lundi 26 octobre 2026

Radio-Canada : les jeunes «nés avec les changements climatiques» les mieux placés pour poursuivre le gouvernement

Après sept ans de procédures, quinze jeunes Canadiens âgés de 17 à 25 ans comparaissent enfin devant la Cour fédérale de Vancouver dans le procès historique La Rose c. Sa Majesté le Roi, première poursuite climatique fédérale menée par des jeunes au pays. Déposée en 2019, l'action allègue que l'inaction du gouvernement canadien face aux changements climatiques viole leurs droits constitutionnels à la vie, à la liberté et à la sécurité garantis par l'article 7 de la Charte. Les plaignants, venus de sept provinces et d'un territoire, y dénoncent une menace existentielle qu'ils subissent déjà de plein fouet et exigent qu'Ottawa mette en œuvre un plan de réduction des émissions conforme à la science. Le procès, qui s'ouvre alors que le premier ministre Mark Carney a aboli plusieurs mesures climatiques de ses prédécesseurs, s'inscrit dans un mouvement mondial croissant de litiges climatiques portés par la jeunesse, de l'Allemagne à la Corée du Sud.

Dans l'émission Midi Info de ce lundi 26 octobre, Alec Castonguay qui anime l'émission déclare qu'« il ne faut pas s'étonner que ce soient des jeunes qui lancent ces procédures ». Son collègue, Étienne Leblanc, abonde : « Non, pas du tout. Vous savez ces jeunes, sont venus au monde il y a moins de 20 ans, ou il y a 20 ans environ, grosso modo, au milieu des années 2000. Ces jeunes sont nés avec les changements climatiques. Dès leur naissance, il y avait des effets des changements climatiques. »

Voilà donc des jeunes qui n'ont jamais connu le climat d'il y a trente, quarante ou cinquante ans — on parle bien ici du climat, non de la météo de l'été dernier —, mais qui seraient pourtant les mieux placés pour parler de sa dégradation supposée. Leurs parents et leurs grands-parents, eux, qui ont connu les canicules des années 1980, la sécheresse historique de 1988 ou encore les hivers si doux et si peu enneigés qu'il fallut s'inquiéter du manque de neige aux Jeux olympiques de Calgary, n'auraient apparemment rien remarqué. Il faut croire que la mémoire climatique fonctionne à rebours : plus on a vécu de saisons, moins on serait qualifié pour en parler.

Ste Greta à Montréal en 2019 : alliance de l’écologisme hystérique, du mythe de l’amérindien écologiste, de l’anglais (pas un mot de français visible) et du féminisme

Mais ne posons surtout pas la question qui dérange : ces jeunes sont-ils nés avec les changements climatiques, ou avec la peur des changements climatiques ?

Élevés au rythme des collectes « pour sauver la planète », sensibilisés dès la maternelle, encouragés à manifester dans le sillage de Greta Thunberg, abreuvés de mises en garde toujours plus alarmantes par des médias rarement avares de catastrophisme, ils ont grandi dans un climat bien particulier : celui de l'angoisse climatique. Avant même d'être en âge de distinguer une tendance climatique d'un caprice de la météo, ils avaient déjà appris à redouter l'avenir de la planète.

À chaque génération, ses terreurs existentielles : l'apocalypse nucléaire pour les enfants de la guerre froide, le trou dans la couche d'ozone pour la génération suivante, la catastrophe climatique pour celle-ci. Les menaces ne sont pas nécessairement imaginaires ; leur omniprésence dans les esprits, elle, ne tombe pas du ciel. Elle se cultive, s'enseigne et s'entretient.

Non, « il ne faut pas s'étonner », comme le dit Alec Castonguay étant donné le climat scolaire et médiatique.

Quand un journaliste chevronné présente comme une évidence que des jeunes « nés avec les changements climatiques » seraient, de ce seul fait, particulièrement aptes à en témoigner, il ne fait pas œuvre d'analyse: il récite une leçon dont il n'a même pas songé à examiner les prémisses.

Quant à savoir pourquoi ce sont si souvent les moins de trente ans qui poursuivent l'État plutôt que leurs aînés, la réponse tient peut-être en un mot : l'école.

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Trappes : Radio-Canada a suivi le récit tant qu'il était politiquement utile, puis a détourné le regard

Le 23 octobre 2026, Kévin T. (ci-dessous lors d'une manifestation pro-palestinienne), 39 ans, ouvre le feu en rafales depuis sa voiture à Trappes et à La Verrière. Un homme est tué, plusieurs personnes sont blessées, dont une enfant de 12 ans. Emmanuel Macron se rend sur place et qualifie les faits d'« attentat terroriste raciste ». Le maire de Trappes, Ali Rabeh, parle d'un acte « à connotation raciste, probablement islamophobe ». Le Parquet national antiterroriste se saisit de l'affaire.

Radio-Canada publie le jour même un article qui reprend fidèlement ce cadrage, essentiellement basé sur des dépêches AFP. L'histoire colle au récit attendu : un auteur présumé, blanc, cible des personnes issues de l'immigration, probablement musulmanes, un président qui s'en mêle, une qualification terroriste qui élève le fait divers au rang de symbole politique. La couverture s'arrête là.

Dans les jours qui suivent, les éléments qui compliquent ce récit paraissent dans la presse française — mais pas sur le site de la Société Radio-Canada.

Kévin T. est diagnostiqué schizophrène et sous traitement. Les analyses toxicologiques révèlent la présence de cannabis et de cocaïne. Sa garde à vue est suspendue pour observation psychiatrique.
Selon Le Monde, il avait déclaré à son interpellation vouloir « venger les commerçants » en s'en prenant « aux Noirs et aux Arabes ».

Sa garde à vue est reprise le 26 octobre après un nouvel examen qui ne constate pas de décompensation aiguë. Ce jour-là, le procureur antiterroriste Olivier Christen indique que le suspect, s'il ne conteste pas la matérialité des faits, « conteste le caractère raciste de ses crimes ». Le parquet maintient pourtant la circonstance aggravante raciste. On ignore si Kévin T. a été confronté à ses premières déclarations, s'il s'en souvient, ni dans quel état il les a prononcées : le point presse ne l'a pas dit. 

Le profil antérieur du suspect est plus embrouillé que ne le laissait croire le premier récit. L'Association France Palestine Solidarité a confirmé qu'il avait participé à un événement public pro-palestinien en 2018, sans en être adhérent. Proches et sources proches du dossier évoquent un parcours à gauche avant une radicalisation raciste plus récente. 



Aucun tract politique n'a été découvert dans sa voiture (démentant de fausses informations initiales évoquant la présence de matériel militant). La perquisition de son domicile illustre la confusion de son parcours, puisque les enquêteurs y ont saisi un exemplaire de Mein Kampf, mais également une Bible et un Coran.

Autant d'éléments qui relativisent la figure commode d'un militant d'extrême droite pur et dur — et qui ne figurent nulle part dans la couverture de Radio-Canada qui n'est pas revenu sur cette affaire.


Enfin, la victime principale a un nom : Pengo Bossio Wangi, 26 ans, d'origine congolaise, combattant amateur de MMA. Sa sœur jumelle a dit qu'il était chrétien. Rapportée par Blast puis reprise par Le Parisien, cette précision n'a pas non plus trouvé sa place dans les colonnes de la SRC. Elle n'invalide pas le caractère raciste présumé de l'attaque — un tireur peut cibler sur la base d'une origine perçue —, mais elle complique l'étiquette « islamophobe » collée dans l'heure.

Radio-Canada n'est pas seule dans ce traitement sélectif. Nombre de médias ont d'abord relayé le cadrage officiel avant de se faire discrets lorsque la réalité psychiatrique, le passé militant et les précisions sur la victime sont apparus. Pour un service public qui se pose en référence en matière d'information, le silence depuis le 23 octobre n'en est que plus frappant. Il semble que l'histoire intéressait le diffuseur gouvernemental tant qu'elle confirmait un schéma mobilisateur. Dès qu'elle est devenue plus complexe, plus humaine et moins manichéenne, elle a cessé d'exister.

La violence reste la même. Les victimes aussi. Ce qui change, c'est l'instrumentalisation moins probable du récit.

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Maire d'extrême gauche d'origine malienne en faveur de l'interdiction de parole du Rassemblement national

Maire d'extrême gauche d'origine malienne en faveur de l'interdiction de parole du Rassemblement national

Conception particulière de la démocratie qui consiste à censurer son rival politique en déclarant que ses propos sont haineux et rrracistes :

Comme c'est commode.

On notera ses menaces contre les journalistes qui participent à la normalisation du racisme et à la montée du Rassemblement national (RN). « Ils seront lourdement sanctionnés, y compris dans les médias ».

Quelques instants plus tôt, toujours dans la nuance, ce maire, nommé Bally Bagayoko, avait soutenu que, pour le RN, les étrangers étaient responsables de tous les maux (voir le bandeau au bas de l'écran). Il s'agit là d'une caricature outrancière. C'est ainsi que le 20 juin 2025 (à l'émission Les Grandes Gueules), Marine Le Pen a déclaré : « Je n’ai pas de problème avec les étrangers qui viennent en France, qui y travaillent et qui respectent nos lois. En revanche, ceux qui viennent sans demander l’autorisation, et qui commettent des crimes et des délits, c’est simple, c’est dehors ! » Jordan Bardella, numéro 2 du RN, le 14 juin 2024 (BFMTV/RMC) : « Je veux rassurer tout le monde : nos compatriotes d’origine étrangère ou les personnes de nationalité étrangère présentes chez nous, qui travaillent, qui paient leurs impôts, qui respectent la loi, qui aiment notre pays, n’ont strictement RIEN à craindre de notre politique. »

Bally Bagayoko est né le 31 juillet 1973 à Levallois-Perret. Il grandit dans le quartier Dourdin de Saint-Denis au sein d'une famille d'origine malienne dont le père est mécanicien. Il est diplômé de l'université Paris-VIII en géopolitique et titulaire d'une maîtrise de sciences et techniques (MST) spécialité « connaissance des banlieues » de cette même université. 

Lors de l'élection municipale de 2026, il remporte dès le premier tour la mairie de Saint-Denis sous l'étiquette LFI, alliée au Parti communiste français. Pendant sa campagne, il met en avant sa proximité avec les habitants de la ville et son enfance en HLM dans un quartier populaire.

Devant le lycée Paul-Éluard bloqué, en soutien aux mobilisations de certains lycéens, il a déclaré : « La violence, à un moment donné, peut être légitime. Mais chaque fois qu’on peut l’éviter, c’est mieux. » 

Dans un entretien à L’Opinion, il a déclaré : « Siffler la Marseillaise quand la France se déshonore par ses actes à l’international, c’est un droit à la réplique populaire. Parce que les enfants de celles et ceux qui sont ici dans les grands stades, ils sont citoyens d’ici mais aussi de là-bas. » 

« La France n’a eu de cesse de piller les richesses de ces pays » : à Orléans, le maire LFI Bally Bagayoko invoque la colonisation pour défendre l’immigration. À Orléans, le 24 octobre, le maire insoumis de Saint-Denis a invoqué les pillages de la colonisation pour défendre l’accueil des migrants. 

Réécrire l'histoire pour justifier les pillages ? Ressentiment et ignorance

Pour des territoires comme le Soudan français (Mali), l’Oubangui-Chari ou une large part de l’Afrique occidentale française, il n’y a pas eu de pillage de richesses substantielles parce qu’il n’y en avait quasiment pas à piller à l’échelle qui aurait enrichi la métropole.

Ces régions étaient, au moment de la conquête et pendant une grande partie de la période coloniale, faiblement peuplées, sans infrastructures, sans voies de communication modernes, et avec peu de ressources immédiatement exploitables à grande échelle (contrairement à l’Indochine pour le caoutchouc ou certains minerais, ou à des zones d’Afrique du Nord). L’administration coloniale y était minimale : maintien de l’ordre, impôts locaux (souvent en nature ou en travail au début), quelques cultures de rente introduites tardivement et à faible rendement. Les flux nets vers la France restaient limités ou négatifs ; les colonies achetaient souvent plus à la métropole qu’elles ne lui vendaient, et le capital privé français ne s’y précipitait pas en masse.

L’autofinancement par la fiscalité locale que souligne Cogneau (lui-même critiqué) signifie exactement cela dans ces cas : les populations sur place payaient (ou étaient contraintes de payer) pour faire tourner un appareil administratif et militaire modeste, sans que cela génère un transfert de richesse significatif vers le contribuable ou l’économie française. Ce n’est pas le schéma d’un pillage extractif. Marseille et Lefeuvre aboutissent au même constat global : l’Empire, hors exceptions sectorielles et privées (souvent minoritaires), n’a pas été une source nette d’enrichissement pour la France, et pour une partie de l’Afrique noire le potentiel extractible était faible par nature. Le récit d’un pillage continu et massif de ces territoires pour justifier des politiques actuelles ne correspond pas aux données économiques de la période.

En effet, selon Jacques Marseille, l’Algérie a fonctionné comme un fardeau pour le capitalisme français en absorbant des ressources et en soutenant des secteurs peu compétitifs grâce à des préférences commerciales et des prix garantis, freinant ainsi la modernisation de l’économie métropolitaine. Daniel Lefeuvre montre que le coût fiscal a été particulièrement lourd, avec des transferts massifs qui ont atteint jusqu’à environ 20 % du budget de l’État en 1959 et un déficit structurel de la balance des paiements, transformant l’Algérie en un puits de dépenses nettes pour les finances publiques françaises.

dimanche 25 octobre 2026

L'intelligence artificielle : un optimisme plus marqué dans les pays émergents que dans les pays riches occidentaux

Un paradoxe saute aux yeux : là où l'intelligence artificielle inquiète fortement plusieurs pays occidentaux riches, elle est accueillie avec beaucoup plus d'optimisme dans de nombreux pays émergents et asiatiques. Plusieurs facteurs peuvent contribuer à expliquer cet écart : les perspectives de progrès économique, le souvenir de transformations technologiques vécues, la nature de l'emploi et la confiance accordée aux pouvoirs publics pour encadrer le changement.

1. Des écarts considérables entre les pays

Un sondage réalisé par GlobeScan pour The Economist dans 34 pays fait apparaître des différences importantes dans la manière dont les populations envisagent les effets futurs de l'IA sur l'humanité.

Nigeria et Vietnam : près de 90 % des personnes interrogées estiment que l'IA améliorera à la fois leur vie et le sort de l'humanité.

Kenya : 85 % des sondés s'attendent à une amélioration de leur vie grâce à l'IA, alors qu'à peine 9 % des personnes en âge de travailler l'utilisaient au deuxième trimestre 2026, selon Microsoft.

Corée du Sud : près de deux tiers de la population s'attendent à des effets bénéfiques. Les Sud-Coréens se classent pourtant, avec les Australiens, parmi ceux qui redoutent le plus les destructions massives d'emplois et la montée des inégalités.

Singapour : près de deux tiers des personnes interrogées tablent sur une amélioration de leur vie. Le pays compte aussi parmi les plus grands utilisateurs d'IA.

Inde : près d'une personne en âge de travailler sur cinq utilisait l'IA générative au deuxième trimestre 2026, contre environ un tiers aux États-Unis.

États-Unis, Canada et France : les personnes qui portent un regard négatif sur les effets futurs de l'IA sur l'humanité sont plus nombreuses que celles qui en attendent des effets positifs.

Une autre enquête, conduite dans 37 pays par Gallup et Microsoft, confirme cette tendance d'ensemble : l'IA bénéficie d'une image plutôt favorable dans le monde, mais l'optimisme est sensiblement moins marqué dans les pays occidentaux riches.

Ces chiffres se lisent toutefois avec précaution : le premier sondage a été mené en ligne, ce qui a pu accentuer les opinions favorables à l'IA.

2. Pourquoi l'optimisme est-il si marqué dans de nombreux pays émergents ?

Une promesse de progrès et d'émancipation

Là où les institutions, les infrastructures et l'accès à l'éducation restent insuffisants, l'IA peut aider les individus à contourner certains obstacles.

En Inde, par exemple, des petits commerçants utilisent ChatGPT pour créer des publicités, soigner leurs publications sur les réseaux sociaux et développer leurs ventes. Un opticien a ainsi fait concevoir une image originale pour ses brochures, tandis qu'un vendeur de fruits secs et d'épices affirme avoir vu ses ventes augmenter grâce à des images créées par l'IA.

Pour ces entrepreneurs, l'IA est un outil accessible qui leur permet d'accomplir des tâches autrefois plus coûteuses ou plus difficiles.

Cette démocratisation compte pour beaucoup : des applications gratuites ou peu coûteuses — ChatGPT, Gemini ou DeepSeek — rendent accessibles à un public beaucoup plus large des capacités autrefois réservées aux grandes entreprises.

L'IA n'est donc pas seulement perçue comme une innovation technologique : elle ouvre un chemin vers davantage d'autonomie, permet de créer de la valeur et réduit certaines inégalités d'accès au savoir.

Les populations ont moins à perdre face à l'automatisation

Dans de nombreux pays émergents, une grande partie de l'activité économique repose sur des emplois informels, précaires ou peu protégés. La perte d'un emploi de bureau stable — une préoccupation plus caractéristique des économies prospères — n'y menace pas la population au sens large de la même manière.

L'IA peut alors être vue comme une occasion de progresser plutôt que comme un danger immédiat.

Cette explication connaît néanmoins des exceptions : en Inde, notamment, les salariés des services informatiques et de l'externalisation administrative pourraient être particulièrement exposés à l'automatisation.

Le souvenir de transformations spectaculaires

Dans plusieurs pays asiatiques, l'optimisme s'appuie aussi sur l'expérience concrète du progrès.

La Corée du Sud, Singapour et Taïwan sont passés en quelques décennies d'une relative pauvreté à une grande prospérité, en partie grâce à l'adoption rapide de technologies nouvelles.

En Chine et en Inde, les smartphones, les paiements numériques et les applications de livraison ont profondément simplifié la vie quotidienne et élargi les possibilités offertes à chacun.

Ces expériences forgent une conviction : les bouleversements technologiques peuvent améliorer considérablement les conditions de vie. L'IA apparaît comme la suite logique d'une transformation déjà observée, non comme une menace inédite.

Le vieillissement démographique nourrit les espoirs

Dans plusieurs économies d'Asie de l'Est, la faible natalité entraîne un vieillissement rapide de la population et une pénurie croissante de main-d'œuvre.

L'IA et la robotique sont ainsi perçues comme des moyens de compenser le manque de main-d'œuvre, d'accroître la productivité et de contribuer à la prise en charge des personnes âgées.

Cet éclairage explique pourquoi l'optimisme envers l'IA peut être élevé même dans des pays riches, où les risques de l'automatisation sont pourtant bien réels.

3. Pourquoi le pessimisme est-il plus marqué en Occident ?

La crainte de perdre un emploi stable et des acquis sociaux

Dans les économies occidentales, davantage de personnes occupent des emplois formels relativement protégés : emplois de bureau, postes de service et professions hautement qualifiées.

L'IA menace potentiellement une partie de ces emplois et des revenus qui vont de pair. Le progrès technologique peut donc être vécu comme une remise en cause de la sécurité économique, du statut professionnel et des perspectives de carrière.

Fait paradoxal : les pays les plus riches, qui disposent de plus de ressources pour tirer parti de l'IA, ont aussi plus à perdre si celle-ci fragilise leurs emplois et leurs protections sociales.

Un désenchantement plus général à l'égard du progrès

Le pessimisme occidental ne se limite pas à l'IA. Il traduit aussi le sentiment que les conditions de vie ne s'améliorent plus assez vite et que les nouvelles technologies ne garantissent pas, en soi, une société meilleure.

L'expérience des réseaux sociaux et des grandes entreprises technologiques pèse ici lourd. Les gouvernements occidentaux ont eu du mal à maîtriser certains effets néfastes de ces acteurs, notamment en matière de protection des données et de conséquences sociales.

D'où le doute : si les pouvoirs publics ont peiné à encadrer les technologies précédentes, sauront-ils protéger la population face à l'IA ?

Un discours plus alarmiste sur les risques

Les dirigeants de certains laboratoires américains spécialisés dans l'IA évoquent publiquement des suppressions massives d'emplois, voire des risques existentiels pour l'humanité, dans la course au développement d'une intelligence artificielle générale.

En Asie, responsables politiques et dirigeants d'entreprises technologiques insistent davantage sur les applications concrètes : ce que l'IA permettra d'accomplir, non ce qu'elle pourrait infliger à la société.

La manière de présenter la technologie façonne les perceptions. Un discours tourné vers les réalisations concrètes favorise l'adhésion ; un discours dominé par les scénarios catastrophes nourrit les inquiétudes.

En Chine, malgré des préoccupations officielles sur la cybersécurité et les bouleversements économiques, les médias d'État adoptent généralement un ton favorable au développement de l'IA.

4. Un optimisme qui n'exclut pas les craintes

La Corée du Sud en offre la meilleure illustration : une grande partie de la population s'attend à ce que l'IA ait des effets bénéfiques, tout en redoutant les destructions d'emplois et l'aggravation des inégalités.

Selon un spécialiste de l'Université nationale de Séoul cité dans l'article, la peur d'être distancé par les autres est plus forte que celle de perdre sa stabilité. Les Sud-Coréens peuvent donc accepter les risques de l'IA : ils redoutent davantage de rester à l'écart d'une transformation décisive.

Cette acceptation a toutefois ses limites. Si l'IA produit des perdants clairement identifiables — emplois fragilisés, équité des examens compromise —, l'adhésion populaire pourrait rapidement s'éroder.

Des tensions se manifestent d'ailleurs ailleurs :

  • En Malaisie, le développement rapide des centres de données suscite quelques protestations.
  • Aux Philippines, des manifestants s'opposent à une initiative américaine visant à développer les chaînes d'approvisionnement de l'IA et des semi-conducteurs.
  • À Thane, près de Mumbai, des centaines de personnes ont protesté contre un vaste centre de données prévu par Amazon.

Ces réactions montrent que l'optimisme se heurte à des préoccupations bien concrètes : l'utilisation des ressources locales, les nuisances potentielles, la répartition des bénéfices et le coût des infrastructures.


Conclusion

La différence entre optimisme et pessimisme face à l'IA tient moins à une opposition entre pays qui comprennent les risques et pays qui les ignorent qu'à des expériences économiques et sociales distinctes.

Dans les pays émergents, l'IA incarne souvent la promesse d'un rattrapage technologique, d'une plus grande autonomie et d'un savoir plus accessible. Dans les économies occidentales riches, elle menace surtout des emplois, des revenus et des acquis que les populations tiennent à préserver.

L'expérience passée du progrès, le vieillissement démographique, le coût d'accès aux outils et la confiance dans les institutions éclairent aussi ces écarts — sans que leur poids respectif puisse être précisément départagé.

Cet optimisme n'a toutefois rien d'inconditionnel : il reposera sur la capacité des gouvernements à encadrer les usages, à protéger les travailleurs et à répartir équitablement les fruits de l'innovation.

La vraie question n'est donc pas seulement de savoir si l'IA fera progresser l'économie, mais de déterminer qui en recueillera les fruits, qui en supportera les coûts, et si les institutions sauront conduire cette transition. C'est cette répartition des gains et des pertes qui pourrait, à terme, faire basculer l'opinion, aussi bien dans les pays émergents qu'en Occident.

Source : The Economist

samedi 24 octobre 2026

France — Au nom du politiquement correct, l'école en est venue à bafouer ses missions les plus élémentaires

En 1999, Jean-Claude Michéa publiait L’enseignement de l’ignorance. Plus d’un quart de siècle après, le philosophe analyse le mouvement lycéen et l’effondrement du niveau de l’école française, dû selon lui à l’abaissement continu des exigences scolaires et au sacrifice de la transmission des savoirs. Des révoltes lycéennes à l’emprise des réseaux sociaux, il analyse les contradictions d’une jeunesse qui prétend changer le monde sans disposer de l’esprit critique nécessaire pour le comprendre.

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Rappelons d’abord que je ne suis évidemment pas le premier à avoir annoncé une telle évolution. Sans même parler de l’essai de Jean-claude Milner - De l’école – qui, dès 1984, décrivait de façon lumineuse les fondements intellectuels et politiques du désastre à venir. Guy Debord, notait en 1988, dans ses Commentaires sur la société du spectacle, que les différentes réformes de l’école en cours avaient, en réalité, deux objectifs fondamentaux. D’abord, « faire disparaître la connaissance historique en général », avec, à la clé, l’idée que « les gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés, et même encore plus facilement que les autres». Et, ensuite, organiser de toutes les manières possibles la « dissolution de la logique » (« aucun drogué n’étudie la logique», ironisait Debord) de façon à pouvoir fabriquer en série un type « de spécialiste vite formé qui essaiera dans tous les cas de cacher les étroites limites de ses connaissances par la répétition dogmatique de quelque argument d’autorité illogique ». À l’image, en somme, d’une Sandrine Rousseau ou de la quasi-totalité des « sociologues » de l’université néolibérale.

Quant à mon propre essai, deux raisons majeures m’avaient, à l’époque, poussé à l’écrire. D’une part, le fait que l’ouvrage de Baudelot et Establet - Le niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles - était rapidement devenu, depuis sa parution en 1989, la bible officielle du monde médiatique et de l’élite au pouvoir. Et cela alors même que l’expérience du terrain nous prouvait chaque jour le contraire. Et de l’autre, le fait qu’une fois Jospin devenu en 1997 le premier ministre de Chirac (le gouvernement de la « gauche plurielle » - auquel participait Mélenchon - est, au passage, celui qui aura le plus privatisé dans l’histoire de la Vᵉ République !), la mise en œuvre de ce programme d’abaissement méthodique et continu des exigences éducatives allait s’accompagner d’un cynisme de plus en plus insupportable. Pour ne donner qu’un exemple, je me souviens ainsi avoir demandé une année à un inspecteur de philosophie qu’on me laisse une trace écrite des véritables consignes de correction du bac que j’étais chargé de transmettre à mes collègues lors des réunions académiques. Il m’avait alors répondu, visiblement très désolé, que si le ministère refusait de mettre par écrit ce genre de consignes, c’était précisément «pour éviter qu’elles ne se retrouvent le lendemain dans Le Canard enchaîné » ! Une belle leçon de cynisme allégro-jospinien ! Mais pour en revenir à votre question, la seule chose, en effet, que je n’ai pas su mesurer avec exactitude, en écrivant ce petit livre, c’est la vitesse avec laquelle mes prédictions se réaliseraient. Il est vrai qu’à l’époque les «réseaux sociaux» n’existaient pas encore.

— Vous écri­viez déjà, à pro­pos des mani­fes­ta­tions lycéennes, qu’il fal­lait se deman­der si ces jeunes étaient des citoyens révol­tés contre le sys­tème ou des consom­ma­teurs exi­geant de meilleures pres­ta­tions. Aujourd’hui, les lycéens mani­festent contre leurs condi­tions d’études, leurs emplois du temps ou Par­cour­sup. Que vous ins­pire cette révolte ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Vivant dans la France périphérique - celle des vrais « gilets jaunes » -, il me faut d’abord rappeler que la révolte dont vous me parlez, et que nous ne connaissons ici que par la télévision, a essentiellement pour cadre, du moins pour l’instant et à l’exception de Limoges, l’univers des grandes métropoles et de leurs proches banlieues ! Pour autant, les revendications que cette jeunesse métropolitaine met en avant sont tout à fait justifiées. Les emplois du temps sont en effet de plus en plus incohérents et la logique de Parcoursup ne fait, d’une certaine façon, que ressusciter celle du vieux service militaire : « Tu parles anglais ? Alors, corvée de patates ! » Mais encore faudrait-il reconnaître qu’une grande partie de ces problèmes tient avant tout à cette multiplication continue et insensée des options enseignées au lycée, qui n’est elle-même que la conséquence logique du processus d’individualisation croissante des sociétés libérales (dans certaines académies [région scolaire] du Sud, il existe ainsi une option pétanque au bac !).

Ce qui me surprend beaucoup plus, en revanche, c’est le fait qu’aucun de ces mouvements lycéens - contrairement, de ce point de vue, au mouvement de Mai 68 - ne semble accorder le moindre intérêt, du moins à ma connaissance, au contenu et à la qualité du savoir transmis et donc au drame absolu que représente cette véritable haine de la culture et de l’esprit critique qui constitue, depuis bientôt cinquante ans, le principe moteur de toutes les réformes néolibérales de l’école. Je vais vous donner un exemple concret. Lorsque j’enseignais encore à Montpellier, j’ai vu, un jour, l’un de ces nouveaux inspecteurs convertis au wokisme d’état reprocher vertement à une jeune professeur de lettres (la pauvre avait eu le malheur de vouloir faire lire à sa classe un texte de Rabelais plutôt, j’imagine, que d’Annie Ernaux !) d’avoir eu l’impudence d’écrire au tableau, avec bien sûr sa traduction, l’expression latine mens sana in corpore sano. Et ce néo-inspecteur, hors de lui, de lui hurler alors au visage : « Vous n’êtes pas ici pour étaler votre culture ! » Permettez-moi de penser qu’une école qui, au nom du politiquement correct, peut venir à en bafouer de façon aussi caricaturale ses missions les plus élémentaires - le classement Pisa en fait effectivement foi devrait normalement susciter l’indignation des «syndicats» lycéens, au moins autant que le « manque de moyens » !

— N’y a-t-il pas un para­doxe sai­sis­sant à voir une géné­ra­tion qui maî­trise de moins en moins les savoirs fon­da­men­taux des­cendre dans la rue pour don­ner des leçons à la société ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Ce n’est pas vraiment un paradoxe dans une société libérale qui repose par définition sur le culte quotidien de la « croissance » - autrement dit, de ce mouvement qui conduit l’humanité, depuis des décennies, à toujours plus d’urbanisation, d’artificialisation et de connexion - et qui doit donc accorder une place centrale, dans tous ses montages normatifs, à l’imaginaire de la science et des techniques. Or - comme Pascal est le premier à l’avoir souligné -, la notion même de progrès scientifique implique par définition un bouleversement total du rapport entre les différentes générations. C’est que si l’expérience de l’adulte l’autorise en effet à transmettre aux plus jeunes le savoir qu’il a acquis, il n’en va plus de même dans l’univers de la science expérimentale où, au contraire, c’est logiquement Galilée qui doit faire la leçon à Aristote, puisque dans ce domaine précis - comme l’écrivait Pascal -, «les anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses ». De là, entre autres, la célèbre thèse de Margaret Mead selon laquelle, dans une société structurée par des normes « progressistes » et « scientifiques », les enfants tendent toujours à devenir « les parents de leurs parents ». Et de là, également, la panique morale qui s’empare des adultes les plus libéraux dès qu’il s’agit de faire preuve de la moindre autorité envers plus jeunes qu’eux (tout comme leur facilité corrélative, qu’on songe aux clips publicitaires, à se laisser « rééduquer » par eux !). Le problème, comme le notait le critique américain George Trow, c’est que « quand il n’y a plus d’adultes, ce sont les “experts” qui prennent le relais » !

— Vous dénon­ciez déjà la trans­for­ma­tion des élèves en spec­ta­teurs sou­mis aux indus­tries du diver­tis­se­ment. Avec Tik­tok, les smart­phones et main­te­nant ChatGPT, ne sommes-nous pas entrés dans le stade ultime de l’ensei­gne­ment de l’igno­rance ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Il est en effet toujours étonnant de voir ces fractions de la jeunesse qui sont les plus engluées dans ce nouveau monde technologique se vivre aussi souvent comme celles qui agissent le mieux pour « sauver la planète » ! Une des raisons premières de cette incapacité devenue «systémique» à prendre conscience des aspects aliénants d’un tel mode de vie, c’est la croyance, par définition très répandue dans les sociétés industrielles et libérales, selon laquelle toute technologie serait « neutre » par nature, seul l’usage qu’on en fait pouvant appeler la critique. C’est assurément vrai pour un marteau. Mais les choses changent du tout au tout dès qu’une technologie dépasse un certain seuil de complexité. «On croit fabriquer des automobiles - notait ainsi Bernard Charbonneau en 1967 - et, en réalité, on fabrique une société. » Or, je n’ai pas l’impression, là encore, que les leaders des actuels mouvements lycéens se soient beaucoup interrogés, jusqu’ici, sur le type de société incroyablement déshumanisante que fabriquent depuis déjà des années L’IA, le téléphone portable et les réseaux sociaux. Il est vrai que LFI s’est toujours opposée à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans et des portables dans les lycées. C’est bien le moins qu’on puisse faire, en effet, si l’on veut séduire la jeunesse métropolitaine !

— Les mani­fes­ta­tions du 17 octobre ont dégé­néré en pillages et en van­da­lisme par­tout en France. Faut-il y voir, comme le fait une par­tie de la gauche, les pré­misses d’une vio­lence révo­lu­tion­naire ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — J’y vois surtout la reprise mélenchonnienne - donc beaucoup moins sensibles aux exigences démocratiques - de la stratégie de Terra Nova. À savoir l’idée que la gauche ne pourra s’emparer du pouvoir que si elle parvient à rassembler sous un même étendard les catégories les plus diplômées de la bourgeoisie « culturelle » métropolitaine (tout en tablant de préférence, dans la version LFI, sur le ressentiment de celles qui se sentent les plus déclassées) et la jeunesse, supposée homogène, des banlieues « multiculturelles ». Dans le monde de pré-guerre civile qui se met chaque jour un peu plus en place, un tel scénario n’a plus rien d’utopique. Mélenchon me semble toutefois oublier deux choses. D’une part, que ses alliés de l’extrême droite islamiste - Frères musulmans en tête - ne travaillent jamais que pour leur propre compte et qu’ils n’hésiteront donc pas à le trahir dès qu’il cessera de leur être utile. De l’autre, que c’est désormais dans la France périphérique que se trouve concentrée aujourd’hui la majorité des classes populaires. Certes, cette France oubliée des médias - et dont, je peux en témoigner, la colère grandit chaque jour - se contente pour l’instant d’observer de loin, quoique de façon très critique, les émeutes et les pillages qu’organise l’ultragauche métropolitaine. Mais le tort de Mélenchon est d’en conclure qu’il pourra donc continuer à afficher encore longtemps son sidérant mépris de classe envers ces « alcooliques, beaucoup trop blonds et incapables de parler la moindre langue étrangère [propos tenus par Mélenchon lors d’un entretien en 2013 au Maroc sur son arrivée en Normandie, NDLR] », qui définissent à ses yeux l’essence même de la France rurale et périphérique. Son réveil risque d’être très dur.

Source : Le Figaro

vendredi 23 octobre 2026

À Athènes, les élites antiques étaient sans arrêt sur le gril

L’historien, Vincent Azoulay, spécialiste de la Grèce antique analyse notre époque à l’aune de la démocratie athénienne.

L’Ère de Périclès (1852), de Philipp von Foltz (autour du politicien athénien : artistes, poètes et philosophes de son temps).

Et si, pour préserver la démocratie, le peuple mettait ses élites sous étroite surveillance, en leur accordant alternativement des gratifications à la mesure des services rendus à leur patrie et des peines d’une sévérité exemplaire en cas de manquement à leurs responsabilités ? Comment, dans ces conditions, s’assurer de la fidélité de ces mêmes élites à un régime aussi prompt à les récompenser qu’à les punir ? Ce sont les questions que Vincent Azoulay, directeur d’étude à l’EHESS, et fin connaisseur du monde grec antique, se pose dans son récent ouvrage : Quand le peuple domptait les élites. Honneurs et châtiments dans la démocratie athénienne. Ce biographe de Périclès, l’homme politique qui incarna à la fois la puissance de ce régime inédit et son impérialisme, est également un spécialiste de Xénophon, disciple de Socrate et farouche adversaire de cette démocratie qui condamna à mort son maître en 399 avant J.-C. Vincent Azoulay ne cesse depuis ses débuts de s’interroger sur les ressorts de ce supposé « miracle » démocratique athénien.

Face aux crises que traversent nos démocraties libérales, ces dernières continuent en effet de se réclamer, à des degrés divers, de ces lumières grecques, à l’image du discours que prononça Emmanuel Macron le 7 septembre 2017 au pied de l’Acropole. Vincent Azoulay, tout en reconnaissant la révolution historique qui s’opéra à Athènes au tout début du Vᵉ siècle avant notre ère, recommande toutefois une mise à distance critique avec un régime dont l’existence même reposait sur des réalités qui nous semblent aujourd’hui insupportables : en premier lieu l’institution esclavagiste et l’exclusion des femmes. Dans ce livre, il poursuit son exploration des arcanes de la démocratie athénienne, cette fois pour montrer les mécanismes imaginés par le peuple pour éviter que les élites de la cité ne confisquent à leur profit le pouvoir politique pour basculer dans l’oligarchie.

Vincent Azoulay : Tout dépend de la manière dont on entend le mot démocratie. Il est important de nous défamiliariser avec ce terme qui a été tellement galvaudé et dévoyé jusqu’ici, de la République démocratique du Congo à la République démocratique allemande. Pour cela, il convient de faire un pas de côté et de revenir au terme grec. Un Athénien du Vᵉ siècle aurait eu beaucoup de mal à reconnaître dans nos régimes représentatifs ce qu’il appelait demokratia. Pour lui, il n’y a pas de démocratie sans un minimum de kratos, c’est-à-dire un ascendant réel du peuple – y compris de ses couches les plus pauvres – sur ceux qui prétendent le gouverner. Or ce pouvoir de contrainte n’a guère été l’horizon de la démocratie représentative. N’oublions pas que les républiques modernes se sont construites dans une profonde méfiance envers la démocratie athénienne, perçue comme le règne des caprices de la foule: les références romaines et dans une certaine mesure spartiates étaient beaucoup plus familières aux révolutionnaires français, par exemple. 

[Note du carnet : Il en va de même des États-Unis, qui se définissent eux-mêmes comme une republic, et non comme une democracy. Les Pères fondateurs avaient pour modèle la République romaine — son Sénat, ses magistratures et son équilibre des pouvoirs — bien davantage qu’Athènes, dont ils faisaient un contre-exemple. Le Sénat américain porte le nom de son modèle romain ; la capitale s’orne d’un Capitole et d’un aigle impérial ; l’ordre de Cincinnatus, créé par les officiers de Washington, rendait hommage au général qui, à l’image du consul romain Cincinnatus, avait renoncé au pouvoir pour le restituer à la patrie. John Adams structura sa Defence of the Constitutions of Government of the United States (1787) en s’appuyant largement sur les républiques antiques et les Discours sur la première décade de Tite-Live de Machiavel.

Quant à la démocratie athénienne, elle servait surtout de repoussoir. Dans
Le Fédéraliste, n° 10, Madison écrit que « les démocraties pures n’ont jamais été que des spectacles de turbulence et de discorde ; on les a toujours trouvées incompatibles avec la sûreté personnelle ou les droits de propriété, et elles ont en général été aussi brèves dans leur vie que violentes dans leur mort ». Dans le n° 63, il distingue soigneusement la démocratie, où « un petit nombre de citoyens se rassemblent et administrent le gouvernement en personne », de la république représentative, qui « délègue le gouvernement à un petit nombre d’élus ». John Adams se montre encore plus catégorique dans une lettre à John Taylor, en 1814 : « Souvenez-vous : la démocratie ne dure jamais longtemps. Elle se dévore, s’épuise et se suicide bientôt. Il n’y eut jamais de démocratie qui ne se soit suicidée. » Enfin, lorsque Benjamin Franklin, à l’issue de la Convention de 1787, fut interrogé sur ce que les délégués avaient produit, il répondit : « Une république — si vous pouvez la conserver. »]

C’est un choix : je force volontairement la traduction pour faire entendre quelque chose que le neutre « pouvoir du peuple » efface. Le kratos implique la capacité de l’emporter sur autrui et, au besoin, de le contraindre. Mais quelle est alors la limite de ce pouvoir ? Comment faire pour qu’il ne tourne pas en tyrannie et ne devienne pas contre-productif ? C’est l’un des problèmes qui traversent la démocratie athénienne: comment donner au peuple une capacité réelle de contrainte sur les élites sans provoquer leur désengagement ou leur révolte ?

La question est plutôt de savoir pourquoi tant d’hommes riches et bien nés, comme ceux que vous citez, ont continué à participer au jeu démocratique alors même qu’ils étaient soumis au contrôle féroce du peuple. Pour l’expliquer, il faut faire appel à un mécanisme très général: l’équilibre entre distinction et punition, entre incitation et inhibition – entre la carotte et le bâton – qui caractérise la démocratie athénienne. C’est là, me semble-t-il, l’une de ses originalités les plus profondes et les plus méconnues : quand elles jouaient le jeu, les élites se voyaient accorder des honneurs considérables et parfois très durables. En retour, l’exercice de la moindre responsabilité politique les exposait continuellement au contrôle et, éventuellement, à la sanction. En somme, les Athéniens ont moins cherché à écraser les élites qu’à empêcher leur supériorité de se transformer en domination. C’est ce que j’ai voulu dire par le titre du livre : le peuple athénien n’a jamais cherché à supprimer les élites, il s’est employé à les « dompter ».

Il y a une analogie, mais aussi une immense différence. À Athènes, la rumeur, la comédie, l’Assemblée et le tribunal appartenaient à un même espace civique : un bruit né dans des conversations privées pouvait être repris au théâtre ou devant les juges et, parfois, avoir une traduction institutionnelle. Aujourd’hui, la circulation numérique obéit à une tout autre logique : les attaques se déploient dans des arènes séparées et ne débouchent pas nécessairement sur des décisions judiciaires – et c’est heureux. Surtout, à Athènes, les rumeurs n’étaient pas coupées de l’ensemble des procédures de contrôle qui pesaient sur les hommes politiques. Elles prenaient place dans un système où l’exercice même d’une responsabilité exposait continuellement celui qui l’assumait au jugement des citoyens. C’est cette articulation entre parole informelle et contrôle institutionnel qui me paraît la différence essentielle. En revanche, les formes d’immunité liées à toute fonction gouvernementale ou politique aujourd’hui auraient sidéré les Athéniens, puisque le moindre poste de responsabilité engageait un contrôle permanent. On peut traduire l’un de nos responsables devant un tribunal, mais il existe toute une série de garanties qui permet l’exercice serein de la fonction. À Athènes, on est sans arrêt sur le gril quand on exerce une magistrature !

Le parallèle est difficile, parce qu’à Athènes les juges sont eux-mêmes le peuple! Les tribunaux sont composés de nombreux citoyens tirés au sort et leurs verdicts sont sans appel. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne puissent pas être critiqués ensuite, mais cette opposition entre une souveraineté populaire d’un côté et un corps judiciaire professionnel de l’autre n’y existe pas. La démocratie athénienne se caractérise par cette souveraineté des tribunaux populaires. Et l’autocritique n’est pas leur fort : même cinquante ans après la mort de Socrate, la plupart des Athéniens n’éprouvaient guère de culpabilité au souvenir de la condamnation du philosophe…

Si elle tient à s’en dessaisir, c’est peut-être parce qu’elle n’a plus le sentiment de les exercer suffisamment. À partir du moment où l’on pense que l’essentiel du pouvoir se joue ailleurs, pourquoi continuer à jouer ce qui est perçu comme une comédie ? Là où c’est captivant pour l’historien que je suis, c’est que l’évolution de nos démocraties me conduit continuellement à poser de nouvelles questions à la cité athénienne, sur des aspects qui m’étaient auparavant invisibles. Je suis frappé, surtout, par l’inventivité des Athéniens pour donner une réalité concrète non seulement à la participation populaire mais au contrôle des élites. Elle ne fournit évidemment pas un modèle, mais elle nous oblige à nous demander ce que nous entendons réellement aujourd’hui par « exercer le pouvoir » en démocratie

Source : Le Point

jeudi 22 octobre 2026

« L’école ne remplit plus sa mission » : quand les parents paient pour faire réussir leurs enfants

De plus en plus de parents se tournent vers les cours particuliers pour aider leurs enfants à progresser, révélant les difficultés de l’école à répondre seule aux besoins de chaque élève.


Il y a ceux qui cherchent à rattraper leur retard. Ceux qui veulent simplement ne pas décrocher. Et ceux qui souhaitent prendre de l’avance. Dans tous les cas, de plus en plus de parents semblent considérer les cours particuliers comme une roue de secours nécessaire pour accompagner la scolarité de leurs enfants. Les demandes auraient augmenté de 25 % dans les années qui ont suivi la crise sanitaire, selon une émission de France Culture diffusée en 2023. Ces derniers mois, les demandes ont encore bondi, témoignages à l’appui, alors que le niveau scolaire est jugé de plus en plus préoccupant.

Même constat pour le responsable, qui souhaite rester anonyme, d’une structure parisienne spécialisée dans les cours particuliers. Il compte 160 élèves inscrits cette année, contre 120 l’an dernier.« On est sur une courbe largement croissante», constate-t-il. Pour cause, 84 % des parents situent les premiers signes de difficultés scolaires avant l’entrée au collège, selon une étude de l’association Coup de Pouce publiée le 7 septembre 2026.

« Un effort financier » pour les familles

Pour Isabelle, mère de quatre enfants dans un village du Loiret, le recours à un professeur particulier est devenu une évidence lorsque son fils a rencontré des difficultés en mathématiques. « Je ne me sentais pas assez compétente dans la matière où mon fils est en difficulté », explique-t-elle. Avec un professeur extérieur, « les cours se passent toujours mieux », notamment parce qu’il y a « zéro tension ».

Chaque semaine, la famille débourse 25 euros pour une heure de cours. Une somme qu’elle peut assumer, même si elle représente « un effort financier ». Depuis le début des cours, son fils dit aimer davantage les mathématiques, travaille plus volontiers seul et ses notes remontent. « C’est incontournable pour nous, c’est une solution pour ne pas le laisser se noyer », témoigne-t-elle. 

Pour les familles qui peuvent se le permettre, le soutien scolaire devient ainsi une manière de prévenir plutôt que de guérir. Louise, qui a donné des cours de français à six élèves, constate que les parents qui l’ont sollicitée intervenaient souvent dès l’apparition de petites lacunes. « Dans les cas d’échec scolaire, il est parfois difficile de savoir vers qui se tourner ou même d’envisager des cours particuliers dans le budget », observe-t-elle. 

Des cours pour rattraper… mais aussi pour prendre de l’avance

Une étude de la DEPP publiée en 2023 montre que le recours aux cours payants ne se limite pas aux élèves en difficulté : les enfants de cadres et de chefs d’entreprise sont deux fois plus nombreux à en bénéficier que les enfants d’ouvriers non qualifiés. Louise raconte ainsi avoir accompagné une collégienne qui « n’avait aucune difficulté ». Ce sont surtout les exigences très élevées de son établissement qui avaient inquiété ses parents. Elle estime que le recours aux cours particuliers semble parfois davantage déterminé par « les moyens financiers et culturels de la famille » que par les difficultés réelles de l’enfant. 

Tristan, professeur particulier auprès de quatre à cinq élèves par semaine, essentiellement des collégiens, fait le même constat. « Même un très bon élève peut se perfectionner avec davantage de contenu », explique-t-il. Mais pour beaucoup d’élèves « moyens », le professeur particulier accompagne surtout « un déclic, qui tient souvent à la confiance en soi ». Il raconte avoir vu des élèves reprendre confiance après une seule bonne note.

Un marché qui pèse désormais 2 milliards d’euros

Difficile pour un professeur de s’adapter au niveau des élèves quand les classes qu’il dirige sont surchargées. Tristan raconte que ses élèves arrivent après plusieurs semaines ou plusieurs mois de difficultés, à l’approche d’un examen. « Il est parfois trop tard pour revoir toutes les notions non acquises », explique-t-il. Il faut alors surtout travailler la méthodologie pour tenter de « gratter des points ».

Les cours particuliers représentent un marché qui pèse désormais 2 milliards d’euros par an, selon une estimation publiée par GoStudent le 30 mars 2026. La France se positionne dans en haut des pays européens en ayant recours. Dans le métro parisien, impossible de passer à côté des publicités pour Superprof. « La société, à travers le marketing et la communication, présente ces cours comme indispensables », critique Tristan. Pour lui, « un bon professeur particulier est un professeur éphémère ». Son rôle est de permettre à l’élève de progresser avant de continuer seul. « Cela ne doit pas devenir une béquille pour toute la scolarité », prévient-il.

Mais l’école remplit-elle encore pleinement sa mission ? Jacques, à la tête de plusieurs groupes de soutien, reconnaît « l’échec du système scolaire à garantir un bon niveau » et que tous les parents ne peuvent pas y consacrer une partie de leur salaire. Selon lui, cette situation tend à creuser les inégalités entre les élèves et favoriser les « élites » de demain. Si les cours particuliers deviennent le service après-vente de l’Éducation nationale, jusqu’où les familles pourront-elles encore accepter d’en payer la facture ? 


Source : Valeurs actuelles

Les Éditions du Boréal mettent fin à leur relation avec Thélyson Orélien

Les Éditions du Boréal mettent fin à leur relation avec Thélyson Orélien soutenant que « de nouveaux éléments, confirmés au cours des derniers jours » prouvent le recours à l’intelligence artificielle par l’auteur du controversé livre C’était ça ou mourir.

« En conséquence, le Boréal ne réimprimera pas le roman et ne publiera pas d’autres livres de Thélyson Orélien », peut-on lire dans un communiqué que la maison d’édition montréalaise a publié ce mercredi.

L’éditeur a ajouté avoir rassemblé l’ensemble des versions de travail du roman et commandé une analyse externe approfondie, tout en indiquant que les résultats obtenus cette semaine ont révélé des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents.

« Pour nous, la question fondamentale est celle de la confiance entre auteurs et éditeurs. Dans la foulée des allégations, nous avons continué d’accorder la nôtre à Thélyson Orélien, qui nous assurait ne jamais y avoir eu recours. Cette affirmation est aujourd’hui démentie. Nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, poursuivre notre collaboration professionnelle.», d'ajouter le communiqué de la maison d'édition.

L’auteur n’a pas répondu aux demandes d’entrevues du journal de La Presse, mais il a affirmé au quotidien français Libération qu’« ils en veulent au livre ». « Je ne sais pas ce qu’ils vont vouloir maintenant. Après le livre, vont-ils s’en prendre à ma personne ? Parce qu’ils n’arrêtent pas de fouiller dans mes comptes, ils mettent des hackers [pirates] pour fouiller », a-t-il ajouté. Selon lui, les journalistes « mettaient la pression » au Boréal qui a choisi de protéger l’institution plutôt que de le protéger. Il maintient avoir utilisé l’IA uniquement pour effectuer des recherches historiques.

Dans son communiqué, Le Boréal a déclaré avoir fait part à Thélyson Orélien de sa position avant de la rendre publique et demande que cessent les attaques personnelles à son égard.

La semaine dernière, La Presse avait appris que les Éditions du Boréal avaient signé un contrat avec Thélyson Orélien pour un deuxième roman, déjà écrit, sur les gangs de rue. L’éditeur n’écartait pas la possibilité de le publier à ce moment-là.

Thélyson Orélien avait de son côté publié une déclaration, le 13 octobre dernier, dans laquelle il niait toute utilisation d’une quelconque intelligence artificielle dans son roman,C’était ça ou mourir, disant avoir commencé à l’écrire à l’automne 2017 et terminé un premier jet en 2019. Il reconnaissait toutefois, dans ce même texte, les allégations de plagiat touchant de nombreux articles publiés avant son roman.

Lorsque le compte X « Balance ton Claude » avait affirmé, en s’appuyant sur l’outil de détection de Pangram, que le roman avait été « presque intégralement » écrit par l’intelligence artificielle, il avait été d’abord écarté de la sélection du Goncourt, puis des listes des prix Femina, Décembre et Médicis. Il est toujours en lice pour le prix Renaudot, qui dévoilera ses finalistes la semaine prochaine. Les droits de traduction ont par ailleurs été vendus dans une vingtaine de pays.

Voir aussi

Le monde de l'édition basculera-t-il dans l'ère du soupçon généralisé ? (m à j) 

La forteresse littéraire a tremblé prise d’assaut par la piétaille des réseaux sociaux (Affaire Thélyson Orélien)

mercredi 21 octobre 2026

Exode des allophones anglicisés du Québec, griefs invoqués

Le rapport Understanding Youth Out-Migration Among English-Speaking Quebecers, publié en 2026 par QUESCREN, passe en revue les recherches sur les départs des jeunes dits anglophones. Mais avant d'invoquer la discrimination et l'exclusion, il faut distinguer trois choses : les départs réellement observés, les intentions de partir et les choix linguistiques qui façonnent l'intégration.

Combien partent?

En 2021, le Québec comptait 256 250 jeunes de 15 à 29 ans dont la première langue officielle parlée était l'anglais, contre 1 148 880 jeunes francophones. Les jeunes représentaient 20,8 % du groupe anglophone, contre 16,6 % du groupe francophone. Les « anglophones » — souvent, en réalité, des allophones anglicisés récemment — sont donc en moyenne plus jeunes que les francophones.

Pour mesurer les intentions, une enquête menée en 2017 auprès de 455 étudiants des trois (3!) universités anglophones du Québec (massivement subventionnées, cela va sans dire) révélait que 46 % prévoyaient rester au Québec après leurs études et que 18 % étaient indécis. Cette enquête ne permet pas d'affirmer que tous les autres voulaient partir : elle incluait aussi des étudiants venus d'ailleurs au Canada et de l'étranger.

Autre indicateur concret : en 2019-2020, 14 % des étudiants inscrits à des programmes de formation en santé et services sociaux dans les cégeps anglophones — des études payées par les contribuables québécois — déclaraient vouloir travailler hors du Québec après leurs diplômes. Parmi les répondants de la région métropolitaine de Montréal, 12 % envisageaient de quitter la province, contre 2 % qui songeaient à s'établir dans une autre région du Québec. C'est ce que rapporte QUESCREN dans son étude sur l'exode des jeunes anglophones.

Griefs des anglo-allophones : légitimes ou prétexte ?

Les jeunes anglicisés qui envisagent de quitter le Québec en invoquent plusieurs :

  • des salaires et des perspectives de carrière jugés meilleurs ailleurs au Canada;
  • des obstacles à l'avancement et une sous-représentation dans la fonction publique québécoise;
  • des discriminations liées à leur accent;
  • le sentiment de ne pas être pleinement acceptés par la majorité francophone;
  • enfin, un climat politique perçu comme hostile à leurs droits linguistiques.

Ce sont là les facteurs recensés dans la littérature synthétisée par QUESCREN.

Et leur propre rapport au français ?

En 2022, Statistique Canada constatait que 88 % des adultes anglophones du Québec utilisaient principalement l'anglais sur Internet, 85 % pour lire des livres, 85 % pour la télévision et 77 % pour les journaux. Il s'agit de la langue principalement utilisée, non d'une consommation exclusivement anglophone, et ces résultats concernent tous les âges. Les parcours scolaires racontent la même histoire : 80 % des adultes anglophones ayant fréquenté l'université au Québec y avaient étudié principalement en anglais, et 77 % de ceux qui ont fréquenté un établissement postsecondaire non universitaire, notamment un cégep. Cela ne prouve pas une mauvaise maîtrise du français, mais révèle que l'immersion dans les institutions francophones n'est pas le parcours dominant.

Difficile, dans ces conditions, de savoir si ces jeunes maîtrisent vraiment le français dans des textes complexes — ceux de la fonction publique, par exemple — et s'ils en ont assimilé les codes et les références culturelles. On peut se demander s'ils ont le droit de se plaindre de ne pas être pleinement acceptés par la majorité francophone, ou d'être écartés de postes exigeant cette maîtrise, quand on sait que les jeunes allophones — les enfants de la loi 101 — se précipitent vers les cégeps et les universités en anglais dès qu'ils en ont l'occasion. Ils s'excluent eux-mêmes de la majorité francophone.

Et il faut le dire clairement : si l'on choisit de faire l'essentiel de ses études, de ses lectures et de sa consommation culturelle en anglais, il faut reconnaître que ce choix peut fermer des occasions de maîtriser le français et de bâtir des réseaux francophones.

La comparaison avec l'ensemble des jeunes Québécois n'en est que plus frappante. Chez les 18 à 34 ans, l'Office québécois de la langue française constatait que 38 % consommaient le plus souvent en anglais les émissions diffusées sur le Web, contre 26 % principalement en français; pour la musique, 36 % écoutaient le plus souvent en anglais, contre 10 % en français. Ces chiffres ne sont pas propres aux anglophones, mais ils illustrent la concurrence culturelle à laquelle le français fait face.

Les données économiques

En 2016, le taux de chômage des jeunes anglophones de 15 à 29 ans atteignait 13,3 %, contre 9,8 % chez les francophones. Les jeunes anglophones étaient pourtant plus diplômés : 20,4 % détenaient un baccalauréat ou un diplôme supérieur, contre 13,9 % des francophones. Malgré tout, seuls 6,5 % touchaient un revenu d'au moins 50 000 $, contre 8,6 % des jeunes francophones. Ces données historiques, reprises par QUESCREN à partir de travaux de 2018, signalent une disparité bien réelle — mais elles ne démontrent pas à elles seules que la discrimination linguistique en serait la cause.  Elles peuvent montrer que le choix de l'anglais comme langue d'instruction est justement un mauvais choix, que ce choix isole plutôt qu'il n'intègre au marché du travail québecois.

Le Québec doit combattre les discriminations réelles, cela ne fait aucun doute. Mais ni les griefs économiques, ni les expériences individuelles, ni le sentiment d'exclusion ne dispensent d'examiner les compétences requises, les parcours scolaires et les pratiques linguistiques. Le bilinguisme autodéclaré de ces jeunes n'est pas une preuve suffisante de maîtrise du français; et le sentiment d'être exclu n'est pas, à lui seul, une preuve de discrimination.

Voir aussi

Les Italiens étaient-ils vraiment refusés des écoles francophones ? (Rediff)

Pour en finir avec un mythe : le refus des écoles catholiques d'accepter les immigrants (23 pages, par Robert Gagnon de l'Université d'Ottawa)