mercredi 23 septembre 2026

PISA 2025 : les bons résultats de l’Angleterre sont-ils surestimés ?

Version courte — Les résultats anglais sont sans doute quelque peu surestimés malgré les corrections statistiques de l’OCDE, mais ce qui frappe surtout est leur bon maintien, voire leur progression, par rapport aux élèves des autres pays de l’OCDE.



Les résultats de l’Angleterre à PISA 2025 sont impressionnants. Avec 516 points en sciences, 497 en lecture et 492 en mathématiques, elle se situe nettement au-dessus de la moyenne de l’OCDE dans les trois domaines. En sciences, son score dépasse de 34 points la moyenne de l’OCDE. Mais avant d’en conclure que les élèves anglais de 15 ans ont réellement atteint ce niveau moyen, une question plus élémentaire mérite d’être examinée : qui a effectivement passé le test ?

Le rapport national anglais fournit une réponse qui mérite davantage d’attention qu’elle n’en a reçue. Sur les 7 270 élèves sélectionnés pour participer à PISA 2025, 5 619 seulement ont effectivement passé l’épreuve : 1 651, soit 22,7 %, n’y ont pas participé. Ces absences ne sont manifestement pas réparties au hasard.

Les non-participants présentent en effet un profil nettement plus défavorisé. Parmi les élèves pour lesquels les données administratives ont pu être appariées, Il en ressort que 39,6 % des non-participants avaient été admissibles aux repas scolaires gratuits au cours des six années précédentes, contre seulement 23,8 % des participants. Le contraste est encore plus marqué pour les besoins éducatifs particuliers : 25,0 % des non-participants bénéficiaient d’un soutien à ce titre, contre 10,7 % des participants, tandis que 7,1 % des non-participants disposaient d’un plan d’accompagnement spécialisé, contre 1,4 % des participants.

La sélection apparaît également dans les résultats scolaires des établissements fréquentés. Les élèves appartenant à des établissements de la catégorie de niveau scolaire la plus faible représentaient 17,8 % des non-participants, mais seulement 13,8 % des participants. À l’inverse, les établissements de la catégorie la plus élevée représentaient 21,4 % des participants contre 16,2 % des non-participants. Le rapport constate donc une relation statistiquement significative entre le niveau scolaire de l’établissement et la probabilité qu’un élève participe à PISA.

Ce constat est important, car il correspond exactement au mécanisme susceptible de gonfler une moyenne : si les élèves les plus fragiles sont moins susceptibles d’être présents dans l’échantillon testé, la moyenne des élèves testés peut être supérieure à celle de l’ensemble de la population que l’échantillon est censé représenter.

La pondération statistique corrige une partie de cette sélection. PISA ne calcule donc pas simplement la moyenne des 5 619 élèves. Les chercheurs appliquent des pondérations destinées à compenser la non-réponse. Après cette correction, la répartition des participants selon le niveau scolaire de leur établissement se rapproche effectivement de celle de l’échantillon initial : la part correspondant aux établissements les moins performants passe de 13,8 % à 14,5 %, et celle correspondant aux établissements les plus performants de 21,4 % à 19,6 %, contre respectivement 14,8 % et 20,2 % dans l’échantillon initial.

La correction est donc réelle. Mais elle ne règle pas nécessairement tout le problème. Le rapport anglais constate lui-même qu’il subsiste des indices de biais liés aux caractéristiques individuelles des élèves, notamment l’admissibilité aux repas scolaires gratuits, les besoins éducatifs particuliers et la langue parlée à la maison. Surtout, les chercheurs n’ont pas pu comparer les résultats scolaires antérieurs des participants et des non-participants. La cohorte concernée n’avait pas passé les évaluations nationales de fin d’école primaire, celles-ci ayant été supprimées en raison de la pandémie. Il est donc impossible de déterminer directement si les 1 651 élèves absents de PISA avaient, en moyenne, des résultats scolaires inférieurs à ceux qui ont passé le test.

C’est une faiblesse méthodologique importante, mais elle ne signifie pas que le biais soit nécessairement considérable. L’analyse des établissements est plutôt rassurante : après correction, le niveau scolaire moyen des établissements participants est pratiquement identique à celui de l’échantillon initial, avec un score moyen d’Attainment 8 de 46,2 dans les deux cas. Le problème se situe donc moins dans la sélection des établissements que dans la sélection des élèves à l’intérieur de ces établissements.

Le taux de participation à PISA s'est légèrement amélioré en 2025, passant de 75 % en 2022 à 77,3 %. Cette amélioration ne signifie toutefois pas que l'échantillon est nécessairement devenu plus représentatif. Le problème n'est pas seulement de savoir quelles catégories sociales sont présentes dans l'échantillon, mais aussi de savoir, à l'intérieur de ces catégories, quels élèves ont effectivement participé.

Le contexte scolaire rend cette question particulièrement importante. En 2024/25, 18,14 % des élèves anglais étaient considérés comme « absents persistants », c'est-à-dire ayant manqué au moins 10 % des séances, contre 10,86 % en 2018/19. L'absentéisme sévère, correspondant à au moins 50 % des séances manquées, atteignait 2,39 %, contre 0,85 % avant la pandémie. Au premier trimestre de 2025/26, l'absentéisme persistant atteignait encore 18,10 % et l'absentéisme sévère 2,12 %. Les suspensions ont elles aussi fortement augmenté depuis 2018/19 : les écoles publiques anglaises en ont enregistré environ 913 000 en 2024/25, contre 438 300 avant la pandémie. Ces phénomènes ne déterminent pas directement la participation à PISA, mais ils créent un contexte dans lequel la non-participation peut être socialement et scolairement sélective.

Le rapport anglais sur PISA 2025 montre précisément que les élèves qui n'ont pas participé ne présentent pas exactement le même profil que ceux qui ont participé. Sur les 7 270 élèves sélectionnés, 5 619 ont effectivement passé l'évaluation, soit 77,3 %, tandis que 1 651 n'y ont pas participé. Les non-participants étaient notamment beaucoup plus nombreux à avoir été admissibles aux repas scolaires gratuits et à bénéficier de dispositifs liés aux besoins éducatifs particuliers. Les élèves appartenant aux catégories d'établissements les moins performantes étaient également proportionnellement plus nombreux parmi eux.

Mais cette constatation ne permet pas de conclure que les résultats de PISA sont simplement « gonflés parce que les élèves défavorisés ont été absents ». La pondération statistique corrige une partie de ces différences. Surtout, le problème peut se situer à l'intérieur même des catégories sociales. Deux élèves issus de milieux comparables peuvent avoir des rapports très différents à l'école : assiduité, engagement scolaire, difficultés d'apprentissage, besoins éducatifs particuliers, parcours perturbé, voire simple probabilité d'être présent le jour de l'évaluation. Si les élèves les moins susceptibles de participer sont aussi, en moyenne, ceux qui obtiennent de moins bons résultats, une correction fondée principalement sur les caractéristiques observables ne peut pas nécessairement éliminer tout le biais.

C'est précisément ce que les données de 2025 ne permettent pas de mesurer directement. Les chercheurs auraient eu besoin d'une mesure indépendante des résultats scolaires antérieurs pour comparer les participants et les non-participants. Or les évaluations nationales que cette cohorte devait passer à la fin de l'école primaire ont été annulées en raison de la pandémie. Il n'est donc pas possible d'établir directement si les élèves qui n'ont pas participé à PISA étaient, en moyenne, moins performants que ceux qui y ont participé.

L'expérience de 2022 fournit néanmoins un précédent important. Dans son analyse du biais de non-réponse au Royaume-Uni, l'OCDE indique qu'une étude menée en Angleterre avait estimé qu'après les corrections statistiques il subsistait un biais à la hausse d'environ 0,07 écart-type en compréhension de l'écrit et 0,09 en mathématiques, soit de l'ordre de 7 à 8 points PISA. Ce biais résiduel provenait de la non-participation des élèves : l'analyse n'a pas mis en évidence de biais significatif imputable à la non-participation des établissements.

On ne peut évidemment pas transposer mécaniquement cette estimation à 2025. Le taux de participation est un peu meilleur et les conditions statistiques ne sont pas identiques. Mais le précédent de 2022 montre qu'un biais de plusieurs points peut subsister après pondération lorsque les élèves qui ne participent pas ne constituent pas un groupe choisi au hasard. Ce n'est donc pas une possibilité purement théorique : un tel biais a effectivement été mesuré en Angleterre.

Il serait excessif de considérer les scores publiés comme une mesure parfaitement neutre de l'ensemble des jeunes Anglais de 15 ans. La question n'est pas seulement celle de la composition sociale de l'échantillon, mais celle de la sélection des élèves qui, au sein de chaque milieu, sont effectivement présents et participent à l'évaluation. Les données disponibles ne permettent pas de mesurer précisément l'ampleur de cet effet en 2025.

On ne peut donc pas honnêtement transformer le score de 516 en sciences en un hypothétique « 508 » ou « 509 » en lui retirant mécaniquement les 7 à 8 points estimés en 2022. Ce serait attribuer aux données de 2025 une précision qu'elles ne possèdent pas. Mais l'inverse serait tout aussi injustifié : traiter les 516 points comme si aucune sélection des élèves évalués ne pouvait affecter le résultat.

La conclusion la plus solide est donc intermédiaire. Les résultats de PISA 2025 établissent que l'Angleterre obtient un niveau élevé parmi les élèves effectivement évalués. Ils ne permettent pas de déterminer avec la même précision le niveau de l'ensemble des jeunes Anglais de 15 ans. La non-participation n'est manifestement pas entièrement aléatoire, et l'expérience de 2022 montre qu'elle peut laisser subsister un biais à la hausse de plusieurs points malgré les corrections statistiques.

Le score de 516 en sciences est ainsi une estimation pondérée fondée sur les élèves ayant participé à l'évaluation, et non une mesure directe de la performance de chaque jeune Anglais de 15 ans. L'écart de 34 points avec la moyenne de l'OCDE est bien présent dans les données PISA ; ce que ces données ne permettent pas d'établir avec la même précision, c'est l'ampleur exacte de cet écart pour l'ensemble des jeunes Anglais de 15 ans.

Il faut enfin distinguer le niveau atteint de son évolution dans le temps. Le premier reste difficile à interpréter avec une précision absolue en raison de la non-participation sélective. La seconde peut être plus robuste si le biais de sélection est resté d'un ordre comparable entre les deux éditions.

En sciences, le score de l'Angleterre est passé de 503 points en 2022 à 516 en 2025, soit une progression de 13 points. On ne peut pas supposer que le biais de non-participation est identique les deux années, mais s'il est resté du même ordre, cette progression est plus solide que ne l'est le niveau absolu de 516 points. En lecture et en mathématiques, les résultats anglais sont en revanche restés pratiquement stables.

Cette stabilité prend un sens particulier dans le contexte international : les moyennes de l'OCDE ont reculé de 9 points en mathématiques et de 14 points en compréhension de l'écrit. L'Angleterre se distingue donc moins par une forte progression dans ces deux matières que par l'absence du recul observé dans de nombreux autres systèmes. En sciences, en revanche, la hausse de 13 points constitue une évolution nettement plus marquée.

Le résultat de 516 doit donc être interprété avec prudence, mais la progression de 503 à 516 mérite d'être prise au sérieux. L'incertitude sur le niveau absolu ne permet pas d'effacer une évolution mesurée entre deux éditions de la même évaluation.

Québec, école 5e primaire (10-11 ans) : « Je suis souvent posé des questions » sur mon « identité de genre »...



Source : Dubreuil, M., Farley, S., & Boivin, M.-A. (2024). Passeport citoyen : 5<sup>e</sup> année du primaire : Manuel de l'élève, p. 54. Éditions ERPI.

Dans la table des matières officielle, le thème 3 « L’identité » commence à la page 43.

Les ateliers sur « Les dimensions de l’identité » (dont les contenus d’éducation à la sexualité sur l’identité de sexe et de genre) occupent les pages 50-55 environ, juste avant la synthèse du thème (p. 56). 

Le programme Culture et citoyenneté québécoise de 5e année (imposé par la Coalition Avenir Québec) prévoit explicitement ces contenus (identité, dimensions de l’identité, identité de sexe et de genre).
Le manuel les intègre, comme le confirment les extraits pédagogiques et les descriptions de l’éditeur. 

L’âge « Votre enfant a 10 ans » correspond à l’âge typique des élèves de 5e année au Québec.

Christian Rioux : « Faut-il croire un plagiaire ? Et si Thélyson Orélien était le Jason Arday québécois. »

À l’échelle du petit monde de Saint-Germain-des-Prés, c’est un véritable séisme.

Le roman à succès de l’écrivain haïtien qui vit au Québec, Thélyson Orélien (ci-dessous), a-t-il été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle ? C’est ce que nous disent les meilleurs logiciels destinés à repérer ces contrefaçons. Leur jugement semble accablant ainsi que celui des experts les plus pointus.


Le soupçon est d’autant plus grave que son roman, C’était ça ou mourir, est en lice pour les plus prestigieux prix littéraires français comme le Goncourt et qu’il a déjà remporté celui du roman de la FNAC. Jusqu’à mardi, Thélyson Orélien était considéré comme la révélation de cette rentrée littéraire. En France, et pour le Québec, ce n’est pas rien.

Pour le néophyte cette accusation est à la fois terrible et déconcertante. C’est un peu comme si on lui demandait de juger de la qualité des vaccins contre la Covid. Depuis deux jours, plus les experts défilent à la télévision, moins le quidam s’y retrouve.

Mais c’était avant que l’on découvre que, dans ses chroniques, Thélyson Orélien a allègrement plagié des articles de la presse étrangère. Si l’on pouvait certes douter de la première accusation et croire que les nombreux logiciels qui détectent les textes écrits par l’IA avaient des failles, il n’en va pas de même pour la seconde.

Plusieurs de ses articles écrits il y a plus d’une décennie ne sont en réalité que des traductions littérales et bancales d’articles ou d’extraits de livres, comme vient de le reconnaître La Presse. Sa chronique « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal » publiée le 28 février 2013 reproduit mot pour mot de larges extraits de celle de Dean Andy Bautista dans le Philippine Star, « My four centavos » (23 février 2013). Même chose pour « Le prochain pape devrait être plus jeune » (15 février 2013) qui reproduit en partie un éditorial de The Hindu. Dans plusieurs textes, l’auteur n’hésite pas non plus à s’approprier des extraits du « futurologue » Alvin Toffler sans jamais le citer.


Last but not least, sa nouvelle « Où va le monde » qui reçut le Prix du public de Radio-Canada en 2014 était plagiée d’un texte de l’écrivain français Louis Pauwels. [Note du carnet: Il s'agit de préface du Matin des magiciens, de Louis Pauwels et Jacques Bergier, publié en 1960.] Notons en passant qu’au moment où la polémique éclatait, Thélyson Orélien faisait opportunément disparaître son blog personnel.

Ici, il n’est plus question de débat entre spécialistes et d’évaluation technique de la qualité d’un logiciel. Il n’y a plus la moindre marge d’erreur. Il suffit de savoir lire. Or, la crédibilité de Thélyson Orélien sort de cette épreuve pour le moins égratignée. Sinon en pièces.

Comment croire que l’écrivain a eu plus de scrupules à utiliser l’IA pour son roman comme l’indiquent les logiciels les plus perfectionnés ?

Un véhicule de la pensée unique

Si l’affaire ébranle tout le milieu littéraire, c’est qu’au-delà de la personne de Thélyson Orélien, elle pose des questions abyssales.

On se demande en effet comment, si ce roman a vraiment été écrit (coécrit ou réécrit) par l’IA, il a pu être à ce point encensé par les meilleurs critiques de France et de Navarre ? Comment expliquer qu’il ait pu franchir tous les filtres qui normalement précèdent une candidature à ces prestigieux prix littéraires, et être publié par deux éditeurs respectés ? Comment ne pas avoir le vertige en se disant que l’IA serait dorénavant capable de produire un roman qui recueille les éloges de tant de critiques et parvient à séduire un public aussi vaste ?

La réponse à ces questions réside dans la nature même de l’IA.
Celle-ci ne construit ses réponses qu’en recoupant les informations qu’elle a pillées dans des centaines de milliers de documents. Elle ne rapporte pas ce qu’elle considère comme la « vérité » — comment une machine pourrait-elle se poser une question aussi existentielle ? —, mais l’opinion générale, dominante et majoritaire. Si tout le monde dit que la terre est plate, l’IA dira que la terre est plate. Elle ne fait que restituer le consensus mou de la société.

En ce sens, l’IA est un gigantesque véhicule de la pensée unique.

Il n’est donc pas difficile de croire qu’elle pourrait être en mesure d’écrire un roman qui tienne compte de ce qu’apprécie une majorité de lecteurs, qui reprend les formules les plus à la mode, construit des phrases faciles à lire, reprend des figures de style éprouvées. « Une langue morte et [des émotions pré]calibrée[s] », dit la chroniqueuse Élisabeth Lévy. Bref, un roman qui coche toutes les cases du succès littéraire.

Or, le roman de Thélyson Orélien est largement de cette eau. Il raconte l’histoire on ne peut plus édifiante de Jonas Dorléon, valeureux migrant qui quitte Haïti, traverse tous les obstacles les plus abominables pour arriver jusqu’à cette terre resplendissante appelée Québec où il pourra enfin s’émanciper. Même si, en passant, les autochtones pourraient être plus accueillants. Bref, Thélyson Orélien raconte l’histoire édifiante que tout le monde attendait. Celle qui nous rassure tous, pleine de bons sentiments, qui éponge les larmes de notre culpabilité et rassure nos bonnes âmes en confortant leur culte de l’Autre.

Malheureusement, le style est dans la même veine. À mille lieues d’un Aimé Césaire ou d’un Dany Laferrière, les phrases sont d’une simplicité déconcertante. Pas la moindre complexité syntaxique. Pas de descriptions un peu senties d’un paysage ou des personnages — un adjectif suffit, une brève figure de style souvent convenue et parfois même incompréhensible. Pas la moindre sonorité créole, à part les dialogues évidemment. Et surtout cette impression permanente de survoler le monde sans y toucher comme le ferait un touriste en mal de frissons.

L’« emblème de la diversité »

Mais, il y a une autre explication à l’ascension phénoménale de Thélyson Orélien. C’est le préjugé favorable dont il aurait bénéficié à cause de ses origines. Impossible de mettre de côté cette question que tout le monde se pose, mais que personne n’ose formuler.

On nous accusera de préjugés racistes. Mais d’où pourrait bien venir cette interrogation sinon de ces politiques qui pratiquent ouvertement et ostensiblement la discrimination positive ?

C’est un secret de polichinelle qu’à notre époque nombre de rédacteurs en chef et de directeurs littéraires ont tendance à privilégier une œuvre lorsqu’elle vient d’un membre d’une minorité raciale, ethnique ou sexuelle. On peut parier que Thélyson Orélien n’aurait pas eu accès à des tribunes aussi prestigieuses s’il n’avait pas correspondu aux critères des programmes d’égalité, de diversité et d’inclusion (EDI) qui sont devenus le credo du monde médiatique.

On peut d’ailleurs se demander si l’écrivain haïtien ne serait pas le double de Jason Arday, cet universitaire britannique de 41 ans qui s’est suicidé après qu’on eut découvert qu’il avait plagié une grande partie de sa thèse de doctorat et menti effrontément sur son parcours universitaire.

La grande question alors posée fut de savoir comment ce fils de parents ghanéens avait pu franchir tous les filtres qui empêchent normalement un tel escroc d’accéder à ces postes. Poser la question, c’était y répondre puisque Cambridge rêvait depuis des années de recruter un professeur qui serait l’« emblème de la diversité », selon les mots du Telegraph.

Ce n’est pas un hasard si Arday vient du Royaume-Uni et Orélien du Québec, deux champions des programmes d’EDI.

Difficile de prédire comment se terminera cette histoire tant les enjeux économiques et idéologiques sont considérables. Chose certaine, ceux qui croyaient servir une cause juste ont fait le contraire. Si la forfanterie du plagiaire Thélyson Orélien devait triompher, imaginez la suspicion qu’elle ferait peser sur le travail de tous ces jeunes auteurs qui s’acharnent, eux, à construire une œuvre littéraire.

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L'icône diversitaire de Cambridge dans la tourmente pour plagiat et affabulations

 
 
 

 
 
 

mardi 22 septembre 2026

« Le phénomène de la rentrée » écrit par l'intelligence artficielle ? (m à j)

"Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine"

Dans un communiqué publié mardi soir par son éditeur québécois, les Éditions du Boréal, Thélyson Orélien rappelle la tradition littéraire haïtienne et caribéenne dans laquelle son roman s'inscrit.

"C’est dans cet héritage que ma voix s’est construite. On peut discuter de mon style, mais faire de ses procédés des preuves d’intelligence artificielle n’a rien à voir avec la critique littéraire, affirme-t-il. Je me demande si l’on soupçonnerait aussi Césaire ou Jacques Stephen Alexis, dont je tente modestement d’apprendre la liberté de langue."

En entrevue au quotidien français Libération, l'auteur affirme également subir, depuis qu'il est en France pour promouvoir C’était ça ou mourir, "de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs, mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire".

"Je n’y prêtais aucune attention, mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. Je ne suis pas triste, mais en colère, dit-il. Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis."

"J’ai toujours aimé la création et l’écriture. Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine", ajoute-t-il en entrevue avec Libération.


Avez-vous entendu parler de ce roman ? Il serait, paraît-il, le phénomène de cette rentrée littéraire.

Lauréat du prix Fnac, du prix Méduse et du prix Première Plume, il est donné comme un sérieux prétendant au prix Renaudot et figure parmi les ouvrages en lice pour les prix Goncourt, Femina, Médicis et Décembre. Il est, en outre, en cours de traduction dans une vingtaine de langues.

Or, selon Pangram, ce roman serait rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle.

Balance ton Claude a soumis à l’analyse plusieurs passages, prélevés à différents endroits du manuscrit. Le résultat est, presque invariablement, le même : 100 % IA — notamment pour les deux premiers chapitres, reproduits dans le tweet ci-dessous.

Selon Balance ton Claude, Pangram est présenté comme l’un des détecteurs d’IA les plus fiables : son taux de faux positifs serait de 0,0041 %, soit environ un texte humain sur 24 400. Sur 996 273 textes antérieurs à 2022, seuls 14 — soit 0,0014 % — ont été classés par Pangram comme étant, au moins partiellement, générés par une IA.

Si l’on considère, à titre théorique, vingt passages indépendants présentant chacun ce même taux de faux positif, la probabilité qu’ils soient tous erronément identifiés comme produits par une IA serait de (0,0041 %)²⁰, soit environ 0,18 × 10⁻⁴⁵ %.

Le roman comporterait bien davantage que vingt signalements.

Balance ton Claude milite précisément contre ce qu’il appelle la « pollution des fils d’actualité » : la prolifération de textes générés ou fortement assistés par l’intelligence artificielle, publiés comme s’ils étaient l’œuvre de leurs auteurs.

Une telle accumulation de résultats ne constitue évidemment pas, à elle seule, une preuve de l’usage d’une IA ; elle appelle néanmoins, à tout le moins, une explication.



Avis d'un lecteur sur Babelio:

dimanche 20 septembre 2026

Le plan « nataliste » du PQ : couverture de la SRC et réaction de Mme Fréchette


Le 20 septembre, le Parti québécois a présenté une série de mesures destinées à soutenir les familles et à enrayer le déclin de la fécondité : 10 000 nouvelles places en CPE en quatre ans, en plus des 15 000 déjà prévues, bonification du Régime québécois d’assurance parentale, remboursement des deuxième et troisième cycles de fécondation in vitro et supplément aux allocations familiales pour les troisième et quatrième enfants. Ce dernier atteindrait 350 $ par année pour le troisième enfant et 700 $ pour le quatrième. Le Parti québécois présente ces mesures comme un ensemble destiné à permettre aux familles de réaliser leur projet familial.

La couverture de Radio-Canada et la réaction de Christine Fréchette soulèvent toutefois plusieurs questions. Certaines sont de simple précision factuelle; d’autres concernent le choix des éléments mis en avant et ceux qui sont laissés de côté. Quant au plan du PQ lui-même, on peut prendre au sérieux son diagnostic sans pour autant considérer que l’ampleur des mesures annoncées soit nécessairement à la hauteur du problème.

Une présentation étonnamment lacunaire de la SRC

Comparés aux autres encadrés consacrés aux partis, les quelques mots réservés au programme du PQ donnent une image particulièrement appauvrie de ses propositions. Pas un mot sur les montants, les modalités, le RQAP, la FIV ou le supplément au 3e et au 4e enfant. L’encadré vide le programme dont le texte, deux paragraphes plus loin, souligne le caractère nataliste.

La remontée à 1,73 est escamotée

La SRC écrit :

« Le taux de fécondité, présentement au Québec, est de 1,33, a affirmé le chef péquiste. C'est le plus bas de notre histoire.

L'Institut de la statistique du Québec le  place plutôt à 1,36 pour l'année 2025, à égalité avec le taux enregistré en 1986. »

Notons que la SRC se trompe même d’année pour le creux, elle écrit 1986, il s'agit de 1987.

Entre le précédent creux de 1987 et le taux de 2025, l’indice synthétique de fécondité québécois est fortement remonté : 1,42 en 1988, 1,51 en 1989, 1,63 en 1990, puis 1,73 en 2008 et en 2009, avant de redescendre jusqu’à 1,33 en 2024 et 1,36 en 2025. La série historique de l’ISQ est parfaitement claire.

Or cette remontée importante est escamotée dans le traitement de Radio-Canada : on passe simplement du précédent creux au niveau actuel. Cet escamotage permet de présenter une histoire beaucoup plus simple que la réalité: le Québec s’inquiétait déjà de sa faible fécondité en 1987, il s’en inquiète encore aujourd’hui et, malgré des décennies de politiques familiales, il serait finalement au même point. Pourquoi tout ce foin donc?

Mais ce n’est pas toute l’histoire. La question intéressante n’est pas de savoir que le Québec est à nouveau à 1,36; il faut d'abord dire qu'il est monté à 1,73, comprendre les raisons de cette hausse, puis pourquoi il a reperdu ces 0,37 enfant par femme.

Cette question oblige notamment à examiner les politiques familiales mises en œuvre pendant cette période, au lieu de considérer rétrospectivement que les expériences antérieures ont été globalement vaines ou de supposer que les politiques actuelles constituent nécessairement la bonne réponse.

Le « bébé bonus » : ni miracle ni échec pur et simple

Le programme d’allocation à la naissance instauré par le gouvernement Bourassa en 1988 était beaucoup plus généreux que le supplément annoncé aujourd’hui par le PQ : 500 $ pour le premier enfant, 1 000 $ pour le deuxième et jusqu’à 8 000 $ pour un troisième enfant ou un enfant de rang supérieur.

Mme Fréchette affirme, selon l'article de SRC, que ce programme d'allocation à la naissance a été « un échec ».

Le programme a été abandonné en 1997 et son bilan politique a souvent été présenté par les médias et les politiciens progressistes comme celui d’un échec. Mais il faut distinguer ce jugement politique de ce que les travaux empiriques ont effectivement établi.

L’économiste Kevin Milligan a estimé que le programme avait contribué à plus de 93 000 naissances supplémentaires entre 1989 et 1996, pour un coût moyen d’environ 15 000 $ par naissance supplémentaire. Il a également estimé un effet positif important sur les naissances de rang élevé. Cardus reprend ces résultats dans son étude consacrée à la dénatalité québécoise.

Ces résultats ne signifient évidemment pas que le « bébé bonus » aurait à lui seul provoqué la remontée jusqu’à 1,73. Une évolution démographique n’a jamais une cause unique. Ils signifient en revanche que « le programme n’a pas résolu la dénatalité » et « le programme n’a eu aucun effet » sont deux propositions très différentes. La seconde n’est pas compatible avec les résultats de cette évaluation.

Le bilan honnête est donc plus nuancé : le programme semble avoir produit un effet démographique réel, mais relativement coûteux et insuffisant à lui seul pour maintenir durablement une fécondité élevée. Ce n’est ni une recette miracle ni un non-événement. Nous disons relativement coûteux car le programme des CPE mis de l'avant par la suite est nettement plus coûteux comme nous le verrons ci-dessous.

Deux politiques, deux échelles de dépenses

La comparaison des moyens financiers permet aussi de relativiser les jugements portés sur les politiques familiales québécoises. Le « bébé bonus » de 1988-1997, que l’on présente volontiers comme un échec, a coûté au total environ 1,4 milliard de dollars sur huit ans, soit quelque 176 millions par année en moyenne. Selon l’évaluation de Kevin Milligan, il aurait pourtant entraîné environ 93 000 naissances supplémentaires. L’étude de l’Institut C.D. Howe chiffre le coût moyen à environ 15 000 $ par naissance supplémentaire.

À titre de comparaison, le gouvernement du Québec consacre aujourd’hui 3,8 milliards de dollars par année au financement des services de garde éducatifs à l’enfance, qui comprennent les CPE, les garderies subventionnées et non subventionnées ainsi que les services de garde en milieu familial. Le budget de dépenses 2026-2027 indique 312 349 places et 3,8 milliards de dollars de financement. Tout cela alors que le Québec atteint à nouveau un creux historique démographique.

Il faut évidemment comparer avec prudence des politiques qui n’ont ni le même objectif ni la même structure. Mais l’ordre de grandeur est difficile à ignorer : le financement annuel actuel de l’ensemble des services de garde est environ vingt-deux fois supérieur à la dépense annuelle moyenne du « bébé bonus ».

Cette comparaison ne permet évidemment pas de juger de l’efficacité respective des deux politiques : elles n’ont ni les mêmes objectifs ni la même structure. Elle donne néanmoins une idée de l’écart d’échelle : le financement annuel actuel de l’ensemble des services de garde est environ vingt-deux fois supérieur à la dépense annuelle moyenne du “bébé bonus”. Dès lors, il serait pour le moins étrange de qualifier automatiquement l’un de succès et l’autre d’échec sans préciser le critère retenu.

Notons, en outre, que le bilan des CPE est loin d’être unanime : les travaux de Baker, Gruber et Milligan ont associé le programme à une hausse de l’anxiété, de l’agressivité et de l’hyperactivité, sans gain cognitif durable, cependant que d’autres évaluations insistent sur l’emploi des mères et la conciliation travail-famille.

Quand on compare les CPE et le « bébé bonus », il faut constater que les critères utilisés pour juger leur efficacité ne sont manifestement pas les mêmes et que ces critères dépendent d'une vision du monde. L’un juge d’abord le renouvellement des générations ; l’autre, le taux d’emploi des mères. On peut tenir les deux pour légitimes. On ne peut pas déclarer l’un « échec » et l’autre « succès » sans dire quel critère principal on a choisi. 

Si l’objectif des garderies était de réduire l’écart entre le nombre d’enfants souhaité et le nombre effectivement né, il faut mesurer cet effet.

Or le bilan démographique rend cette question difficile à éluder. En 2025, le Québec a enregistré 78 200 naissances pour 80 450 décès. Les décès ont donc dépassé les naissances pour une deuxième année consécutive. L’âge moyen à la naissance du premier enfant atteint désormais 30,2 ans. L’ISQ fournit ces données dans son bilan démographique de 2025.

« Cela ne reflète pas ce que veulent les Québécois » ?

Réagissant au plan du PQ, Christine Fréchette l’a qualifié de clairement « nataliste » et a déclaré : « Je crois que cela ne reflète pas ce que veulent les Québécois. » Ses propos ont notamment été rapportés par TVA Nouvelles.

Cette affirmation appelle une question simple : qu’est-ce que veulent les Québécois en matière de nombre d’enfants?

Un indice synthétique de fécondité de 1,36 ne répond évidemment pas à cette question. Il mesure une fécondité observée, pas un idéal familial. Les deux notions ne doivent pas être confondues.

Les données de Cardus sont précisément intéressantes sur ce point. Dans son étude consacrée au Québec, Cardus rappelle qu’un sondage du ministère de la Famille montre que 66,7 % des jeunes Québécois souhaitent avoir des enfants et que, parmi ceux qui en désirent, 90,3 % souhaitent en avoir au moins deux. Une autre enquête de Cardus auprès de femmes canadiennes montre, selon les groupes d’âge, des nombres d’enfants désirés de 2,00 à 2,40; 59,8 % des femmes interrogées déclarent avoir moins d’enfants qu’elles ne le souhaiteraient.

Ces données ne démontrent pas qu’une politique particulière permettrait de combler cet écart. Elles établissent néanmoins un point important : la faiblesse de la fécondité réalisée ne peut pas être assimilée à une préférence collective pour les familles de 1,36 enfant.

La déclaration de Mme Fréchette est donc, pour le moins, insuffisamment étayée. Si elle veut dire que les Québécois ne souhaitent pas une politique explicitement pronataliste, cette proposition pourrait être étayée par des données d’opinion portant précisément sur ce sujet. Si elle veut dire que les Québécois ne souhaitent pas avoir davantage d’enfants que n’en indique leur fécondité actuelle, les données disponibles ne permettent pas de l’affirmer.

Cette lecture du « désir » des Québécois n’est d’ailleurs pas un accident de conférence de presse. Plus tôt dans la campagne, face à la proposition conservatrice de verser une aide directement aux parents qui gardent leurs jeunes enfants à la maison, Mme Fréchette a repris le désormais très vieux soupçon : l’argent qui suit l’enfant, plutôt que la place en service de garde, ramènerait les femmes aux berceaux et aux fourneaux. Rappelons que cette formule est ancienne, déjà en 1982, Claire Bonenfant, alors présidente du Conseil du statut de la femme, craignait qu’une politique familiale encore embryonnaire ne soit un natalisme « déguisé » renvoyant les femmes « aux berceaux et aux fourneaux » (p. 125). La rhétorique n’a pas changé depuis près d’un demi-siècle. La situation démographique, elle, n’est plus la même : le Québec enregistre maintenant plus de décès que de naissances.

Dans les déclarations de Christine Fréchette, le choix parental semble n’être pleinement légitime que lorsqu’il coïncide avec le modèle qu’elle juge émancipateur — les deux parents au travail, l’enfant en institution. L’autonomie, dans cette logique, ne consiste pas à laisser une mère ou un père arbitrer entre le CPE, les grands-parents ou la maison ; elle consiste à orienter fiscalement et rhétoriquement vers une seule de ces options. 

Mme Fréchette dit « nataliste » comme on dit « réactionnaire » : non pour décrire une mesure, mais pour la rendre moralement suspecte. Un supplément de 350 $ au troisième enfant est une aide ciblée, d’ailleurs trop modeste. Le logiciel de la chef de la CAQ est suranné, c'est un vieux réflexe : traiter le désir d’enfant comme une menace pour l’autonomie, plutôt que comme un projet que l’État peut lever ou entraver.

Le plan du PQ est très modeste 

On peut prendre au sérieux le diagnostic du PQ sans considérer que l’ampleur des mesures annoncées soit nécessairement à la hauteur du défi.

Le choix de cibler le troisième enfant n’est pas absurde : le passage de deux à trois enfants entraîne souvent des dépenses qui changent d’échelle, notamment en matière de logement et de transport. Le PQ met d’ailleurs lui-même l’accent sur ces coûts.

Mais 350 $ par année pour le troisième enfant et 700 $ pour le quatrième ne constituent pas un nouveau « bébé bonus » comparable à celui de la fin des années 1980. Même en tenant compte des autres mesures — RQAP, CPE et fécondation in vitro —, l’incitation financière directe à avoir un troisième enfant demeure limitée.

Il serait donc prématuré de présenter ce plan comme capable, à lui seul, de renverser la tendance. Si ces mesures sont adoptées, leur intérêt devra être évalué sur des résultats concrets : nombre de naissances supplémentaires, coût par naissance, effet sur le calendrier des naissances et surtout effet durable sur le nombre total d’enfants par famille.

Le PQ avec cette annonce a le mérite de poser explicitement la question de la fécondité. Le Québec est très loin du seuil de remplacement des générations et connaît désormais un accroissement naturel négatif.

Peter Gray, Jonathan Haidt et la crise de l’enfance

Peter Gray a récemment publié Restoring Childhood: How to Set Kids Free in the Age of Anxiety (littéralement, Retrouver l'enfance : Comment libérer les enfants à l'ère de l'anxiété). Psychologue et professeur de psychologie et de neurosciences au Boston College, Gray, qui étudie depuis longtemps le jeu et l'autonomie des enfants, y conteste l'explication aujourd'hui dominante de la dégradation de la santé mentale des adolescents : selon lui, le problème vient moins des téléphones intelligents et des réseaux sociaux que de la transformation de l'enfance, et notamment de l'emprise croissante de la réussite scolaire.

Son principal contradicteur est Jonathan Haidt, dont le livre Génération anxieuse, paru en français en 2024, a contribué à populariser l'idée que la généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, à partir du début des années 2010, est à l'origine de l'augmentation de l'anxiété et de la dépression chez les jeunes. Mais l'opposition entre les deux hommes est moins radicale qu'il n'y paraît. Haidt avait déjà décrit plusieurs années auparavant une autre transformation de l'enfance : la montée de l'anxiété parentale et la disparition progressive du jeu libre et des déplacements sans surveillance. Le véritable désaccord porte donc surtout sur ce qui s'est produit ensuite et sur le poids à attribuer à l'école et à l'environnement numérique.

Haidt et Greg Lukianoff avaient publié en 2018 The Coddling of the American Mind. Ce livre n'a pas été traduit en français à notre connaissance. Son titre pourrait se traduire par Le Dorlotage de l'âme américaine, car il s'agit d'un clin d’œil au livre d'Alan Bloom, The Closing of the American Mind (publié en français sous le titre de L'Âme désarmée). 

Dans cet ouvrage, Haidt décrivait notamment la montée, à partir des années 1980, d'une parentalité dominée par la peur du danger. Il évoquait la médiatisation des enfants disparus et l'apparition, en 1984, de leurs photographies sur les boîtes de lait. Cette peur aurait contribué à faire disparaître une forme d'enfance dans laquelle les enfants jouaient dehors, se déplaçaient seuls et apprenaient à évaluer eux-mêmes les risques ordinaires.

Gray fait remonter lui aussi à cette période le recul de la liberté laissée aux enfants. Il évoque plusieurs affaires d'enfants enlevés puis assassinés qui ont nourri une peur durable de l'enlèvement, alors que le monde n'était pas devenu proportionnellement plus dangereux. Les parents ont progressivement considéré leurs enfants comme plus vulnérables et ont davantage encadré leurs déplacements et leurs activités. Selon Gray, cette évolution a privé les enfants d'occasions essentielles de jouer librement, de prendre de petits risques et d'apprendre par eux-mêmes à se débrouiller.

Il y a donc ici un premier point d'accord important entre Gray et Haidt : la crise actuelle de l'enfance ne commence pas avec le téléphone intelligent. Tous deux décrivent une première transformation, amorcée dans les années 1980, au cours de laquelle la peur des dangers du monde réel a progressivement conduit à une surveillance accrue et à une diminution de l'autonomie enfantine.

Ils divergent en revanche sur ce qui s'est produit ensuite. Pour Haidt, l'apparition du téléphone intelligent et des réseaux sociaux constitue une seconde rupture, beaucoup plus brutale : l'enfance déjà privée d'une partie de son autonomie dans le monde réel aurait été remplacée, chez les adolescents, par une enfance largement organisée autour du monde numérique. Pour Gray, la transformation de l'école et la pression croissante exercée par la recherche de la réussite scolaire jouent un rôle beaucoup plus important, tandis que les données ne justifieraient pas de faire des réseaux sociaux la cause principale de la crise.

Le désaccord n'est donc pas seulement théorique. Haidt préconise des restrictions collectives très larges ; Gray considère ces restrictions comme une réponse à une panique morale insuffisamment étayée par les données. Haidt propose notamment de retarder le téléphone intelligent jusqu'à 14 ans, les réseaux sociaux jusqu'à 16 ans et de rendre les écoles exemptes de téléphones ; Gray préconise plutôt d'apprendre aux enfants à utiliser ces outils avec discernement, tout en restaurant le jeu, l'autonomie et les activités dans le monde réel. Guide de lecture de The Anxious Generation, Penguin Random House

Gray voit dans l'évolution de l'école américaine une composante essentielle de cette histoire. Le Common Core est un ensemble de normes scolaires américaines, adopté par la plupart des États à partir de 2010, qui fixe des attentes communes principalement en anglais et en mathématiques pour les élèves de la maternelle à la fin du secondaire.

Gray met notamment en parallèle une enquête de l'American Psychological Association de 2009, dans laquelle 44 % des élèves déclaraient s'inquiéter de leur réussite scolaire, et une enquête de 2013, dans laquelle 83 % considéraient l'école comme une source importante de stress. Il observe également que, lorsqu'on demande aux adolescents ce qui les rend anxieux ou déprimés, l'école arrive fréquemment en tête.

Il faut toutefois préciser ce que signifie ici « Common Core ». Les normes elles-mêmes ne prescrivaient ni davantage d'heures de cours, ni davantage de devoirs, ni une compétition accrue entre les élèves. Le point institutionnel de Gray est plutôt que leur mise en œuvre s'est inscrite dans un régime scolaire américain déjà transformé par l'évaluation permanente des établissements et des enseignants, l'importance croissante des résultats aux tests et l'enseignement orienté vers ces évaluations. Le No Child Left Behind Act, adopté en 2001, avait déjà fortement renforcé cette logique de responsabilisation fondée sur les résultats. Le Common Core, arrivé autour de 2010, en a été, dans de nombreux États, le nouveau cadre visible et le catalyseur.

C'est dans ce contexte que la thèse de Gray prend davantage de force : il ne dit pas simplement que les enfants ont davantage de travail scolaire ; il soutient que l'école est devenue un système de plus en plus orienté vers la mesure de la performance, au détriment du jeu et de l'exploration. Plus les parents et les enfants considèrent que la réussite scolaire détermine l'avenir, plus ils sont tentés de sacrifier le jeu libre à des activités jugées utiles.

Cette conception explique également sa défense d'une plus grande autonomie des enfants. Gray préconise notamment de leur confier des tâches domestiques, de leur permettre de prendre certaines décisions et, lorsque les circonstances le permettent, de les laisser se déplacer et jouer sans surveillance permanente.

Il ne s'agit donc pas, selon lui, d'une nouvelle méthode éducative qui demanderait davantage aux parents, mais au contraire de leur rendre du temps : lorsque les enfants apprennent à accomplir eux-mêmes certaines tâches et à prendre des responsabilités adaptées à leur âge, les parents n'ont plus à les faire à leur place.

Gray ne soutient pas pour autant qu'il faille laisser les enfants faire n'importe quoi sur Internet. Il admet la nécessité de règles et considère que certains contenus devraient être interdits à tous, pas seulement aux mineurs. Mais il conteste l'idée que l'usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux puisse expliquer à lui seul la dégradation de la santé mentale des jeunes. Il rappelle notamment que le rapport des National Academies de 2024 ne permet pas d'établir que les réseaux sociaux provoquent des changements dans la santé des adolescents à l'échelle de la population. Le rapport relève toutefois plusieurs mécanismes potentiellement nocifs et souligne la diversité des effets selon les individus. National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, Social Media and Adolescent Health (2024)

Gray a donc raison sur une partie essentielle du diagnostic de fond. On a progressivement retiré aux enfants une part de leur liberté, de leur autonomie et de leurs responsabilités, tandis que le temps consacré au jeu libre diminuait. L'école occupe parallèlement une place croissante dans leur vie, et une culture de la performance peut transformer l'enfance en préparation permanente à l'étape suivante.

Il a également raison de contester l'explication qui ferait des réseaux sociaux la cause unique de la crise. Les conclusions des National Academies ne permettent pas de leur attribuer un effet causal sur la santé des adolescents à l'échelle de la population. Mais cela ne suffit pas à réfuter la thèse plus précise de Haidt : celui-ci ne soutient pas seulement qu'un nombre élevé d'heures passées devant un écran serait nocif ; il avance que le téléphone intelligent a modifié en profondeur les relations sociales des adolescents, leur attention, leur sommeil et leur exposition à la comparaison sociale, et que ces transformations ont touché particulièrement les filles.

Le problème de la thèse de Gray est donc moins de regarder du côté de l'école que d'en faire l'explication du tournant mondial de 2010. Le phénomène auquel il cherche à rendre compte dépasse largement les États-Unis. Le Common Core n'existe ni au Royaume-Uni, ni au Canada, ni en Australie, ni en Nouvelle-Zélande, ni dans les pays européens qui ont eux aussi connu des évolutions préoccupantes du bien-être adolescent.

Une étude portant sur 915 054 adolescents dans 36 pays entre 2002 et 2018 a constaté une progression de la pression scolaire et des plaintes psychosomatiques dans les pays à revenu élevé ; elle a également conclu que l'augmentation de la pression scolaire expliquait une partie de la dégradation observée des plaintes psychosomatiques. Les auteurs soulignent toutefois d'importantes différences entre les pays. Voir Cosma et al., « Cross-National Time Trends in Adolescent Mental Well-Being From 2002 to 2018 and the Explanatory Role of Schoolwork Pressure », Journal of Adolescent Health, 2020

La comparaison internationale ne permet donc pas de rejeter l'hypothèse scolaire ; elle oblige plutôt à la reformuler. Ce qui est susceptible d'avoir changé n'est pas le Common Core en tant que tel, mais un ensemble plus large de pratiques scolaires et de mécanismes de compétition et d'évaluation, dont le Common Core a pu être un catalyseur américain autour de 2010. Cette évolution peut avoir contribué à la crise américaine sans pouvoir expliquer, à elle seule, un phénomène international.

La question des filles apporte un autre élément important. Une étude fondée sur les données recueillies dans 43 pays auprès de 680 269 adolescents entre 2002 et 2018 constate que les plaintes psychologiques ont augmenté davantage chez les filles que chez les garçons. Elle observe parallèlement une progression de la pression scolaire et du temps passé sur Internet ; les deux phénomènes sont associés à l'augmentation des plaintes psychologiques. Voir Boer et al., « National-Level Schoolwork Pressure, Family Structure, Internet Use, and Obesity as Drivers of Time Trends in Adolescent Psychological Complaints Between 2002 and 2018 », Journal of Youth and Adolescence, 2023

Cette différence entre les sexes ne permet donc pas de choisir entre l'école et le monde numérique. Elle fournit plutôt un mécanisme possible de leur convergence. À l'adolescence, les filles présentent en moyenne davantage de symptômes internalisés — anxiété, dépression, rumination — et peuvent être plus sensibles à certains stresseurs évaluatifs et relationnels. La pression scolaire et la comparaison sociale en ligne peuvent dès lors atteindre, chez une partie des adolescentes, une même vulnérabilité par deux voies différentes. Cela contribue à expliquer pourquoi les deux phénomènes peuvent être associés plus fortement aux problèmes psychologiques des filles sans que l'un ou l'autre puisse être désigné comme cause unique.

Il faut néanmoins éviter de transformer cette observation en explication de toute la crise de la jeunesse. La situation des garçons ne se laisse pas réduire au même schéma. Leur trajectoire comporte notamment une mortalité par suicide plus élevée, ainsi que des problèmes de retrait, de décrochage scolaire et de désengagement qui ne sont pas épuisés par l'anxiété scolaire ou par l'exposition aux réseaux sociaux. Une explication générale de la dégradation de la santé mentale des jeunes doit donc être capable de rendre compte de ces différences entre les sexes plutôt que de prendre l'expérience des adolescentes comme modèle universel.

Enfin, il faut être prudent avec l'idée de deux facteurs simplement « concomitants ». Nous ne disposons pas à notre connaissance, à l'échelle internationale, d'une expérience naturelle permettant de séparer proprement l'effet de la transformation scolaire de celui de la transformation numérique. Les deux changements se chevauchent dans le temps et touchent souvent les mêmes adolescents. Les études montrent des associations avec l'un et l'autre, mais elles ne permettent pas d'établir une part précise de causalité pour chacun.

On a donc, pour reprendre une image simple, deux hypothèses plausibles, pas deux verdicts. La prudence interdit de transformer cette situation en partage arbitraire des responsabilités : « tant pour cent pour l'école, tant pour cent pour les réseaux sociaux ». Mais elle interdit tout autant de considérer que l'existence d'un facteur scolaire dispense d'examiner le choc numérique.

Le modèle le plus honnête est donc additif plutôt qu'exclusif :

  • une tendance de fond : moins de liberté réelle, moins de jeu autonome et davantage de contrôle adulte depuis plusieurs décennies ;
  • une première transformation : à partir des années 1980, la montée de la peur parentale et la disparition progressive d'une enfance autonome dans le monde réel ;
  • plusieurs transformations autour des années 2000-2010 : intensification de l'évaluation et de la compétition scolaires, puis généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux ;
  • des effets différents selon les adolescents : une même transformation peut affecter différemment les filles et les garçons, et certains jeunes peuvent être particulièrement sensibles aux stresseurs scolaires, sociaux ou numériques.

Au total, Gray a raison de réintroduire l'école et la disparition du jeu libre dans une discussion que l'omniprésence du téléphone intelligent a parfois réduite à une seule technologie. Mais le Common Core ne peut expliquer à lui seul le tournant mondial observé autour de 2010. De même, Haidt a raison de considérer l'arrivée du téléphone intelligent comme un choc social réel, mais les données disponibles ne permettent pas d'en faire l'unique cause de la crise.

Le point de convergence le plus solide se situe finalement ailleurs : l'enfance a perdu une part importante de son autonomie et de son jeu libre, d'abord sous l'effet d'une surveillance accrue dans le monde réel, puis dans un environnement où une partie croissante de la vie sociale passe par les appareils numériques. Redonner aux enfants davantage de liberté réelle, de responsabilités et de possibilités de jeu constitue ainsi un enjeu qui dépasse le choix d'une cause unique.


samedi 19 septembre 2026

Les trois scénarios démographiques de la France au XXIe siècle

L’Obser­va­toire de l’immi­gra­tion et de la démo­gra­phie a modé­lisé la trans­for­ma­tion de la popu­la­tion d’ici à 2100. Trois scé­na­rios se des­sinent en fonc­tion de l’évo­lu­tion des flux migra­toires et de la nata­lité. (L’inté­gra­lité de l’étude ainsi que sa métho­do­lo­gie seront dis­po­nibles sur le site de l’OID à par­tir du lundi 21 sep­tembre.)

D’ici à 2100, com­ment évo­luera la confi­gu­ra­tion de la popu­la­tion française selon les choix poli­tiques posés ? Quelle sera la part de la popu­la­tion pré­sen­tant des ascen­dances immi­grées euro­péennes ? Extra-euro­péennes ? Autant de ques­tions néces­saires à l’anti­ci­pa­tion de l’ave­nir, utiles à la com­pré­hen­sion de tous – citoyens comme déci­deurs – mais long­temps esqui­vées. Comme toute pro­jec­tion, celles pro­po­sées cia­près demeurent incer­taines mais donnent un aperçu des pos­si­bi­li­tés futures sui­vant une logique de scé­na­rios dif­fé­ren­ciés. Au regard du carac­tère très sen­sible du sujet, nous avons fait le choix de rete­nir des hypo­thèses métho­do­lo­giques pru­dentes, pou­vant conduire à mino­rer les pers­pec­tives réelles d’évo­lu­tion. 

En effet, la réa­li­sa­tion de pro­jec­tions démo­gra­phiques pour la popu­la­tion de la France consti­tue un exer­cice com­plexe et se heurte à deux prin­ci­pales dif­fi­cul­tés : 
  1. Les don­nées dis­po­nibles ne per­mettent pas d’esti­mer ou de pro­je­ter par­fai­te­ment les deux variables majeures du chan­ge­ment démo­gra­phique en France : les flux migra­toires et la fécon­dité ; 
  2. Il serait illu­soire de sup­po­ser que cer­taines don­nées démo­gra­phiques obser­vées récem­ment, qu’il s’agisse de la fécon­dité ou de la mor­ta­lité, se main­tiennent à l’iden­tique dans les décen­nies à venir, tant leur évo­lu­tion est sou­mise à de mul­tiples incer­ti­tudes. 
Ainsi, la pré­sente étude cherche à modé­li­ser un sys­tème dyna­mique d’une grande com­plexité à par­tir de don­nées impar­faites. Néan­moins, elle se veut cohé­rente avec les don­nées dis­po­nibles et s’ins­crit dans le champ maxi­mal du plau­sible. Notre objec­tif est de répondre au mieux à cette ques­tion : quelle sera l’évo­lu­tion migra­toire de la popu­la­tion de la France, durant notre siècle, selon les poli­tiques mises en œuvre ?

Scénario haut

350 000 entrées per­ma­nentes par an. Il s’agit d’une esti­ma­tion cor­res­pon­dant à la pour­suite des dyna­miques migra­toires enga­gées en France, mar­quées par des niveaux d’arri­vées his­to­ri­que­ment éle­vés et une ten­dance haus­sière des­si­née depuis vingt-cinq ans. Dans sa réponse à une ques­tion par­le­men­taire publiée le 5 août 2025, le minis­tère de l’Inté­rieur indique, au sujet des flux d’immi­grés, que « le chiffre de 500 000 entrées sur le ter­ri­toire natio­nal est une esti­ma­tion très proche de la réa­lité » en 2024. 

Le pos­tu­lat selon lequel les deux tiers d’entre eux consti­tuent des arri­vées per­ma­nentes appa­raît rai­son­nable. Pour sa part et sur cette même année, l’Insee avance une esti­ma­tion signi­fi­ca­ti­ve­ment plus basse de 313 000 entrées d’immi­grés au total – mais en recon­nais­sant une « rup­ture de série » dans sa méthode, sou­le­vant des doutes très sérieux quant à la fia­bi­lité de cette éva­lua­tion « sur échan­tillon ». Les chiffres ici rete­nus sont donc cré­dibles et même pru­dents, dans la mesure où l’immi­gra­tion semble méca­ni­que­ment vouée à croître dans l’ensemble de l’OCDE – comme le pré­voit l’Agence française de déve­lop­pe­ment – si des mesures poli­tiques contra­cy­cliques ne sont pas mises en oeuvre pour répondre à la « forte aug­men­ta­tion des pres­sions migra­toires ». 

Ana­lyse des résul­tats : dans cette confi­gu­ra­tion, les per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans les nais­sances peu après 2040. Leur part connaît ensuite une sta­bi­li­sa­tion vers 2070 à 65 % des nais­sances puis une légère baisse (voir expli­ca­tion infra). Dans la popu­la­tion géné­rale, les per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires au milieu des années 2070. Les per­sonnes sans ascen­dance migra­toire deviennent quant à elles mino­ri­taires vers 2050. Ce scé­na­rio reflète l’évo­lu­tion pro­bable de la com­po­si­tion démo­gra­phique de la popu­la­tion du pays, si les obser­va­tions récentes se confirment. 

Il semble, au vu de la hausse ten­dan­cielle des flux, de l’émi­gra­tion de per­sonnes sans ascen­dance migra­toire, de la limite des trois géné­ra­tions et de la forte baisse de l’indice de fécon­dité (ICF) des femmes nées en France (paral­lè­le­ment à la hausse de l’ICF des immi­grées issues d’Afrique hors Magh­reb), que cette esti­ma­tion demeure très pru­dente et minore sans doute la part pro­je­tée des immi­grés et des­cen­dants au sein de la popu­la­tion.

Scénario intermédiaire

250 000 entrées per­ma­nentes par an. Il s’agit d’une esti­ma­tion cor­res­pon­dant à une baisse modé­rée des nou­veaux flux migra­toires, au regard des élé­ments par­ta­gés ci-des­sus. En ne se fon­dant que sur l’immi­gra­tion légale, extra-euro­péenne et adulte (soit une par­tie de l’ensemble), l’OCDE comp­ta­bi­li­sait déjà autour de 300 000 entrées per­ma­nentes en 2024.




Ana­lyse des résul­tats : dans cette confi­gu­ra­tion, les per­sonnes d’ori­gine immi­grée extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans les nais­sances peu après 2050, pour se sta­bi­li­ser vers 2080 autour de 55 % des nais­sances avant de connaître un léger reflux, lié au décompte « sans ori­gines migra­toires » des des­cen­dants d’immi­grés de 4e géné­ra­tion – créant un effet de seuil. Les per­sonnes d’ori­gine immi­grée extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans la popu­la­tion géné­rale dans les années 2090. Les per­sonnes sans ascen­dance migra­toire deviennent mino­ri­taires vers 2060.

Scénario restrictif

Immi­gra­tion extra-euro­péenne divi­sée par 4 par rap­port au scé­na­rio inter­mé­diaire. 

Cette confi­gu­ra­tion cor­res­pon­drait à une res­tric­tion draconienne des flux migra­toires extra-euro­péens (les flux intra-UE demeu­rant libres sur le conti­nent). Une dimi­nu­tion de cette ampleur ne pour­rait résul­ter que de déci­sions poli­tiques très volon­ta­ristes, impli­quant une révi­sion du cadre consti­tu­tion­nel et euro­péen – notam­ment sur l’asile ou les flux fami­liaux. 

Ana­lyse des résul­tats : les ori­gines extra-euro­péennes sur trois géné­ra­tions attein­draient leur pic dans les nais­sances en 2050 (près de 35 %), avant de décroître en rai­son du fort taris­se­ment des flux migra­toires extra-­eu­ro­péens – et du pas­sage de nom­breux des­cen­dants d’immi­grés de 4e géné­ra­tion dans la caté­go­rie « sans ascen­dance migra­toire ». Dans la popu­la­tion géné­rale, la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions se sta­bi­li­se­rait vers 2070 autour de 30 %.

Conclusion

Les scé­na­rios explo­ra­toires abor­dés dans cette étude per­mettent d’ima­gi­ner la com­po­si­tion démo­gra­phique du pays à l’hori­zon 2100, sui­vant diverses hypo­thèses de varia­tion des flux migra­toires (et des indices de fécon­dité). 

Comme spé­ci­fié dès le début du pré­sent docu­ment : des incon­nues demeurent, notam­ment sur la baisse de l’ICF des femmes sans ascen­dance migra­toire, l’émi­gra­tion des natifs ou encore la hausse ten­dan­cielle des flux, qui minorent méca­ni­que­ment la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne et de leurs des­cen­dants dans cha­cune des confi­gu­ra­tions. 

Ce tra­vail inédit pré­sente néan­moins l’avan­tage de quan­ti­fier – quoique de manière néces­sai­re­ment incer­taine – les effets démo­gra­phiques de l’immi­gra­tion à moyen et long terme, et de don­ner une idée des effets que diverses actions poli­tiques pour­raient pro­duire. 

Les divers scé­na­rios explo­rés dans le cadre de cette étude per­mettent de démon­trer que la com­po­si­tion de la popu­la­tion de la France variera très sen­si­ble­ment, dans les décen­nies à venir, selon les poli­tiques qui seront mises en œuvre – d’abord et avant tout sur le plan des flux migra­toires, mais aussi sur la fécon­dité dans une moindre mesure. Entre le scé­na­rio « haut » et le scé­na­rio « res­tric­tif », la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne connaît une dif­fé­rence de 30 points – net­te­ment majo­ri­taire dans un cas, net­te­ment mino­ri­taire dans l’autre.

La France de 2100, la com­po­si­tion de sa popu­la­tion et sa capa­cité de cohé­sion natio­nale se construisent donc dès main­te­nant, sur le fon­de­ment de choix poli­tiques struc­tu­rants.



Source : Le Figaro Magazine

jeudi 17 septembre 2026

En Algérie, douze chrétiens interpellés pendant un culte

En Algérie, douze chrétiens interpellés pendant un culte : quand le droit transforme une réunion religieuse en infraction

Le 4 septembre 2026, douze chrétiens algériens ont été interpellés alors qu’ils participaient à un culte protestant à L’Ayaida, à environ 36 kilomètres à l’est d’Oran. Selon les informations publiées par Morning Star News et reprises par plusieurs médias chrétiens, des policiers des forces spéciales, munis d’un mandat de perquisition, ont fait irruption dans un appartement situé sur le site d’un centre accueillant notamment des femmes vulnérables et leurs familles.

Le lieu avait déjà fait l’objet d’une fermeture administrative en octobre 2019 : la salle qui servait alors au culte avait été fermée, mais des chrétiens continuaient à se réunir dans un appartement distinct du site. Les policiers auraient saisi des téléphones, des ouvrages chrétiens et des pièces d’identité. Les femmes ont été relâchées avec l’obligation de se présenter pour un interrogatoire le lendemain, tandis que les hommes ont été retenus jusque tard dans la nuit, certains jusqu’à environ trois heures du matin, avant d’être conduits au commissariat de Béthioua.

Le centre est lié au pasteur Youcef Ourahmane, vice-président de l’Église protestante d’Algérie (EPA). Celui-ci avait lui-même été condamné pour « culte non autorisé » : condamné initialement à deux ans de prison et 100 000 dinars d’amende, il a vu sa peine ramenée à un an en appel en 2024, avec une peine supplémentaire de six mois avec sursis selon le rapport d’Aide à l’Église en détresse.

Une législation qui encadre très strictement le culte non musulman

L’affaire prend son sens à la lumière de l’ordonnance n° 06-03 du 28 février 2006, qui fixe les conditions d’exercice des cultes autres que l’islam. Le texte proclame que l’État garantit le libre exercice du culte, mais soumet celui-ci à un ensemble de conditions administratives particulièrement contraignantes.

Son article 7 prévoit notamment que l’exercice collectif d’un culte doit avoir lieu exclusivement dans des édifices destinés à cet effet, ouverts au public et identifiables de l’extérieur. L’affectation d’un bâtiment au culte est soumise à l’avis préalable de la Commission nationale des cultes autres que musulmans. L’article 9 confie à cette commission, notamment, la mission de donner un avis préalable à l’agrément des associations religieuses. Le texte de l’ordonnance est notamment reproduit par le Centre de linguistique et des études francophones de l’Université Laval.

C’est ici que se trouve le nœud du problème. Les autorités algériennes affirment disposer d’un cadre légal permettant l’exercice des cultes non musulmans ; les organisations chrétiennes, elles, soulignent que les procédures administratives nécessaires à l’ouverture ou au maintien des lieux de culte n’aboutissent pratiquement pas. L’EPA, qui regroupe 47 communautés protestantes, n’a ainsi pas obtenu le renouvellement administratif qu’elle demandait depuis des années. En conséquence, selon Open Doors, les 47 églises affiliées à l’EPA avaient cessé leurs activités au début de 2025.

Le paradoxe est donc manifeste : un culte non musulman est légal en principe, mais son exercice collectif dépend de locaux et d’autorisations dont l’obtention est précisément le principal obstacle dénoncé par les protestants.

La loi ne porte pas seulement sur les lieux de culte

L’ordonnance de 2006 ne se limite pas à réglementer les bâtiments. Son article 11 prévoit de deux à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 500 000 à un million de dinars pour celui qui incite, contraint ou utilise des moyens de séduction visant à convertir un musulman à une autre religion. Le même article punit la fabrication, le stockage ou la diffusion de documents destinés à « ébranler la foi d’un musulman ».

L’article 13 prévoit, quant à lui, de un à trois ans de prison et une amende de 100 000 à 300 000 dinars pour l’exercice d’un culte en dehors des conditions prévues par l’ordonnance, l’organisation d’une manifestation religieuse en violation des règles applicables ou la prédication dans un lieu de culte sans les désignations et autorisations requises.

Il faut donc distinguer les deux types d’infractions : les peines de deux à cinq ans et de 500 000 à un million de dinars concernent notamment les dispositions de l’article 11 sur la conversion et les documents visant la foi musulmane ; le simple exercice d’un culte hors du cadre prévu relève de l’article 13, qui prévoit des peines moins élevées.

Cette législation est ancienne, mais elle demeure pleinement en vigueur. Le ministère algérien des Affaires religieuses et des Wakfs publiait encore en 2026, parmi les textes régissant les rites des non-musulmans, l’ordonnance de 2006 ainsi que les textes réglementaires qui l’accompagnent.

Des églises fermées, des fidèles dispersés

L’interpellation de L’Ayaida n’est donc pas un événement isolé. Selon Open Doors, les autorités algériennes ont maintenu fermées les églises déjà condamnées à la fermeture et ordonné à d’autres communautés de cesser leurs activités. L’organisation estime que les 47 églises de l’EPA ont désormais toutes interrompu leurs activités.

D’autres sources chrétiennes avancent un chiffre plus élevé : au moins 58 églises protestantes auraient été fermées depuis 2006. Ce chiffre doit toutefois être attribué à ces sources, car il ne correspond pas au nombre des seules communautés affiliées à l’EPA. Christian Daily International rapporte notamment ce décompte.

La conséquence est prévisible : lorsqu’il n’existe plus de lieu de culte officiellement accessible, les fidèles se réunissent dans des appartements, des maisons privées ou des lieux improvisés. Open Doors rapporte ainsi que certains chrétiens algériens prennent désormais part à des réunions clandestines ou à des rassemblements en plein air. L’organisation estime que plus de 75 % des chrétiens algériens ont perdu leur lien avec une communauté religieuse.

L’affaire de L’Ayaida montre alors le mécanisme dans toute sa simplicité : les églises ferment ; les fidèles se réunissent ailleurs ; la réunion privée devient à son tour susceptible d’être considérée comme un culte non autorisé.

Les Bibles elles-mêmes prises dans les restrictions administratives

Les difficultés ne concernent d’ailleurs pas uniquement les lieux de culte. Dans une mise à jour publiée en avril 2026, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) signalait que les autorités algériennes continuaient de retarder ou de bloquer l’importation de Bibles et de matériel religieux au port d’Alger. Elle estimait qu’environ 6 000 Bibles en anglais, en français et en arabe étaient alors retenues, pour la plupart depuis leur interception par les douanes en 2021.

La question n’est donc plus seulement celle de la possibilité de disposer d’une église. Elle touche aussi aux conditions dans lesquelles les minorités religieuses peuvent se réunir, enseigner leur religion et accéder à leur propre littérature religieuse. Le parallèle avec certaines formes de censure économique est ici éclairant : il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer. 

En Algérie, l’État proclame la liberté de religion, mais contrôle à la fois l’accès aux lieux où les chrétiens peuvent se réunir et, selon les cas, l’accès à leurs propres textes religieux. La première restriction entrave le culte collectif ; la seconde touche à quelque chose de plus fondamental encore : la possibilité, pour un chrétien, d’accéder au texte sur lequel repose sa foi, y compris dans sa pratique personnelle.

Silence et discrétion des pays étrangers

La perquisition du 4 septembre a suscité des réactions dans plusieurs réseaux chrétiens internationaux. Mais l’affaire demeure relativement peu présente dans la presse généraliste occidentale.

Le Parlement européen a déjà dénoncé les restrictions imposées aux protestants algériens. En janvier 2025, il avait demandé la réouverture des églises protestantes fermées et la délivrance des autorisations nécessaires à leur fonctionnement. En avril 2026, des députés européens ont de nouveau interrogé la Commission sur les atteintes aux droits fondamentaux en Algérie, citant notamment la fermeture de 47 églises protestantes.

Les États-Unis ont également un dispositif de surveillance plus explicite. Dans son rapport de 2026, l’USCIRF recommandait encore de maintenir l’Algérie sur la liste américaine des pays faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de violations persistantes de la liberté religieuse.

Au Canada, en revanche, aucune réaction officielle publique spécifiquement consacrée à l’interpellation du 4 septembre ne semble avoir été publiée à ce jour par Affaires mondiales Canada ou l’ambassade du Canada en Algérie. Ottawa affirme de manière générale son attachement à la liberté de religion ou de conviction, mais l’Algérie ne constitue pas, dans la communication publique canadienne récente, un dossier comparable à celui suivi par la USCIRF américaine.

Aucune information dans la presse autorisée en Algérie

On ne trouve aucune information sur l’interpellation du 4 septembre 2026 dans El Watan, TSA, l’APS ou Algérie360 au moment de la rédaction de ce billet. Ce silence ne permet évidemment pas de conclure à une volonté de dissimulation. Il contraste néanmoins avec la manière dont la presse algérienne traite habituellement les questions relatives aux protestants, le plus souvent sous l’angle du culte non autorisé ou du prosélytisme. En décembre 2025, TSA avait d’ailleurs consacré un article à des chroniques françaises et à CNews, affirmant que les églises évangéliques fermées l’avaient été faute d’autorisation, contrairement aux églises catholiques.

Un incident révélateur

Une formule attribuée à l’analyste Michel Fayad, invité sur CNews dans Face à l’info, résume la question de manière frappante : « La force d’un État ne se mesure pas au nombre d’églises qu’il ferme, mais au nombre de Bibles qu’il peut laisser ouvertes sans avoir peur. »

L’Algérie dispose officiellement d’un cadre juridique reconnaissant l’existence des cultes non musulmans et affirme garantir leur libre exercice. Dans le même temps, les protestants sont confrontés à des fermetures de lieux de culte, à des obstacles administratifs, à des poursuites pour exercice non autorisé du culte et, selon l’USCIRF, à des restrictions concernant l’importation de Bibles.

Le raid du 4 septembre ne constitue donc pas, à lui seul, la preuve d’une nouvelle politique. Il est plutôt un nouvel épisode d’un dispositif administratif et pénal qui, depuis plusieurs années, réduit progressivement les espaces dans lesquels les protestants algériens peuvent pratiquer leur religion. Et lorsque l’église ferme, le salon ou l’appartement peut à son tour devenir le lieu d’une infraction.

Il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer.

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