simulée, contre le Parti conservateur. [...] Qui est responsable de cette déculturation ?  [...]

[L]es élèves sont pris en charge par des enseignants. De quelle institution sociale ces professeurs se conçoivent-ils les agents ? Autrement dit, quelle est leur allégeance sociale ?

Leur allégeance, pour des raisons purement bureaucratiques, n’est pas envers la société civile dans laquelle se situe l’école elle-même : en effet, ils ne viennent pas de la [petite ville locale]. [Techniquement, ils dépendent] de la commission scolaire [locale, abrégée en C.S.], qui, elle, dépend entièrement de l’État sur le plan constitutionnel.

Les commissions scolaires sous tutelle, les contribuables locaux sans pouvoir

Depuis 1998, année où l’on a abrogé l’article 93 de la Constitution de 1867, les C.S. n’ont plus aucun statut constitutionnel en dehors de la législature du Québec. Autrement dit, rien ne fait obstacle à l’administration des écoles par l’État, et la province pourrait même, à son gré, supprimer les C.S., ce que le Nouveau-Brunswick a déjà fait. De plus, sur le plan financier, les C.S. dépendent à 85 % de l’État [plutôt que des contribuables locaux]. À la suite de l’instauration d’une négociation collective centralisée à la fin des années 70, elles n’ont d’ailleurs plus qu’un pouvoir très limité sur la gestion de leur personnel enseignant, si ce n’est celui d’administrer mécaniquement des conditions de travail et des salaires établis par l’État. [...]

En conséquence, il n’est pas étonnant que les enseignants se décrivent eux-mêmes comme des employés de l’État. Ainsi, les élèves [de la ville] sont scolarisés par un appareil proprement étatique, qui échappe presque totalement à l’emprise locale des parents et des contribuables [de cette région]. [Rappelons que dans la vision traditionnelle, les enseignants sont au service des parents qui détiennent l’autorité parentale et éducative. Les parents choisissent l’école et ses enseignants pour leur compétence et leur adéquation avec leurs valeurs pour ensuite leur déléguer l’autorité parentale le temps de la classe.] [...]

L’éducation au Québec, avant sa « modernisation »

[A]u milieu des années 60, le taux de scolarisation au primaire (6 ou 7 années) était très élevé : plus de 90 % du groupe d’âge en question (6 à 13 ans) fréquentait l’école. [...] [O] n disposait d’un bon réseau d’écoles techniques et professionnelles, dispensant une formation toute particulière (école de métiers, instituts, écoles normales, etc.) et d’un réseau « d’écoles privées d’intérêt public » où l’on dispensait surtout le « cours classique » de huit ans. De plus, contrairement à l’opinion propagée par les réformateurs des années 60, ces collèges semi-publics parce que largement financés par les autorités publiques étaient, hors de Montréal et de Québec, relativement accessibles aux classes sociales inférieures ; et par le fait même, ils ont contribué à une circulation des élites relativement efficace. En effet, dans une ville de province, au moins la moitié de la clientèle des collèges classiques était d’origine ouvrière ou agricole ! Par la suite, l’université presque gratuite devenait, à cette période, accessible à ces diplômés.

[Si les écoles étaient inspectées par des inspecteurs de l’État et les collèges classiques par les autorités ecclésiastiques et les universités qui décernaient les baccalauréats,] l’administration et le choix des enseignants incombaient à la société civile : commissions scolaires, sociétés religieuses ou corporation publiques. Il n’y avait pas de ministère de l’Éducation. [...]

De l’importance de laisser participer la société civile à l’éducation

[L]es membres de la société civile [locale donc] assumaient eux-mêmes la responsabilité de l’éducation de leurs enfants, soit au niveau des C.S., des corporations publiques ou des sociétés religieuses (où toute famille avait de la parenté). Les sentiments de fierté et de dignité que procurent la prise en charge et l’acquittement d’une telle responsabilité sont une facette de la « responsabilisation citoyenne » sans laquelle il n’y a pas de liberté au sens où on l’entend en Occident. [...]

Le rapport Parent et sa « révolution scolaire »

Sans hésiter, les membres de cette élite culturelle et politique [du début des années 60] ont décidé que les établissements d’éducation, dont ils étaient eux-mêmes issus, étaient inadéquats, chose étonnante lorsque l’on connaît la qualité exceptionnelle de leur formation. [Caldwell, lui-même né en Ontario, raconte comme il fut impressionné lors de rencontres au début des années 60 par l’envergure culturelle, la conscience historique et sociale, la compétence intellectuelle et le savoir-vivre de ces membres de l’élite québécoise qui « dépassaient de loin ceux des Anglo-canadiens du même groupe ».]

[Survient le rapport Parent dont Caldwell résume les conclusions ainsi] :
  1. on assiste à une expansion majeure du système [éducatif] qui a doublé depuis 5 ans, une expansion similaire est à prévoir dans les 5 prochaines années ;
  2. l’éducation au Québec n’est pas assez « démocratique », c.-à-d.. trop loin de l’égalité des chances ;
  3. la formation « scientifique » et « technologique » manque pour répondre aux besoins d’une société « moderne »
  4. il faut un « système d’éducation » orchestré par l’État ;
  5. il faut un ministère de l’Éducation pour rationaliser, coordonner, planifier et financer ce système.
[Caldwell poursuit]

On ne s’est même pas posé la question de savoir comment le régime existant avait pu s’adapter à l’augmentation des effectifs scolaires, qui avaient doublé de 1947 à 1961, et ce, sans ministère de l’Éducation !

Quant au danger que le nouveau ministère ne devienne un instrument d’endoctrinement comme, disait le rapport, on venait de le voir en Allemagne et en Russie, on prévoyait le contrer en maintenant l’ancien Conseil supérieur de l’éducation, lequel conserverait ses fonctions de surveillance, devant aussi celui qui veille à ce que l’État n’abuse pas de son pouvoir. Cette recommandation du rapport entrait en contradiction avec le peu d’estime dont il faisait preuve à l’égard du Conseil existant, un corps dormant qui ne servait qu’à convoquer et à chapeauter le Comité catholique et le Comité protestant [les deux réseaux scolaires de l’époque]. Mais si l’État était seul capable de prendre l’éducation en main, de quoi serait faire l’indépendance d’un Conseil dont les membres sont nommés en majorité par l’État lui-même ?

[Les rapporteurs ont la conviction d’avoir le mandat de faire une « révolution » en éducation, combinée à une volonté d’éliminer l’influence de l’Église au profit du seul État.]

Cela a fait de ses auteurs les jacobins d’un nouvel étatisme. Des jacobins doivent confirmer leur légitimité en infirmant celle de leur propre histoire, ce qui s’est produit dans la subséquente rhétorique de « la Révolution tranquille » à propos de « la grande noirceur », processus idéologique qui a été documenté et mis en lumière deux décennies plus tard. [...]

De surcroît, il est absolument remarquable de constater à quel point, dans le rapport Parent, l’on renie sa propre éducation : l’institution du « collège classique » ne figure simplement pas, concrètement, dans le rapport. Le vocable même ne s’y retrouve pas. On s’y réfère dans l’abstrait, comme exemple d’un problème, à savoir l’insuffisance de l’enseignement québécois face au monde moderne : une éducation trop orientée vers un monde qui n’existe plus, une éducation « libérale » réservée à une élite ; une éducation où la science et la technologie ne sont pas suffisamment à l’honneur. Et tout cela sans jamais prononcer (je n’en ai trouvé trace), dans cinq volumes, l’expression « collège classique » [le nom habituel de ces établissements dont était issue l’élite...] Ce constat est assez révélateur : silence absolu sur ces collèges, apparus vers le début du XIXe siècle, qui étaient au moins une centaine en 1960, à travers le Canada français (sauf, curieusement, dans Charlevoix), et par où étaient passés tous les détenteurs d’une formation universitaire. Cela ressemble à un refoulement collectif, au sens freudien.

(à suivre)

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vendredi 31 juillet 2026

Militantisme — Amende de 60 000 $ pour l’ex-ministre Caroline Proulx

L’ex-ministre du Tourisme Caroline Proulx devra payer une amende de 60 000 $ pour avoir fait annuler un évènement antiavortement à Québec en 2023. Le juge au dossier estime que Mme Proulx a « abus[é] de ses droits » et que cette action n’avait pas de justification valable.

Le dossier remonte à 2023. Harvest Ministries International (HMI), un organisme religieux de la Colombie-Britannique, souhaitait organiser le « Rallye Feu, Foi et Liberté » et avait conclu une entente de location avec la Société du Centre de congrès de Québec (SCCQ), qui dépend de la ministre Proulx, du 22 juin au 2 juillet. 

Caroline Proulx, qui n’est plus ministre depuis avril 2026, a été « outrée » lorsqu’elle a appris la tenue de ce rassemblement après une demande de réaction de la part du journaliste Sébastien Bovet, de Radio-Canada. Elle a promptement ordonné l’annulation du contrat de location entre HMI et la SCCQ, ce qui a mené à des contestations judiciaires des organisateurs.

Dans une décision de 26 pages rendue vendredi à Québec, le juge Alain Trudel a donné raison à HMI et a condamné Caroline Proulx à payer, en son nom et celui de la SCCQ et du Procureur général du Québec, 60 000 $ en amendes. Cette somme est composée d’une première amende de près de 30 640 $, imposée aux trois défendeurs et que Mme Proulx devra payer en entier, et d’une seconde de 30 000 $, imposée uniquement à la femme politique.

Les amendes sont justifiées en partie par « l’atteinte à la liberté d’expression de [HMI] », le caractère arbitraire de la décision » de Mme Proulx et « la gravité de la faute », écrit le juge Trudel dans sa décision, qui est par moment sévère envers l’ex-ministre.

« Son ingérence dans le processus décisionnel de la SCCQ motivée par des considérations de nature essentiellement politique et ses déclarations publiques contemporaines fondées sur des convictions personnelles à l’effet que l’expression de l’opinion antiavortement de la demanderesse n’avait pas sa place dans un lieu public appartenant à l’État, démontre une volonté de porter atteinte à la liberté d’expression de la demanderesse et de causer les conséquences prévisibles découlant de cette décision », affirme-t-il.

Le magistrat écorche aussi la SCCQ, qui s’est défendue en disant ne pas avoir pris la décision d’annuler l’évènement, mais d’avoir suivi les ordres de la ministre.

« Cette prétention ne lui est d’aucun secours eu égard à la réclamation d’HMI avec qui elle a dûment contracté l’entente de location de ses installations du Centre des congrès de Québec », assène le juge.


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La sociologie américaine en crise : quand le militantisme supplante la recherche

Pourquoi certains s'enrichissent-ils davantage que d'autres ? Pourquoi la natalité recule-t-elle ? Quelles sont les causes profondes de la criminalité ou des mouvements sociaux ? Pendant des décennies, la sociologie américaine a fourni des outils intellectuels indispensables pour répondre à ces questions. Elle a forgé des notions devenues classiques, comme la « embourgeoisement » (gentrification), le « crime en col blanc », les « conséquences inattendues » ou le « capital culturel », et a nourri les politiques publiques en matière de justice, d'immigration ou de développement urbain.

Aujourd'hui pourtant, la discipline traverse une crise profonde. Ses effectifs étudiants diminuent, son association professionnelle perd des adhérents et sa crédibilité scientifique est contestée jusque dans ses propres rangs. Au cœur de cette crise se trouve une question fondamentale : la sociologie doit-elle chercher la vérité ou devenir un instrument de transformation politique ?

Cette interrogation s'est imposée au grand jour lorsque l'Association américaine de sociologie (ASA) a présenté la discipline comme une « praxis de libération », inspirée des théories antiracistes, décoloniales, féministes et queer. Dans le même temps, elle était déchirée par une querelle interne autour d'un projet de boycott des universités israéliennes, révélatrice d'une politisation qui dépasse désormais largement les débats universitaires.

Pour les partisans de cette évolution, il serait illusoire de prétendre à une objectivité absolue. Toute recherche est influencée par des rapports de pouvoir ; le rôle du sociologue ne consiste donc pas seulement à décrire la société, mais aussi à combattre les injustices. La sociologue Saida Grundy résume cette conception sans détour : « Je crois en la sociologie comme une arme. » Selon elle, les chercheurs ont le devoir d'intervenir dans le débat public et de mettre leurs travaux au service du changement social.

C'est précisément cette conception militante que dénoncent un nombre croissant de sociologues.

L'un des critiques les plus connus, Christian Smith, estime que la discipline est devenue le support d'un véritable « projet sacré » dont les valeurs — émancipation, diversité, inclusion ou justice sociale — tiennent lieu de credo. Paradoxalement, écrit-il, cette quête de tolérance conduit souvent à l'intolérance intellectuelle : conformisme idéologique, autocensure, exclusion des dissidents et appauvrissement du débat. Après vingt années d'enseignement à l'université Notre Dame, Smith a quitté la profession, allant jusqu'à se demander si la discipline ne devrait pas être purement et simplement dissoute. À ses yeux, la sociologie devrait former des penseurs capables d'éclairer le monde, non des militants.

La sociologue Melissa Wilde défend également une stricte neutralité institutionnelle. Selon elle, une association professionnelle peut parfaitement laisser ses membres militer à titre personnel ; en revanche, si l'organisation elle-même adopte des positions politiques, les chercheurs qui souhaitent conserver une démarche scientifique indépendante se trouvent marginalisés.

Plus radicale encore est la critique d'Ilana Redstone. Elle estime que la sociologie contemporaine tend à considérer comme démontré ce qui devrait précisément faire l'objet de la recherche. Toute différence statistique entre groupes est interprétée comme la conséquence d'une discrimination systémique, au détriment d'autres hypothèses possibles. « Nous traitons les questions de causalité comme si elles étaient déjà résolues », déplore-t-elle. Celui qui propose une explication différente risque aussitôt d'être accusé de racisme ou de « culpabilisation des victimes ». Selon Redstone, cette fermeture du débat exerce une pression morale considérable et nuit au fonctionnement même de la démocratie.

Plusieurs rapports récents vont dans le même sens. Une étude des universités Vanderbilt et Washington dénonce une évolution où la recherche devient subordonnée à des objectifs politiques ou moraux. Ashley Rubin, l'une des auteures, résume ainsi le problème : « Les logiques militantes sont en train de supplanter les logiques scientifiques. »

Kevin McCaffree, professeur à l'université du North Texas, va plus loin encore. Selon lui, une partie de la recherche contemporaine déforme ou sélectionne les données afin de confirmer des conclusions attendues sur le capitalisme, le racisme ou le sexisme. Il reproche notamment à nombre de travaux de pratiquer une « analyse asymétrique » : les comportements sont interprétés différemment selon que les groupes étudiés sont considérés comme majoritaires ou minoritaires. Cette approche, estime-t-il, prive les individus de toute responsabilité propre au profit d'explications exclusivement systémiques.

Les pressions idéologiques pèseraient également sur les carrières universitaires. Les jeunes chercheurs auraient intérêt à choisir des sujets conformes aux sensibilités dominantes — race, genre, inégalités — tandis que des domaines comme la religion, l'armée ou les forces de l'ordre seraient devenus peu fréquentables, surtout si les conclusions ne sont pas exclusivement critiques.

Pour le sociologue Musa al-Gharbi, cette évolution finit par produire une image caricaturale de la société américaine. Les croyances ordinaires — que le mariage stabilise les familles, que la religion puisse avoir des effets bénéfiques ou que la police soit nécessaire — sont souvent présentées comme naïves, voire moralement suspectes. Dans beaucoup de cours, explique-t-il, la société est décrite presque exclusivement sous l'angle de l'oppression, du racisme et des rapports de domination, au risque d'éloigner les étudiants d'une compréhension plus équilibrée de la réalité.

Les critiques ne contestent pas l'importance de la sociologie. Bien au contraire. Ils estiment qu'elle demeure indispensable pour comprendre les transformations profondes des sociétés contemporaines. Mais, selon eux, cette ambition suppose de renouer avec les principes qui ont longtemps fondé sa légitimité : le pluralisme intellectuel, l'ouverture à la contradiction, la rigueur empirique et la recherche désintéressée de la vérité. À défaut, préviennent-ils, la discipline risque de perdre à la fois sa crédibilité scientifique et son influence sur le débat public.

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jeudi 30 juillet 2026

États-Unis — Quand les familles fortunées embauchent une équipe pour gérer jusqu’aux petits gestes du quotidien


Dans les familles américaines les plus aisées, une nounou ne suffit plus toujours. Certains parents salariés très fortunés dépensent désormais jusqu’à 250 000 dollars par an pour constituer une véritable équipe chargée de tout ce qui concerne leurs enfants : apprentissage de la propreté, cours de vélo, organisation scolaire, préparation des vacances ou gestion des tâches domestiques. Une nouvelle forme de parentalité apparaît : la parentalité de dirigeant, où la famille est gérée comme une petite entreprise et où l’on délègue tout ce qui semble chronophage ou peu gratifiant.

Christine Landis, ancienne dirigeante d’une société de technologie financière installée à San Diego, consacre ainsi environ 250 000 dollars par an à son personnel domestique : une assistante familiale vivant sur place, une nounou de week-end, un cuisinier particulier et une femme de ménage. Elle explique qu’elle ne coupe jamais les ongles de ses enfants, trop anxieuse pour le faire, et qu’elle confie souvent le bain du soir à son assistante. Elle délègue également ce qu’elle appelle les « jeux répétitifs » : relire cinq fois le même livre ou regarder son enfant ouvrir et fermer une porte pendant trois quarts d’heure.

« Chaque heure où je ne suis pas accaparée par les tâches pratiques est une heure où je peux être pleinement présente avec mes enfants », explique-t-elle. Elle dirige aujourd’hui une entreprise, Peacock Parent, qui utilise l’intelligence artificielle pour aider les familles à gérer leur organisation quotidienne.

Autour de ces familles s’est développée une industrie du service haut de gamme. Certaines sociétés de conciergerie prennent en charge des dossiers d’inscription en école maternelle, l’organisation de longs voyages familiaux avec des enseignants itinérants, ou même des recherches très spécifiques pour satisfaire les demandes des enfants.

Les agences spécialisées dans le recrutement de personnel domestique constatent notamment une forte progression du métier d’assistante familiale : un poste hybride qui combine les fonctions de nounou, d’assistante personnelle et de gestionnaire de maison. Pendant les heures d’école, ces professionnelles organisent les emplois du temps, les rendez-vous, les activités et les courses ; lorsque les enfants rentrent, elles reprennent un rôle classique de garde.

Les demandes peuvent aller très loin : nounous accompagnant des enfants à des compétitions d’équitation, cuisiniers spécialisés dans les purées pour bébés adaptées à certaines cultures, stylistes personnels pour enfants. Une agence raconte même avoir reçu la mission de trouver une figurine Labubu en édition limitée, avec une nounou chargée de publier des annonces sur les réseaux sociaux jusqu’à ce qu’un exemplaire soit trouvé.

« Ce sont les milliers de petites choses », résume Olivia Fountain, directrice des opérations d’une agence de personnel familial. « Emballer un cadeau d’anniversaire, vider un sac d’école, jeter les cartons Amazon… Ce sont toutes ces tâches qui finissent par faire disparaître une journée. »

Certaines demandes deviennent encore plus spécialisées. Une agence a par exemple placé une personne auprès d’une famille pratiquant l’éducation sans couches, où la nounou devait interpréter les signaux du bébé et l’emmener aux toilettes au bon moment. D’autres recrutements recherchent des profils ayant travaillé sur des yachts ou capables de supporter des déplacements en hélicoptère. Les agences spécialisées expliquent n’avoir jamais eu autant d’activité, portée par la multiplication des millionnaires et des milliardaires.

Cette culture gagne aussi les célébrités. Emma Grede, cofondatrice des marques Skims et Good American liées à l’univers Kardashian, explique qu’elle se considère comme une mère qui ne consacre pas plus de trois heures d’affilée à certaines obligations parentales : elle passe les matinées du week-end avec ses quatre enfants avant de se consacrer à des activités qui lui apportent davantage d’énergie.

« Découper des sandwichs en forme d’étoile ? Ce n’était jamais mon truc », a-t-elle déclaré. Elle s’appuie sur des nounous, des employés de ménage, un cuisinier et un chef de cabinet afin de préserver du temps pour des moments qu’elle considère comme essentiels, notamment les vacances en famille.

Les tarifs de ces services témoignent de cette nouvelle économie familiale : un consultant en apprentissage de la propreté facture entre 600 et 4 500 dollars pour quelques jours d’accompagnement intensif ; une leçon privée de vélo coûte de 80 à 450 dollars ; faire préparer les affaires d’un enfant pour une colonie de vacances revient à environ 125 dollars de l’heure. Une nounou voyageant avec une famille peut coûter de 120 000 à 170 000 dollars par an, tandis qu’une gouvernante privée chargée à la fois de l’éducation et du développement social peut atteindre 200 000 dollars.

Alexandra Fine, mère de trois jeunes enfants et dirigeante de Dame Products, dépense environ 85 000 dollars par an pour une équipe de six personnes comprenant des nounous, une organisatrice de maison, un homme à tout faire et une assistante virtuelle.

« Chaque heure passée à plier du linge ou à organiser la venue d’un réparateur est une heure où je ne suis pas présente avec mes enfants », explique-t-elle. « Ce n’est pas une philosophie. Ce sont des mathématiques. »

Mais cette vision de la parentalité est contestée.

Pour certains parents, ce sont précisément les petites tâches ordinaires — préparer un repas, ranger un sac, accompagner un enfant dans ses apprentissages — qui constituent l’essence même du lien familial. Les déléguer reviendrait à perdre des occasions de proximité.

Le regard d’Ivana Greco : la valeur des moments ordinaires

Ivana Greco, mère au foyer, ancienne avocate, anime la lettre d’information The Home Front consacrée à la vie familiale et assure l’instruction à domicile de ses quatre enfants. Elle considère que ces tâches quotidiennes sont au contraire des occasions privilégiées de créer une relation avec eux.

« Les moments les plus importants que je vis avec mes enfants sont totalement imprévus, explique-t-elle. Ils existent parce que nous passons du temps ensemble. »

Elle s’interroge sur ce que les enfants peuvent comprendre ou ressentir dans des organisations où une partie importante de leur quotidien est confiée à des employés. Ils remarquent la présence des personnes qui s’occupent d’eux, mais aussi leur absence.

« Si vous n’êtes pas celui ou celle qui est là, votre enfant le remarque », affirme-t-elle.

Christine Landis reconnaît elle-même que certains moments avec sa nounou l’ont profondément émue. Lorsqu’elle est tombée malade après la naissance de son bébé, la nounou lui a apporté du thé et du jus d’orange sans qu’elle ait besoin de demander quoi que ce soit. Elle décrit cet épisode comme l’un des moments les plus touchants de ses débuts de maternité.

La première fois que l’un de ses enfants a dit « je t’aime » à cette nounou, et que celle-ci lui a répondu de la même manière, Landis a ressenti une brève inquiétude. Puis ce sentiment s’est dissipé.


« Il n’existe aucun monde dans lequel mon enfant ne sait pas que je suis sa mère, dit-elle. Notre lien, notre amour, sont irremplaçables. »

Elle refuse cependant de déléguer certaines choses : « Le moment où nous parlons de notre journée, où nous nous blottissons dans le lit, où nous lisons des livres ensemble, cela a une valeur particulière pour moi. »

Car même lorsque l’exécution des tâches est confiée à d’autres, la charge mentale demeure. Les décisions, la coordination et l’organisation invisible qui font fonctionner une maison restent souvent du ressort des parents.

« Les choses à faire étaient prises en charge, conclut Landis. Mais la réflexion restait la mienne. »


Source : Wall Street Journal

mercredi 29 juillet 2026

France — L’inter­dic­tion des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, un dis­po­si­tif de contrôle social sans pré­cé­dent

Texte de Mathieu Bock-Côté paru dans le Figaro.

Les repré­sen­tants du bloc cen­tral [Macron et alliés] étaient heu­reux, même exta­tiques : ils ont obtenu une majo­rité à l’assem­blée natio­nale pour inter­dire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Ils y sont par­ve­nus parce que l’oppo­si­tion l’a per­mis, même l’oppo­si­tion natio­nale [de Marine Le Pen], ce qui a pu en sur­prendre cer­tains. On connaît le récit offi­ciel : les réseaux sociaux, en quelques années, auraient com­plè­te­ment déstruc­turé la psy­ché des jeunes géné­ra­tions, ils engen­dre­raient une dépen­dance à grande échelle, et pous­se­raient pro­ba­ble­ment à la mal­for­ma­tion du cer­veau. Ce n’est évi­dem­ment pas faux et il n’est pas inutile de cri­ti­quer vive­ment la forme nou­velle d’alié­na­tion qu’ils engendrent et de cher­cher des méca­nismes de régu­la­tion pour conte­nir leurs effets les plus des­truc­teurs.

Mais l’his­toire ne s’arrête pas là. Car, entre le récit offi­ciel et la réa­lité, il y a un grand écart. Le pou­voir se cherche depuis plu­sieurs années des rai­sons pour reprendre en main les réseaux sociaux. En effet, c’est sur ces der­niers, et sur les forums, aussi, qu’a pris forme une opi­nion publique trans­gres­sive, contes­ta­taire, dis­si­dente, même, déli­vrée des para­mètres média­tiques domi­nants. Alors que l’espace public offi­ciel était normé, que les opi­nions auto­ri­sées étaient clai­re­ment sépa­rées des opi­nions pros­crites, que les acteurs étaient éti­que­tés de telle manière qu’on savait immé­dia­te­ment les­quels étaient res­pec­tables et les­quels ne l’étaient pas, une masse de citoyens se désaf­fi­liait de l’offi­cia­lité pour consti­tuer un autre espace public, déta­ché des prin­cipes du régime. Ce der­nier a pris peur.

À tra­vers cette loi nou­velle, une infra­struc­ture de contrôle se met en place, sous le signe du fichage géné­ra­lisé. Car, pour s’assu­rer qu’un uti­li­sa­teur ne soit pas mineur, il faut ficher tout le monde. La chose ne sera pas simple - on peut s’attendre à bien du cafouillage infor­ma­tique. Il n’est pas inter­dit de croire que des mil­lions d’élec­teurs, au moment de la pré­si­den­tielle, seront pra­ti­que­ment inter­dits de réseaux sociaux, parce qu’ils n’auront pas réussi à obte­nir ce qui peut s’assi­mi­ler à un passe numé­rique. Ils seront ainsi pri­vés d’espace public. De même, le dis­po­si­tif censé assu­rer la sécu­rité des don­nées aura, même si on dit le contraire main­te­nant, bien des failles.

Mais ces cri­tiques tech­niques nous détachent du grand contexte pous­sant le pou­voir à mul­ti­plier, au fil des décen­nies, les légis­la­tions liber­ti­cides - au nom de la réédu­ca­tion d’une popu­la­tion mora­le­ment retar­da­taire, enfer­mée dans ses pré­ju­gés qu’elle serait inca­pable de conte­nir et qu’il fau­drait cen­su­rer et mater, au cas où l’idée lui vien­drait de s’insur­ger, moins dans les rues, évi­dem­ment, qu’élec­to­ra­le­ment. Le régime diver­si­taire a peur du peuple et on sous-estime à quel point l’extrême centre, qui en repré­sente l’expres­sion poli­tique prin­ci­pale, est prêt à tout pour se main­te­nir au pou­voir.

Com­ment retrou­ver le mono­pole du récit média­tique légi­time ? La méthode du pou­voir est connue : il bran­dit un objec­tif noble, mora­le­ment consen­suel, qui jus­ti­fie ensuite l’exten­sion des inter­dits, à tra­vers un dis­po­si­tif admi­nis­tra­tif insai­sis­sable, se récla­mant de l’état de droit. Chat Control entend ainsi scan­ner pré­ven­ti­ve­ment l’ensemble des conver­sa­tions par mes­sa­ge­rie au nom de la lutte contre la pédo­cri­mi­na­lité, contre le nar­co­tra­fic… Concrè­te­ment, toutes les conver­sa­tions, tôt ou tard, seront scan­nées. La loi Bergé pré­tend lut­ter contre l’anti­sé­mi­tisme et le racisme : elle per­met­tra demain de ban­nir juri­di­que­ment les cri­tiques de l’immi­gra­tion mas­sive. La loi Samuel Paty devait conte­nir le har­cè­le­ment. Elle per­met aujourd’hui de sanc­tion­ner les jour­na­listes menant leurs enquêtes contre cer­tains lob­bies orga­ni­sés pré­fé­rant ne pas être nom­més. La pro­chaine loi sur l’ingé­rence étran­gère, ciblant notam­ment la dés­in­for­ma­tion, per­met­tra de sanc­tion­ner les «ingé­rences inté­rieures». De même, la loi sur l’entrisme, à l’ori­gine cen­sée com­battre l’isla­misme, per­met­tra de trans­for­mer en sus­pects poli­tiques ceux qui s’éloignent trop de l’ortho­doxie idéo­lo­gique pri­vi­lé­giée par le pou­voir.

[Ajoutons : La loi pour lutter contre « le séparatisme » après les attentats islamistes sert à interdire de plus en plus l'instruction à la maison, loin de la pédagogie sourcilleuse progressiste instillée par l'État, aux familles françaises plus conservatrices ou plus autonomes alors que tous les terroristes islamistes avaient été éduqués dans des établissements inspectés par l'État, pire quasiment tous dans des établissements publics. Cette loi sert aussi à serrer la vis aux écoles libres non subventionnées. Voir aussi « L’État devrait agir sur l’école publique perméable à l’islamisation. Tous les djihadistes français en proviennent. » et Chez les Baldeck en Savoie, l’école à la maison et le brevet à 9 ans]

Il ne s’agit évi­dem­ment pas de dévoi­ler je ne sais quel com­plot, mais de décryp­ter un engre­nage liber­ti­cide défendu par des hommes et des femmes convain­cus de faire le bien, et évo­luant dans un milieu idéo­lo­gi­que­ment confor­miste où il est inima­gi­nable de voir le monde autre­ment. Mais la morale de l’inten­tion ne suf­fit pas : se met concrè­te­ment en place une infra­struc­ture de contrôle et de sur­veillance géné­ra­li­sée qui per­met­tra, demain, de ficher l’ensemble de la popu­la­tion - elle visera la délin­quance idéo­lo­gique, la seule que le régime diver­si­taire réprime sans conces­sions. Les sus­pects ou les condam­nés pour­ront se faire débran­cher numé­ri­que­ment. La fin de l’ano­ny­mat, dans la société de la déla­tion per­ma­nente, ren­for­cera le pou­voir des dif­fé­rentes milices numé­riques pra­ti­quant le « name and shame » avec les déviants. On connaît la réponse des naïfs : seuls ceux qui ont quelque chose à se repro­cher devraient s’inquié­ter. C’est oublier que le pou­voir trouve tou­jours de nou­velles choses à repro­cher à ceux qu’il admi­nistre, qu’il trouve tou­jours de nou­veaux com­por­te­ments à patho­lo­gi­ser, de nou­velles opi­nions à pros­crire.

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Allemagne — Femme aux yeux de la loi, mais en pri­son avec les hommes

« Elle » s’appelle offi­ciel­le­ment Mar­las­venja Lie­bich… mais purge sa peine dans une pri­son pour hommes de l’est de l’alle­magne. Outre­rhin, les rebon­dis­se­ments autour du cas de ce néo­nazi condamné pour « inci­ta­tion à la haine raciale » avant de chan­ger de sexe, de fuir le pays, d’être arrêté en Répu­blique tchèque et d’être fina­le­ment extradé, font les gros titres depuis des mois. Et sus­citent le débat autour de la nou­velle loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre.

Sous son iden­tité d’ori­gine, Sven Lie­bich, ce mili­tant d’extrême droite, né en 1970, fait par­ler de lui depuis des décen­nies en Alle­magne, en par­ti­cu­lier en Saxe et en Saxe-Anhalt, Land du nord-est du pays dont il est ori­gi­naire - et qui pour­rait bas­cu­ler dans le giron de l’alter­na­tive für Deut­schland (AFD) aux pro­chaines élec­tions régio­nales. Classé comme « extré­miste de droite » par l’office de pro­tec­tion de la Consti­tu­tion de Saxe-Anhalt, l’homme était selon la presse alle­mande membre de la sec­tion locale du réseau nazi Blood & Honour, avant l’inter­dic­tion de celui-ci en 2000.

Ces der­nières années, il a mul­ti­plié les sor­ties ultra­ra­di­cales, en ligne et lors de mani­fes­ta­tions, qui lui ont valu des amendes et des peines de pri­son avec sur­sis. Une nou­velle étape judi­ciaire a été fran­chie lorsqu’en juillet 2023, à Halle (Saxe), il a écopé de 18 mois de pri­son pour une quin­zaine de faits d’« inci­ta­tion à la haine raciale », d’« appro­ba­tion d’une guerre d’agres­sion », de « vio­la­tion de la loi sur le droit d’auteur», de «dif­fa­ma­tion» et d’«injure». Il lui était notam­ment repro­ché de vendre dans sa bou­tique en ligne une batte de base­ball por­tant l’ins­crip­tion : «Aide à l’expul­sion ». Cette condam­na­tion - qui tenait compte d’un pré­cé­dent juge­ment pro­noncé en sep­tembre 2020 - a été confir­mée en août 2024 et est deve­nue défi­ni­tive lorsque son pour­voi a été rejeté le 14 mai 2025. Mais, entre-temps, Sven Lie­bich a uti­lisé la nou­velle loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre pour deve­nir une femme aux yeux de l’état alle­mand et a modi­fié son pré­nom. Marlasvenja Lie­bich est née.

Outre-Rhin, ce chan­ge­ment a sou­levé de fortes inter­ro­ga­tions. Dans le passé, celui qui s’appe­lait encore Sven s’est fait plu­sieurs fois remar­quer pour ses posi­tions réso­lu­ment hos­tiles envers les per­sonnes queer. La presse alle­mande rap­pelle ainsi qu’en 2022 il a qua­li­fié les per­sonnes LGBT de «para­sites de la société ». Ou encore qu’en sep­tembre 2023 il a traité de « pédales » les par­ti­ci­pants au Chris­to­pher Street Day - la pride alle­mande - et a évo­qué l’exis­tence d’un « trans­fas­cisme ».

De nom­breuses voix se sont éle­vées pour dénon­cer un détour­ne­ment de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre. «C’est un exemple d’abus très simple de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion. (…) La jus­tice, l’opi­nion publique et le monde poli­tique sont pris pour des imbé­ciles », a notam­ment déclaré le ministre de l’inté­rieur Alexan­der Dobrindt (CSU) à Stern. « Il faut désor­mais un débat sur la manière de réins­tau­rer des règles claires contre les abus liés au chan­ge­ment de sexe. »

Cerise sur le gâteau : en août 2025, sur le réseau social 𝕏, Marlasvenja Lie­bich a assuré être juive pra­ti­quante et a réclamé à ce titre de la nour­ri­ture cachère lors de sa future déten­tion. Ce qui a sus­cité une réac­tion indi­gnée du com­mis­saire du gou­ver­ne­ment fédé­ral chargé de la vie juive et de la lutte contre l’anti­sé­mi­tisme, Felix Klein, ce der­nier esti­mant que la mili­tante «se (moquait) non seule­ment des juifs, mais de tous les pra­ti­quants ».

Marlasvenja Lie­bich, elle, défend bec et ongles ses nou­velles posi­tions. Au début de l’année 2025, elle dépose notam­ment une plainte devant le Conseil alle­mand de la presse, le Deut­scher Pres­se­rat, dans laquelle elle reproche au média alle­mand Der Spie­gel d’avoir uti­lisé son « morinom », c'est-à-dire son ancien prénom (Sven) celui de son identité désormais « morte », ainsi que des pro­noms mas­cu­lins pour par­ler d’elle dans un article datant de jan­vier 2025.

Après en avoir déli­béré, le Conseil de la presse a déclaré cette plainte infon­dée, sui­vant en cela l’argu­men­ta­tion du cabi­net d’avo­cats man­daté par le jour­nal. Il estime notam­ment « qu’il est pro­bable que Marlasvenja Lie­bich ait pro­cédé à la modi­fi­ca­tion de son état civil de manière abu­sive, afin de pro­vo­quer et de ridi­cu­li­ser l’état ». La quin­qua­gé­naire dépose éga­le­ment une plainte auprès du minis­tère de l’inté­rieur dans laquelle elle accuse Felix Klein de man­que­ment à ses obli­ga­tions pro­fes­sion­nelles - plainte là aussi jugée infon­dée.

La loi alle­mande sur l’éga­lité des chances pour les per­sonnes trans­genres, inter­sexes et non binaires (SBGG) - dite « loi d’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre» - est entrée en vigueur le 1er novembre 2024, juste avant que n’implose la coa­li­tion SPD-VERTS-FDP menée par le chan­ce­lier social-démo­crate Olaf Scholz. Elle rem­place la loi rela­tive aux per­sonnes trans­sexuelles (TSG) de 1980. Elle per­met notam­ment de modi­fier son genre et ses pré­noms par une simple décla­ra­tion auprès de l’état civil, et non plus à l’issue d’une pro­cé­dure com­po­sée de deux exper­tises et d’une déci­sion de jus­tice. Des textes com­pa­rables existent dans plu­sieurs autres pays, notam­ment en Argen­tine, depuis 2012.

En Alle­magne, la per­sonne qui se lance dans une telle démarche se retrouve face à quatre choix : homme, femme, divers ou rien du tout - il est en effet pos­sible de lais­ser le champ « genre » vide. Les mineurs de plus de 14 ans peuvent faire eux-mêmes cette demande, mais avec le consen­te­ment de leurs repré­sen­tants légaux. Ceux de moins de 14 ans doivent pas­ser par leurs repré­sen­tants légaux pour dépo­ser leur requête.

Pré­ci­sion impor­tante pour le cas Lie­bich : la loi SBGG ne pré­voit pas de dis­po­si­tion spé­ci­fique en matière d’exé­cu­tion des peines. « Le lieu de déten­tion des per­sonnes condam­nées ne doit pas se fon­der exclu­si­ve­ment sur la men­tion de sexe à l’état civil. La Loi fon­da­men­tale et l’obli­ga­tion de pro­tec­tion de l’éta­blis­se­ment péni­ten­tiaire imposent, lors de l’affec­ta­tion, de prendre en compte les inté­rêts de sécu­rité et les droits de la per­son­na­lité de l’ensemble des per­sonnes déte­nues. Si une per­sonne déte­nue avec la men­tion de sexe “mas­cu­lin” modi­fie son ins­crip­tion à l’état civil en “fémi­nin”, les droits de la per­sonne et les inté­rêts de sécu­rité d’autres per­sonnes déte­nues peuvent, selon le cas d’espèce, s’oppo­ser à un trans­fert dans une pri­son pour femmes », sou­ligne le minis­tère de la Famille. Cer­taines régions, comme Ber­lin, la Hesse ou le Schles­wig-Hol­stein, ont mis en place des régle­men­ta­tions spé­ci­fiques pour l’accueil des déte­nus trans­genres.

Marlasvenja Lie­bich est quant à elle convo­quée le 29 août 2025 à la pri­son pour femmes de Chem­nitz (Saxe), où la ques­tion de son incar­cé­ra­tion dans un éta­blis­se­ment pour hommes ou pour femmes doit être éva­luée. Mais le jour dit, elle ne se pré­sente pas au ren­dez-vous. Un mes­sage vocal est dif­fusé aux quelques dizaines de jour­na­listes et mani­fes­tants pré­sents sur place expli­quant que la condam­née a pris la fuite. Un man­dat d’arrêt est alors déli­vré à son encontre.

Après plu­sieurs mois de traque à tra­vers l’Europe, elle est arrê­tée le 9 avril à Krasna, en Répu­blique tchèque, non loin de la fron­tière alle­mande. Incar­cé­rée à la pri­son de Pil­sen, dans l’ouest du pays, elle se bat d’arrache-pied contre son extra­di­tion. Le 1er juin, le tri­bu­nal régio­nal de Pil­sen ordonne pour­tant son retour en Alle­magne. La prin­ci­pale inté­res­sée dépose un recours, ce qui ren­voie l’affaire devant la cour supé­rieure régio­nale de Prague. Le 7 juillet, cette juri­dic­tion confirme la déci­sion prise en pre­mière ins­tance.

L’extra­di­tion de Marlasvenja Lie­bich a lieu huit jours plus tard, le 15 juillet. La quin­qua­gé­naire est d’abord envoyée à la pri­son pour femmes de Chem­nitz, où sont incar­cé­rées 213 per­sonnes. Mais « après avoir pris en compte tous les aspects per­ti­nents de ce cas par­ti­cu­lier », selon le minis­tère saxon de la Jus­tice, la direc­tion de l’éta­blis­se­ment péni­ten­tiaire décide fina­le­ment qu’elle pur­gera sa peine dans une pri­son pour hommes et elle est trans­fé­rée à Zei­thain, dans la Saxe, où elle rejoint 319 autres déte­nus.

En vertu de la légis­la­tion saxonne sur l’exé­cu­tion des peines, sou­ligne le minis­tère saxon de la Jus­tice auprès du Figaro, « il est pos­sible de déro­ger au prin­cipe de sépa­ra­tion (des déte­nus de sexes dif­fé­rents) dans des cas par­ti­cu­liers, en tenant compte de la per­son­na­lité et des besoins des déte­nus concer­nés, de la réa­li­sa­tion de l’objec­tif de l’exé­cu­tion de la peine, ainsi que de la sécu­rité et de l’ordre au sein de l’éta­blis­se­ment, y com­pris les besoins des autres déte­nus. La pro­tec­tion des déte­nus contre les agres­sions com­mises par d’autres déte­nus consti­tue, indé­pen­dam­ment du sexe de la per­sonne condam­née, un fac­teur déter­mi­nant dans la déci­sion rela­tive au pla­ce­ment. »

Du pain bénit pour la prin­ci­pale inté­res­sée. « Ah, tout à coup, la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion n’aurait donc plus d’impor­tance ? (…) Appa­rem­ment, Lie­bich ne serait pas une femme. Tiens donc ? On a tou­jours dit que l’on pou­vait choi­sir soi-même son genre. Et main­te­nant, ce sont les auto­ri­tés de Saxe-Anhalt et de Saxe qui veulent déci­der du genre de Lie­bich ? Elles n’auraient pas pu mieux se démas­quer ! », com­mente alors sur 𝕏 le compte au nom de Marlasvenja Lie­bich.

Cer­tains membres de l’AfD, parti pour lequel ledit compte 𝕏 appelle à voter en exhor­tant la « Marla’s Army» à rendre «l’alle­magne cen­trale bleue», s’engouffrent aussi dans cette faille. « L’affaire Marla-svenja Lie­bich met en évi­dence toute l’absur­dité de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion. Selon la loi, elle est offi­ciel­le­ment une femme, et pour­tant elle est incar­cé­rée dans une pri­son pour hommes au lieu de pur­ger sa peine dans une pri­son pour femmes », écrit ainsi sur le même réseau social Lars Hünich, le vice-­pré­sident du groupe AfD au Par­le­ment régio­nal du Bran­de­bourg. Et un inter­naute de ren­ché­rir : « Lie­bich mène l’État en bateau ! »

De son côté, la ministre de la Jus­tice de Saxe, Constanze Geiert (CDU), salue le trans­fert de Marlasvenja Lie­bich à la pri­son pour hommes de Zei­thain, se féli­ci­tant que la pri­son pour femmes de Chem­nitz « ne se soit pas laissé entraî­ner dans ces manœuvres ». « Les ruses, les trom­pe­ries et les petits jeux ne mènent jamais à rien dans un État de droit », insiste celle qui appelle «le légis­la­teur fédé­ral » à «réfor­mer rapi­de­ment» la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion, « dans l’inté­rêt de la sécu­rité dans le sys­tème péni­ten­tiaire, du bon fonc­tion­ne­ment des pour­suites pénales et, sur­tout, dans l’inté­rêt des per­sonnes dont l’iden­tité de genre est pré­ci­sé­ment cen­sée être pro­té­gée par cette loi ».

La balle est désor­mais dans le camp de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale « noire-rouge » menée par le for­te­ment impo­pu­laire chan­ce­lier Frie­drich Merz (CDU), qui se serait pro­ba­ble­ment bien passé de cette embar­ras­sante affaire, alors même qu’il affronte déjà la polé­mique née du recours à la GPA (une mère porteuse) par le chef des dépu­tés conser­va­teurs, l'homosexuel Jens Spahn. Inter­rogé par Le Figaro sur une éven­tuelle réforme de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre, le por­te­-pa­ro­lat de l’exé­cu­tif a d’ailleurs botté en touche.

Source : Le Figaro

mardi 28 juillet 2026

Le déclin du mouvement LGBTQ+ (vidéo)

Le mois dernier, c’était le mois des fiertés. Le Pride Month pour les bilingues. Et voilà à quoi on a assisté : des marches pour les fiertés annulées un peu partout faute de sponsors ; des assos LGB qui virent le T ; des homosexuels qui brûlent le drapeau arc-en-ciel ; un soutien populaire qui s’effondre ; l’invention du terme « homonationaliste »...

Est-ce que le mouvement LGBTQ+ ne serait pas, doucement, et irrévocablement en train de mourir ? Et... Est-ce qu’il ne l’aurait pas un peu cherché ?

Allemagne — Un scandale lié à l'hypocrisie du chef de file des soi-disants démocrates-chrétiens conservateurs

Jens Spahn, jusqu’à récemment chef de file parlementaire de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) allemande et de l’Union chrétienne-sociale (CSU), son parti frère, manque d’instinct politique. Le 15 juillet, M. Spahn, qui assume ouvertement son homosexualité, a annoncé sur les réseaux sociaux puis dans une interview au tabloïd Bild que son « mari » (Daniel Funke) et lui étaient devenus les parents d’un petit garçon, prénommé Georg, grâce à une mère porteuse aux États-Unis. L’annonce a immédiatement été perçue comme une démonstration d’hypocrisie. La gestation pour autrui (mère porteuse) est interdite en Allemagne et, quelques mois plus tôt encore, lors du congrès de la CDU en février 2026, M. Spahn avait soutenu la résolution réaffirmant l’opposition catégorique de son parti à toute légalisation de cette pratique.

Confronté aux accusations de double discours, M. Spahn n’a pas renié sa position de principe. Il a expliqué avoir été « longtemps tiraillé » sur cette question, affirmant que son désir de fonder une famille l’avait conduit à prendre une décision personnelle exceptionnelle. Il a même assuré qu’il continuerait à voter contre la légalisation de la GPA en Allemagne, soutenant qu’il ne souhaitait pas remettre en cause l’interdiction générale malgré son propre recours à une mère porteuse à l’étranger. Cette défense n’a convaincu ni ses adversaires ni une grande partie de son propre camp, qui y ont vu un classique « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ».


Spahn est l’homme barbu en chemise bleue qui tient le bébé Georg.

Trois jours plus tard, il a présenté sa démission de la présidence du groupe parlementaire CDU/CSU.

M. Merz a, dans un premier temps, sous-estimé le tollé suscité par cette affaire. Lors de son entretien estival sur la chaîne publique ZDF, le chancelier a laissé entendre que la violence des réactions tenait surtout au caractère controversé de M. Spahn et à la succession de scandales qui avaient déjà entamé sa crédibilité. Mais face à la fronde grandissante au sein de la CDU, il a finalement jugé sa démission « inévitable », rappelant que « la crédibilité est le bien le plus précieux en politique ».

M. Spahn est l’un des hommes politiques les moins populaires d’Allemagne. En 2020, il a obtenu un prêt pour l’achat d’une villa auprès d’une banque dont il avait siégé au conseil de surveillance. Pendant la pandémie, il a attribué un marché portant sur des masques de protection vendus à des prix excessifs à une entreprise employant son mari (le ministère de la Santé nie tout traitement de faveur). Beaucoup désapprouvent ses liens avec le mouvement MAGA : il est en bons termes avec Richard Grenell, un ancien ambassadeur américain, et Peter Thiel, un magnat de la tech d’extrême droite. M. Merz souhaite tourner rapidement la page de l’affaire Spahn. Il n’est pas certain qu’un remaniement ministériel permette de relancer la popularité en baisse de M. Merz.

Un peu plus tôt (en avril 2026), le député CDU (toujours ces conservateurs démocrates chrétiens) et commissaire fédéral aux drogues Hendrik Streeck (virologue connu pendant le Covid) et son « mari » Paul Zubeil ont également annoncé la naissance d’un fils via GPA aux États-Unis (Idaho). L'affaire avait fait moins de vagues à l'époque, probablement parce que Streeck n’avait pas milité publiquement contre la gestation pour autrui.

Voir aussi 
 
 
 
 
 

lundi 27 juillet 2026

Le diffuseur gouvernemental (1,4 milliard de subventions/an) se penche sur les vacances des minorités confrontés au racisme (blanc, patriarcial, cisgenré, etc.)


« Phoenyx Ahmed se définit comme une personne queer, trans non binaire, musulmane, Sud-Asiatique et réfugiée au Canada. Je suis aussi une personne grosse et cela compte beaucoup quand je voyage, ajoute-t-iel. »

Bien : curiosité de la part des Thaïlandais qui veulent toucher sa peau noire


Mal : plusieurs hommes (européens) lui demandent de se prendre en photo avec elle

1,4 milliard de dollars

Le budget fédéral de CBC/Radio-Canada pour 2026-2027 s'élève à 1,38 milliard de dollars, ce qui représente une baisse de 192 millions de dollars par rapport aux 1,58 milliard de l'année précédente.



Source : Radio-Canada.

Choix de carrière — Faut-il suivre sa passion… ou chercher à faire le plus de bien possible ?

S'appuyant sur quinze années passées à conseiller des jeunes au début de leur vie professionnelle, 80 000 Hours, de Benjamin Todd, aborde la question de la carrière non pas du point de vue de l'ascension vers les sommets, mais à partir des choix que l'on fait dès les premiers échelons. Il en tire des conclusions souvent contre-intuitives.

Le titre fait référence au nombre approximatif d'heures qu'une personne travaille au cours de sa vie : 80 000 heures, soit l'équivalent d'une quarantaine d'années à temps plein. L'idée centrale du livre est qu'un choix de carrière est l'une des décisions les plus importantes de l'existence, puisqu'il détermine une part considérable du temps dont nous disposons pour agir sur le monde.

Première thèse : il ne faudrait peut-être pas « suivre sa passion ». Depuis le succès de librairie What Color Is Your Parachute? (1970), ouvrage devenu une référence incontournable de l'orientation professionnelle dans le monde anglophone mais jamais véritablement traduit ni diffusé dans l'espace francophone, les guides de carrière recommandent d'identifier ce que l'on aime avant de rechercher un métier correspondant. Benjamin Todd estime que cette approche est souvent vouée à l'échec. Beaucoup de personnes ignorent ce qui les passionne réellement et, même lorsqu'elles ont un intérêt marqué, celui-ci ne débouche pas nécessairement sur un emploi.

Ainsi, une enquête menée en 2003 révélait que près de 90 % des étudiants canadiens citaient la musique, les arts ou le sport parmi leurs principaux centres d'intérêt, alors que ces secteurs ne représentaient qu'environ 3 % des emplois au Canada. Plus cocasse encore, un questionnaire d'orientation professionnelle mis en ligne par le ministère britannique de l'Éducation en 2020, fondé sur les traits de personnalité, recommandait fréquemment aux candidats de devenir… éclusiers, profession aujourd'hui extrêmement rare. Le conseil paraissait d'autant plus incongru qu'il arrivait avec environ deux siècles de retard sur l'âge d'or des canaux britanniques.

Selon Todd, le slogan « Suivez votre passion » inverse le véritable ordre des choses. Plutôt que de commencer par une introspection sans fin, il propose une autre démarche : « Devenez excellent dans une activité utile aux autres, et la passion viendra ensuite. » Aider autrui augmente la satisfaction que l'on retire de son existence. La maîtrise d'une compétence procure également une gratification intrinsèque. Enfin, exceller dans son métier offre davantage de liberté pour exercer un travail plaisant que poursuivre coûte que coûte une passion dans laquelle on demeure médiocre — comme ces musiciens qui rêvaient des grandes salles mais finissent par donner des animations musicales dans les écoles.

Pour déterminer où l'on peut faire le plus de bien, Todd s'appuie sur les principes de l'altruisme efficace, un courant philosophique d'inspiration utilitariste dont l'organisation 80,000 Hours fut l'un des principaux promoteurs. L'idée consiste à utiliser les données disponibles et le raisonnement quantitatif afin de maximiser l'impact positif de ses ressources — qu'il s'agisse de son argent, de son temps ou de sa carrière.

Faire des dons constitue une première possibilité. Todd estime par exemple qu'un diplômé américain percevant un salaire annuel de 77 000 dollars qui consacrerait 10 % de ses revenus à une organisation luttant contre le paludisme sauverait, au cours de sa vie, environ vingt fois plus de vies qu'en exerçant lui-même la médecine à plein temps. Une autre voie consiste à travailler directement dans un domaine susceptible d'avoir un impact particulièrement important, comme la régulation de l'intelligence artificielle ou la prévention des conflits entre grandes puissances.

S'agissant de la rémunération, Todd soutient qu'au-delà d'un certain seuil l'argent supplémentaire n'apporte qu'un gain limité de bonheur. Il cite des travaux selon lesquels le niveau de satisfaction déclaré tend à plafonner lorsque le revenu annuel du foyer atteint environ 75 000 dollars.

Le livre avance également plusieurs idées originales sur les effets de l'intelligence artificielle sur l'emploi. L'automatisation finit certes par supprimer certains métiers, mais elle commence souvent par accroître la demande pour de nouvelles compétences. Ainsi, l'invention des distributeurs automatiques n'a pas immédiatement réduit le nombre d'employés de banque : les guichets étant devenus moins coûteux à exploiter, les établissements ont ouvert davantage d'agences et embauché plus de personnel. Ce n'est qu'avec la généralisation des services bancaires en ligne que ces emplois ont réellement décliné. Selon Todd, il ne faut donc pas chercher un métier qui serait définitivement à l'abri de l'automatisation, mais apprendre à accompagner chaque vague technologique en développant les compétences qui deviennent les plus précieuses. Cela pourrait passer, aujourd'hui, par les métiers liés à l'entraînement des modèles d'IA, à la cybersécurité ou encore aux services dont la demande augmentera à mesure que l'IA fera baisser les coûts, notamment dans le secteur de la santé.

Cette recherche permanente du bien maximal soulève toutefois une difficulté. Si chaque décision doit être évaluée uniquement à l'aune de son impact global, il semble toujours exister un choix encore meilleur. Un médecin urgentiste pourrait sauver davantage de vies en travaillant sur la prévention des pandémies ; mais celle-ci serait peut-être moins importante que le désarmement nucléaire ; lequel céderait à son tour la place à une autre priorité encore plus décisive. Cette logique peut devenir vertigineuse, voire psychologiquement éprouvante. L'un des pères de l'utilitarisme, John Stuart Mill, traversa ainsi une profonde dépression. Plus récemment, Sam Bankman-Fried, entrepreneur dans les cryptomonnaies et figure emblématique de l'altruisme efficace, prit des risques considérables au nom de cette philosophie avant de provoquer l'effondrement de son entreprise et de faire perdre des milliards de dollars aux clients de sa plateforme.

Les personnes qui hésitent sur leur orientation peuvent toutefois se rassurer : beaucoup trouvent leur véritable vocation tardivement. Tony Blair fut un temps promoteur de groupes de rock avant de devenir Premier ministre britannique. Maya Angelou fut receveuse de tramway avant de devenir l'une des plus grandes écrivaines américaines. Quant au colonel Sanders, il fonda Kentucky Fried Chicken à l'âge de soixante-deux ans. Trouver sa voie demande souvent du temps. Ceux qui s'interrogent sur la meilleure manière d'employer leurs 80 000 heures pourraient commencer par en consacrer quelques-unes au livre de Benjamin Todd.

Source : The Economist