mercredi 8 avril 2026

Étude finlandaise inédite révèle que les troubles psychiatriques persistent et s’aggravent après les transitions médicales chez les adolescents dysphoriques

Une étude finlandaise récente apporte un éclairage particulièrement rigoureux sur une question délicate et vivement débattue : les effets des interventions médicales de transition de genre sur la santé mentale des adolescents présentant une dysphorie de genre.

Publiée dans la revue scientifique Acta Paediatrica, cette recherche dirigée par la professeure Riittakerttu Kaltiala s’appuie sur des données nationales d’une ampleur et d’une qualité remarquables. Elle couvre l’ensemble des jeunes Finlandais de moins de 23 ans orientés vers les deux cliniques spécialisées entre 1996 et 2019, soit une cohorte de 2 083 patients, comparée à plus de 16 000 témoins appariés. Le suivi, fondé sur les registres de santé publique, s’étend jusqu’à l’âge de 25 ans, ce qui confère à l’étude une solidité peu commune dans ce domaine.
Les résultats confirment d’abord un point essentiel : les adolescents concernés présentent, avant toute intervention, une fragilité psychiatrique nettement supérieure à celle de la population générale. Près de la moitié d’entre eux ont déjà eu recours à des soins spécialisés pour dépression, anxiété ou troubles du comportement, contre une minorité dans le groupe témoin. Cette vulnérabilité ne s’atténue pas avec le temps ; au contraire, elle tend à s’accentuer.

L’observation la plus préoccupante concerne toutefois l’évolution après les interventions médicales. Chez les jeunes ayant entrepris une transition hormonale ou chirurgicale, les besoins en soins psychiatriques augmentent fortement au cours du suivi. Loin de traduire une amélioration globale de la santé mentale, ces données suggèrent une persistance, voire une aggravation des troubles. Les auteurs soulignent par ailleurs que ces difficultés étaient, dans la plupart des cas, antérieures à la dysphorie elle-même, et qu’elles semblent encore plus marquées dans les cohortes récentes.

Les chercheurs en tirent une conclusion mesurée mais ferme : les interventions médicales de transition ne s’accompagnent pas d’une diminution des troubles psychiatriques chez ces jeunes. Ils évoquent également la possibilité que, pour une partie d’entre eux, la dysphorie de genre s’inscrive dans un tableau plus large, incluant notamment des troubles du spectre autistique, des états dépressifs ou des troubles anxieux.

Ces résultats s’inscrivent dans une évolution plus large observée dans plusieurs pays européens, où les autorités sanitaires tendent désormais à privilégier une approche prudente, centrée d’abord sur l’accompagnement psychothérapeutique, et à restreindre l’usage des traitements hormonaux chez les mineurs.

Il serait réducteur de nier la souffrance réelle de ces adolescents. Elle est indéniable et appelle une réponse attentive, humaine et compétente. Mais cette étude invite à interroger avec sérieux la pertinence de réponses médicales lourdes et parfois irréversibles dans des situations où les fragilités psychiques sont profondes, complexes et souvent antérieures.

Dans un domaine où les positions peuvent rapidement se polariser, ces données rappellent l’exigence première de la médecine : ne pas nuire. Elles suggèrent qu’une approche globale, prudente et centrée sur la santé mentale dans toute sa complexité mérite d’être privilégiée, plutôt que de recourir précocement à des interventions dont les bénéfices, au vu des données actuelles, demeurent incertains.

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mardi 7 avril 2026

Boris Cyrulnik : l'école valorise la docilité des filles et dévalorise la hardiesse des garçons

Le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik s'exprime sur la différence entre les garçons et les filles à l'école et la théorie du genre dans un récent entretien avec l'hebdomadaire Le Point :
« Vers 17 mois, les filles disposent de cinquante mots, de règles de grammaire et d'un début de double réarticulation, par exemple être capable de dire « réembarquons », au lieu de « on va encore une fois dans cette barque ». Avec quatre phonèmes, les filles expriment un discours. Les garçons obtiennent cette performance six mois plus tard ! 75 % des garçons commettent de petites transgressions (chiper un biscuit, pincer un bras, etc.), contre 25 % des filles. Alors ces filles, plus dociles, parlant aisément, sont bien mieux entourées. Il est plus aisé d'élever une fille qu'un garçon. D'ailleurs, en consultation de pédopsychiatrie, il n'y a que des petits garçons, dont le développement est bien plus difficile. Certains scientifiques expliquent ce décalage par la biologie. La combinaison de chromosomes XX serait plus stable, parce qu'une altération sur un X pourra être compensée par l'autre X. La combinaison XY serait, elle, en difficulté évolutive. Ajoutons à cela le rôle majeur de la testostérone, l'hormone de la hardiesse et du mouvement, et non de l'agressivité, comme on le croit souvent. À l'école, les garçons ont envie de grimper aux murs, ils bougent, ils souffrent d'être immobilisés. Or notre société ne valorise plus la force et le courage physique, mais l'excellence des résultats scolaires. Elle valorise la docilité des filles. 
Pourquoi n'avoir rien dit dans cette querelle autour de la théorie du genre ? 
Je pense que le "genre" est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu'indisposait l'absence de pénis chez sa mère. On y est. 
Pourtant, ces théories font observer que les filles, meilleures à l'école, sont beaucoup moins nombreuses dans les études prestigieuses ? 
C'est vrai, mais il n'est pas dit que cela dure. Aux États-Unis et au Canada, les filles ont envahi les grandes écoles. Et on est obligé d'aider les garçons à y parvenir. Notre système scolaire gagnerait à arrêter la culture du sprint. Prenons modèle sur l'Europe du Nord, qui a supprimé les notations jusqu'à l'âge de 12 ans, réduit drastiquement le nombre d'heures de cours, qui caracole en tête des classements, et dont le taux de suicide chez les enfants et les adolescents a diminué de 40 %. 
Supprimer les notes ? 
Un enfant qui grandit avec papa et maman qui s'aiment, sa petite chambre à lui, des devoirs surveillés, aura forcément de bonnes notes. Les notes ne sont pas un reflet de l'intelligence, mais le miroir de la stabilité affective. »


Boris Cyrulnik revient sur ces aspects dans son dernier ouvrage « Quand un enfant se donne "la mort" ». Pour celui-ci, l'école, est devenue aujourd'hui le nouveau classificateur social, elle est surinvestie par les parents. Cette institution réalise les conditions expérimentales de l'angoisse : immobilité physique et suppression de procédés spontanés de tranquillisation. La désorganisation des rythmes scolaires empêche les apprentissages et augmente le malaise.

Souffrances de la seconde génération d'immigrés

Le problème du XXIe siècle sera celui des déplacements de population. La première génération chassée de son pays, pillée pendant le voyage et souvent mal accueillie souffre beaucoup mais se suicide peu. C'est paradoxalement dans la deuxième génération qu'on note le plus de troubles et de suicides des jeunes. Les enfants, nés dans le pays d'accueil, suffisamment scolarisés souffrent beaucoup de troubles anxieux et d'idéal de soi. La niche affective qui a tutorisé leur développement était appauvrie par le malheur parental.

Favoriser la stabilité affective, adapter les rythmes aux processus d apprentissage des enfants, encourager les structures socialisantes, privilégier une politique d'intégration plutôt que d assimilation : tels sont les moyens de prévention proposés par le célèbre neuropsychiatre et directeur d'enseignement à l'université de Toulon.

Quand un enfant se donne « la mort ».
Attachement et sociétés,
par Boris Cyrulnik
chez Odile Jacob,
160 p.
21,90 euros
ISBN-13: 978-2738126887


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Les classes séparées pour les garçons et les filles de plus en plus à la mode aux États-Unis

Les garçons, sexe faible à l'école

Comment faire réussir les garçons à l’école

Tiré d'un billet de Noémie Mercier (avec quelques réserves) :

« Que faire alors pour permettre aux gars d’exprimer leur plein potentiel à l’école, notamment en lecture et en écriture ? Cette préoccupation n’est pas propre au Québec : lors du plus récent test PISA (pdf), une épreuve internationale chapeautée par l’organisation de coopération et de développement économiques, les garçons ont obtenu de moins bonnes notes en lecture que les filles dans la presque totalité des 65 pays participants. (Les filles, de leur côté, ont moins bien réussi en maths que les garçons dans 37 pays sur les 65 sondés.)

Des chercheurs du monde entier se sont intéressés à ce troublant écart. Voici deux pistes de solution puisées dans leurs travaux.

Donnez-leur plus d’hommes profs…

Peut-être ont-ils besoin d’un modèle positif qui leur montre qu’être studieux et aimer la lecture, ce n’est pas qu’une affaire de fille. Ou peut-être qu’un enseignant est plus enclin qu’une enseignante à les comprendre, à croire en eux et à les traiter avec indulgence. C’est en tout cas ce que laisse présager une vaste étude publiée en 2007 dans le Journal of Human Resources par Thomas S. Dee, aujourd’hui professeur à l’Université Stanford.

Ce chercheur a analysé les résultats de tests d’anglais, de science et d’histoire qui avaient été administrés à quelque 21 000 élèves de 2e secondaire, partout aux États-Unis. Résultat : les garçons comme les filles ont moins bien réussi dans les matières qui leur étaient enseignées par un prof du sexe opposé.

Thomas Dee calcule que le simple fait de remplacer une femme prof par un homme dans un cours d’anglais, par exemple, réduirait du tiers l’écart entre les sexes dans cette matière, en améliorant le rendement des garçons… et en diminuant celui des filles.

Le spécialiste s’est aussi intéressé à l’engagement des jeunes envers leurs études et au jugement que les profs portent sur leurs ouailles. Encore là, observe-t-il, le sexe de l’instituteur n’y est pas étranger. Lorsqu’ils ont un homme comme prof, particulièrement en anglais et en histoire, les gars sont moins susceptibles d’être considérés comme des élèves qui dérangent et qui négligent leurs devoirs ; ils ont aussi davantage hâte au prochain cours.

Même chose pour les filles en science : elles ont moins tendance à être perçues comme étant dérangeantes ou inattentives lorsque leur prof est du même sexe qu’elles ; elles sont également plus portées à dire qu’elles ont hâte à ce cours et à trouver cette matière utile à leur avenir. Dans un domaine traditionnellement masculin, une enseignante de leur sexe les inspire, semble-t-il, à rêver plus grand que les stéréotypes.

Mais ne les séparez pas des filles !

Certains commentateurs soutiennent que le meilleur moyen d’amener les gars à se concentrer sur leurs études, c’est de les isoler des filles, dont la présence serait une source de distraction et leurs succès scolaires une cause de démoralisation. Pas fou.

Le hic, c’est que cette hypothèse n’est pas appuyée par la recherche. Selon des rapports issus tant du canada que des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, les jeunes qui fréquentent une école non mixte n’obtiennent pas de meilleures notes et n’ont pas plus de chances de décrocher un diplôme universitaire que ceux qui côtoient le sexe opposé en classe. [Noémie Mercier ne mentionne pas de sources]

La proximité des filles, qui sont en moyenne légèrement plus précoces sur le plan verbal, serait au contraire bénéfique pour leurs camarades, du moins chez les tout-petits. Car elles ont la parole contagieuse. Les garçons qui grandissent avec une sœur jumelle parlent déjà mieux à l’âge de deux ans que ceux qui vivent avec un frère jumeau (non identique) : la présence à leurs côtés d’une compagne un peu plus verbomotrice suffit à les tirer vers le haut, selon cette recherche [publiée en 2000] menée à Londres par une équipe dont faisait partie Ginette Dionne, professeure de psychologie à l’Université Laval. [Il faut voir si les hormones dans le milieu utérin partagé par les jumeaux n'auraient pas d'effets. En outre, on parle ici au mieux de contacts bien avant l'adolescence, époque à laquelle on parle de distractions et d'âges pubertaires différents.]

Les fillettes aussi bénéficient de ces contacts : celles qui sont élevées auprès d’un grand frère, par exemple, s’intéressent beaucoup plus aux jeux de construction, aux camions et aux sports — et sont donc plus aptes à développer leurs talents athlétiques et leurs compétences techniques — que celles qui n’ont pas cette chance.»

Noémie Mercier fournit comme justification à ce paragraphe l’étude « Sex-typed play in opposite-sex twins » d’Henderson et de Berenbaum effectuée en 1997. Cette étude ancienne porte principalement sur autre chose (est-ce que les hormones dans le milieu utérin expliqueraient l’attirance pour des jouets stéréotypiques garçons/filles ?) avec des résultats minoritaires par rapport aux autres études peu exploitables (voir p. 156 de Gender Development par Judith E. Owen Blakemore,Sheri A. Berenbaum et Lynn S. Liben.)

« Pourquoi ne parle-t-on jamais de la responsabilité des Africains dans l’esclavage des leurs ? »

La résolution votée le 25 mars dernier par l’assemblée générale de l’ONU pour qualifier la traite atlantique et l’esclavage des Africains de « plus grave crime contre l’humanité » omet curieusement la traite arabo-musulmane et, plus encore, la traite intra-africaine. Marie-Claude Mosimann-Barbier revient sur ce dossier, elle est maître de conférences honoraire de l’École normale supérieure de Paris-Saclay, membre du GRER (groupe de recherche sur le racisme et l’eugénisme) de l’université Paris-Cité.

Le 25 mars, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution qualifiant  la traite atlantique et l’esclavage des Africains  de « plus grave crime contre l’humanité ». L’objectif est clair : cette condamnation doit ouvrir la voie à des réparations financières. Les réactions dans la presse ont été nombreuses : une majorité, faisant fi de l’histoire, s’en félicitait, et quelques-uns soulignaient la coutumière invisibilisation de la traite arabo-musulmane , ce « tabou bien gardé » comme la qualifie l’anthropologue algérien et spécialiste de l’Islam Malek Chebel. 

Toutefois, le rôle du  Ghana comme initiateur de la résolution n’a fait réagir personne alors qu’il existe un deuxième tabou encore mieux gardé : le rôle actif dans la traite de plusieurs ethnies africaines, dont les Ashantis, dans l’actuel Ghana. En effet, si les acheteurs [pour ce qui est de la traite atlantique] étaient européens, les vendeurs étaient africains. Les Européens ne s’aventuraient pas à l’intérieur des terres mais achetaient les esclaves à des partenaires africains. D’une part, l’insalubrité des zones intérieures avait découragé les quelques Portugais qui s’y étaient aventurés et, d’autre part, depuis les débuts, au VIIe siècle, de la traite transsaharienne, des Africains vendaient des esclaves aux Arabo-musulmans. Lorsque le commerce triangulaire se mit en place, des vendeurs existaient déjà mais, avec une demande européenne croissante, de nombreuses ethnies africaines s’impliquèrent activement dans la traite atlantique.


Ceci s’inscrit dans une dimension historique peu connue qui est la longue existence de l’esclavage en Afrique. C’est Olivier Pétré-Grenouilleau qui, le premier, le porta à la connaissance du grand public, dans son remarquable livre Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, lequel suscita un torrent d’indignations et d’attaques à sa sortie en 2004. Il expliquait que, bien avant l’arrivée des Européens et le développement de la traite atlantique, l’esclavage interne était une réalité structurelle dans la plupart des sociétés africaines ; c’était une institution intégrée aux structures économiques, sociales et politiques locales. 

Dans les nombreuses guerres intertribales, le vainqueur avait le droit d’asservir les vaincus et, par ailleurs, dans la mesure où la prison n’existait pas, des individus pouvaient être réduits en esclavage à la suite de dettes ou de comportements tribaux répréhensibles. Selon Pétré-Grenouilleau, l’esclavage interne concernait une part importante de la population en Afrique de l’Ouest, où jusqu’à 60 % des individus pouvaient être en situation d’esclavage ou de dépendance à la fin du XIXe siècle. On peut considérer que l’existence de cet esclavage interne a facilité la traite transatlantique, dans la mesure où les Européens ont pu s’appuyer sur des réseaux et des pratiques locales pour se procurer des captifs. Plusieurs rois ou chefs africains ont donc joué un rôle actif dans la fourniture d’esclaves aux négriers européens.

Renforcer le pouvoir économique et politique des élites africaines

C’est le royaume du Dahomey (actuel Bénin) qui est considéré comme le plus impliqué dans la vente d’esclaves aux Européens, notamment via le port de Ouidah. Les rois du Dahomey ont institutionnalisé la traite et mené des razzias pour capturer des esclaves dans les régions voisines. Dans son livre L’Esclavage, l’histoire à l’endroit, Bernard Lugan écrit que le roi Tegbessou «vendait chaque année 9000 esclaves aux négriers européens et il en retirait des revenus supérieurs à ceux de Liverpool ou de Nantes, et quatre à cinq fois plus élevés que ceux des plus riches propriétaires terriens d’Angleterre ».

Dans le niveau d’implication, le Dahomey est suivi de près par le royaume Ashanti, qui correspond à peu près à l’actuel Ghana, dont le ministre des Affaires étrangères réclame réparation ! Ce puissant royaume a livré un grand nombre de captifs, issus de guerres ou de razzias, aux négriers européens sur la Côte de l’Or. Plusieurs cités-États yoruba (actuel Nigeria), comme Oyo, ont participé activement à la traite, vendant des prisonniers de guerre ou des Africains razziés. Le Royaume du Kongo avec, en particulier, son roi Alphonse Ier , ou encore la reine Njinga en Angola, ont fourni de nombreux esclaves aux Portugais, entraînant le développement des ports de Luanda et Loango. Des marchands et chefs igbo (Nigeria) ont vendu des esclaves via le port de Calabar, autre grand point de départ de la traite atlantique. Les chefferies douala (Cameroun) ont organisé des razzias et vendu leurs captifs, de même que les souverains des royaumes de la côte sénégambienne, comme le roi Amony.

On peut dire que les élites de l’Afrique de l’Ouest ont utilisé la traite pour renforcer leur pouvoir économique et politique, en échangeant des esclaves contre des armes, des tissus, de l’alcool et d’autres biens européens. Si cette participation africaine à la traite atlantique était une réponse à la demande européenne, elle a aussi été une stratégie locale de pouvoir et d’enrichissement. De ce fait, la demande du Ghana paraît un peu surréaliste : comment le vendeur peut-il s’exonérer de toute responsabilité dans la traite pour accabler le seul acheteur ?

La situation était au départ la même dans l’est de l’Afrique, côté océan Indien. Pour avoir beaucoup travaillé sur les explorateurs britanniques chargés, à partir de 1850, par la Société royale de géographie de cartographier cet intérieur encore inconnu, de trouver les grands lacs et accessoirement de trouver les sources du Nil, j’ai pu observer la même démarche de départ. Jusque dans les années 1830, les traitants arabo-musulmans et leurs agents côtiers swahilis s’approvisionnaient en esclaves auprès de tribus alliées : en particulier les Yao au sud et les Nyamwezi à l’est du lac Tanganyika. La situation allait par la suite changer et voir une recrudescence meurtrière de la traite arabo-musulmane.


Un «génocide voilé»

En effet, à compter de 1830, la demande en ivoire augmentant fortement et les plantations de  Zanzibar se développant, les besoins en esclaves augmentèrent et les Arabo-musulmans décidèrent de prendre les choses en main : ils ouvrirent des voies d’accès vers les grands lacs et mirent en place une logistique de stations-relais pour les caravanes où entreposer ivoire et esclaves (l’or blanc et l’or noir) avant de les conduire à la côte. 

Les explorateurs successifs croisent de longues files d’Africains enchaînés, tués s’ils ne pouvaient plus avancer, marchant pendant des semaines pour être acheminés vers Zanzibar, Kilwa et Mombasa, avant que les survivants ne soient transportés vers les marchés du Moyen-Orient, de l’Inde et de l’océan Indien. Pour faciliter la capture, les traitants mettaient le feu au village sur trois côtés et se saisissaient ainsi aisément de ceux qui tentaient de s’échapper. Livingstone, quand il atteint le lac Nyassa, (l’actuel lac Malawi) découvre, atterré, que le lac est traversé en permanence par des dhows, boutres chargés d’esclaves, et que de nombreux cadavres flottent au fil de l’eau. Dans les vingt années entre 1855 et 1875, des régions entières se trouvèrent vidées de leurs habitants.

L’explorateur Verney Cameron, envoyé au secours de Livingstone, alertait le gouvernement britannique par ces mots : Traverser les ruines de tant de villages abandonnés, qui abritaient autrefois des gens heureux, était d’une tristesse indescriptible. Où étaient passés ceux qui les avaient construits et avaient cultivé les champs environnants ? Où ? Emmenés comme esclaves, massacrés par des scélérats [...], ou morts de faim et de maladie dans la jungle.  L’Afrique se vide de son sang par tous ses pores. Ce pays riche […] voit sa population […] décimée jour après jour par la traite et les guerres fratricides (ma traduction). Précisons ici que les sociétés de l’Afrique précoloniale n’avaient rien de rousseauistes mais que les guerres intertribales étaient récurrentes.

L’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye n’hésite pas à parler de « génocide voilé » pour désigner les horreurs de la traite arabo-musulmane. Comment expliquer, malgré des faits historiques indéniables, ce refus de la prendre en considération ? D’abord peut-être parce qu’elle n’est pas l’œuvre d’États identifiables auxquels on peut demander des réparations (à l’exception d’Oman qui a colonisé Zanzibar - et la côte swahilie - et a asservi toute la population de l’île) ; ensuite, parce qu’un grand nombre d’esclaves mâles étaient castrés, au prix d’ailleurs d’une mortalité effrayante, et ne pouvaient donc pas se reproduire ; enfin parce que ces esclaves étaient répartis dans de nombreuses régions : Égypte, Arabie, Moyen-Orient et jusque dans les sultanats indiens, ce qui n’a pas permis la formation d’entités demandant réparation.

Comment conclure ? D’abord qu’il serait souhaitable que les Africains reconnaissent avoir joué un rôle central dans les deux traites, comme pourvoyeurs, intermédiaires ou organisateurs, et que ce sujet cesse d’être tabou ou marginalisé dans les récits historiques. Par exemple, contrairement à Pétré-Grenouilleau, les auteurs du bel ouvrage collectif récent, Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée (Seuil, 2021), évoquent la participation active des Africains mais sans s’y attarder. Comme le titre l’implique, ils se concentrent davantage sur une histoire comparée des systèmes esclavagistes que sur les mécanismes internes africains. De toute façon, il reste malséant de remettre en cause les récits victimaires dominants.

On ne peut que déplorer en outre qu’en ces temps de violence, l’ONU ne se consacre pas avant tout à remplir sa fonction première, à savoir éviter les conflits majeurs et favoriser la coopération entre pays, plutôt que de passer du temps à hiérarchiser les crimes passés. Peut-être faudrait-il aussi que les membres de l’ONU, ainsi que bon nombre de politiques, quittent leur bulle idéologique et se plongent dans une étude approfondie de l’histoire.

Voir aussi

« On a tenté d'édulcorer la responsabilité de l'Islam dans les régimes autoritaires [et l'esclavage] du monde musulman »

 « Et si l’on demandait réparation à Alger pour les milliers de Français qui y furent réduits en esclavage ? » 

« Tradition franque » d’hommes libres contre esclavage traditionnel méditerranéen y compris européen

Radio-Canada nous « éduque » : « plus de 800 mille-z esclaves en sol canadien » en 1834

« La traite arabo-musulmane est volontairement occultée dans les mémoires de l’esclavage » 


Un million d’esclaves européens chez les Barbaresques 

Le génocide voilé (traite négrière musulmane)  

Histoire — la traite esclavagiste a-t-elle permis le décollage économique de l’Occident ?

 
Manuel d’histoire québécois approuvé par le Ministère (1) — chrétiens intolérants, Saint-Louis précurseur des nazis, pas de critique de l’islam tolérant pour sa part

 Complément au nouveau cours d'histoire du Québec (extrait de « Génocide voilé »)

vendredi 3 avril 2026

Interlude pascal

Crucifixus


Crucifixus d'Antonio Lotto à la Sainte Chapelle de Paris


Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato:
Passus, et sepultus est

Crucifié pour nous sous Ponce Pilate,
il souffrit sa passion et fut mis au tombeau.

ХРИСТОС ВОСКРЕСЕ (Christ est ressuscité)

  Christ est ressuscité par le Chœur cosaque de Moscou

Христос воскресе из мертвих, смертию смерт поправ и сущим во гробех живот даровав.

Le Christ est ressuscité des morts; par la mort, il a vaincu la mort; à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la Vie.


Victimae Paschali Laudes




La séquence de Pâques Victimæ Paschali Laudes chantée lors de la messe de Pâques est généralement attribuée à un prêtre burgonde du XIe siècle, Wipon de Bourgogne († 1048).

Une traduction en vers (XVIIIe siècle)

Adore, ô peuple saint, l’innocente victime
Qui te purge de crime.
Voici l’heureuse Pâque où s’immole l’Agneau,
Qui sauve le troupeau.
Où Jésus par son sang apaise de son Père
L’équitable colère.
Ô merveilleux duel, où la vie et la mort
Signalent leur effort !
Le chef des vivants meurt ; mais, reprenant sa vie
Qu’on lui croyait ravie,
Il terrasse la mort, il trouve un jour plus beau
Dans la nuit du tombeau.
Qu’as-tu vu, chaste amante, illustre Madeleine,
En ta cuisante peine ?
J’ai vu mon roi vivant après tant de combats
Mettre l’enfer à bas.
Et, sur son tombeau même, élevant le trophée,
De la mort étouffée,
J’ai vu le saint suaire, et les linceuls sacrés
De son cercueil tirés.
Et des anges, brillants de clartés non pareilles,
M’ont appris ces merveilles.
Mon Roi vit. Mon Sauveur et mon unique espoir
A mes yeux s’est fait voir.
Allez en Galilée, et, selon les oracles,
Vous verrez ses miracles.
Nous croyons que Jésus vraiment ressuscité
A l’enfer surmonté.
Mais toi, divin sauveur, au jour de ta victoire,
Fais-nous part de ta gloire.



Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse (1710-1736)

Stabat Mater dolorosa
Iuxta crucem lacrimosa
dum pendebat Filius.

Debout, la Mère, pleine de douleur,
Se tenait en larmes, près de la croix,
Tandis que son Fils subissait son calvaire. (litt. pendait.)




Pange Lingua de la Missa Pange Lingua de Josquin des Prés (1450-1521)

Pange, lingua, gloriosi
Corporis mysterium,
Sanguinisque pretiosi,
quem in mundi pretium
fructus ventris generosi
Rex effudit Gentium.

Chante, ô ma langue, le mystère
Du corps sacré, corps glorieux,
Et celui du sang précieux,
Versé pour racheter la terre
Par le fruit d’un sein merveilleux.



Membra Jesu nostri, Ad Pedes (I) de Dietrich Buxtehude (1637-1707)

Ecce super montes
Pedes evangelizantis
Et annunciantis pacem.

[...]

Clavos pedum, plagas duras,
Et tam graves impressuras
Circumplector cum affectu,
Tuo pavens in aspectu,
Tuorum memor vulnerum.

Dulcis Jesu, pie deus,
Ad te clamo licet reus,
Praebe mihi te benignum,
Ne repellas me indignum
De tuis sanctis pedibus.

Voici sur les montagnes
Les pieds du messager
Qui annonce la paix.

[...]

Les clous des pieds, les plaies dures,
Et les marques si profondes,
Je les couvre avec tendresse,
Craignant ta vue,
Me souvenant de tes blessures.

Doux Jésus, Dieu pieux,
Je te crie, comme il est permis à ton débiteur,
Sois bienveillant à mon endroit,
Ne me repousse pas, indigne
De tes pieds saints.





O Haupt voll Blut und Wunden,
Voll Schmerz und voller Hohn,
O Haupt, zum Spott gebunden
Mit einer Dornenkron’,
O Haupt, sonst schön gezieret
Mit höchster Ehr’ und Zier,
Jetzt aber höchst schimpfieret;
Gegrüßet sei’st du mir !

Chef couvert de blessures,
meurtri par nous pécheurs,
Chef accablé d’injures,
d’opprobres de douleurs.
Des splendeurs éternelles
naguère environné,
C’est d’épines cruelles
qu’on te voit couronné !



Mache dich, mein Herze, rein,
ich will Jesum selbst begraben.
Denn er soll nunmehr in mir für und für
seine süße Ruhe haben.
Welt, geh aus, laß Jesum ein!

Purifie-toi, mon cœur,
je veux enterrer Jésus moi-même.
Car en moi désormais il doit reposer
à jamais en paix.
Monde, retire-toi, laisse entrer Jésus.




Gebt mir meinen Jesum wieder !
Seht, das Geld, den Mörderlohn,
Wirft euch der verlorne Sohn
Zu den Füßen nieder !

Qu’on me rende mon Jésus !
Voyez, l’argent, le prix du sang,
Le fils prodigue le jette
À vos pieds !




Χριστὸς ἀνέστη ἐκ νεκρῶν.
θανάτῳ θάνατον πατήσας
καὶ τοῖς ἐν τοῖς μνήμασι ζωὴν χαρισάμενος.

Le Christ est ressuscité des morts,
Par la mort, il a vaincu la mort
et à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie.

mercredi 1 avril 2026

Histoire — 1er avril 1918 à Québec : « Shoot to kill ! »

« Shoot to kill! ! » L’ordre, donné en anglais, était clair.

Le 1er avril 1918, à Québec, les soldats canadiens tuent quatre civils en marge d'une manifestation contre la participation obligatoire à la Première Guerre mondiale. Des anglophones vont jusqu’à réclamer la suppression d’un quotidien opposé à la conscription, Le Devoir, et souhaitent voir son directeur, Henri Bourassa, exécuté. C’est comme si la guerre s’étendait ici entre deux langues, deux nations.


L’édition de La Presse du 2 avril 1918. La une faisait mention de cinq morts, alors qu’il y en avait quatre.

À l’occasion du centenaire du conflit mondial, la réédition du récit palpitant Québec sous la Loi des mesures de guerre (1918) de l’historien Jean Provencher s’imposait, d’autant plus que le livre, publié en 1971, était depuis longtemps introuvable. Dans sa préface de l’époque, reprise aujourd’hui avec un avant-propos inédit de l’auteur, Fernand Dumont soulignait déjà l’importance de ce document construit à partir d’archives.

« Ce qui frappe avant tout dans ce livre », écrit Fernand Dumont en préface, « ce sont ces déferlements de foules –  15 000 personnes certains jours – sans chefs, sans orga­nisation, sans stratégie un peu définie. Protestation qui venait du fond d’une pénible vie quotidienne, d’une ran­cœur entretenue au fil des ans, mais jamais vraiment dite, d’une servitude qu’il était impossible de traduire dans un mouvement proprement politique. »

Les quatre tués du 1er avril 1918. Alexandre Bussières, Joseph-Édouard Tremblay, Honoré Bergeron et Georges Demeule. Archives de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

En juillet 1917, voyant l’hécatombe se prolonger en Europe et sous la pression de l’Empire britannique, le Premier ministre Borden vote la conscription. De nombreux Canadiens français refusent de s’y soumettre : l’armée canadienne est majoritairement anglophone et l’on sait de source sûre que les francophones, éparpillés, y endurent diverses brimades. Mais cette rébellion prend une tournure dramatique : elle vaut aux réfractaires l’intervention de l’armée fédérale, des perquisitions, des arrestations, la loi martiale.

Ce livre raconte les cinq jours d’émeutes du printemps 1918, cinq jours dont l’issue a été funeste pour quatre Québécois. L’ironie de l’Histoire est parfois violente : pour s’être opposés à la guerre, des Québécois sont morts de la guerre, dans les rues mêmes de Québec.

Québec, ville tranquille

Un monument est érigé en l’honneur
des quatre victimes à l’endroit où 
elles tombèrent sous les balles,
à l’intersection des rues Saint-Joseph,
Saint-Vallier et Bagot.
Réputée pour sa tranquillité, Québec sombre dans le chaos au printemps 1918. Durant la Semaine sainte, cinq soirées d’émeutes sans précédent frappent la capitale. Des violences provoquées par des opposants à la conscription qui se soldent par les salves d’une mitrailleuse de l’armée canadienne dans le quartier Saint-Sauveur, le 1er avril.

« L’utilisation d’une vraie mitrailleuse [par l’armée], c’était la première et je l’espère, la dernière fois que ça se produisait à Québec », raconte l’historien Jean Provencher, auteur d’un livre sur ces événements méconnus.

Les balles ont tué quatre résidents de ce quartier ouvrier, dont un adolescent de 14 ans et deux jeunes au tournant de la vingtaine.

Comment en est-on arrivé là ?

La Première Guerre mondiale révèle que les Canadiens anglophones, surtout les colons arrivés récemment au Canada réagissent comme les fidèles sujets de l’Empire britannique.

Ils favorisent, en majorité, la participation militaire de leur pays. Quant aux Canadiens français fiers d'être catholiques et séparés de la France républicaine et laïque depuis plus d’un siècle en subissant l’hégémonie britannique, leur désir de combattre l’Allemagne, pour aider l’une ou l’autre des grandes puissances belligérantes, est beaucoup moins ardent.

En 1917, le gouvernement canadien du conservateur Robert Laird Borden établit l’enrôlement obligatoire. La police fédérale poursuit les déserteurs. La réaction québécoise est hostile. Dans la frange libérale autonomiste, on évoque même l’idée d’un retrait du Québec de la Confédération.

Comment une telle escalade de violence a pu se produire dans une ville traditionnellement pacifique qui s’apprêtait pourtant à célébrer Pâques ?

Manifestation anticonscription organisée au Square Victoria, à Montréal, en 1917

« En mars 1918, ça brasse politiquement. Parce que d’abord un an avant, le Premier ministre du Canada [Robert Borden], en mai 1917, s’en va à Londres et il se fait demander d’amener d’autres soldats en Europe. C’est la guerre depuis trois ans. Une guerre sale, les tranchées, les gaz », explique Jean Provencher.

Une majorité de Québécois ne souhaitent donc pas « aller mourir en Europe » et certainement pas pour l'Empire britannique. Le Québec vote à 83 % contre la conscription qui oblige les hommes célibataires, sans enfant, de 20 à 35 ans, à s'enrôler dans l'armée.

Ottawa engagea à l'époque des « repéreurs » (des spotters), des agents fédéraux chargés de mettre la main au collet des conscrits qui ne se présentent pas aux bureaux de recrutement.

Ils sont une vingtaine à sévir à Québec et sont détestés.
Des familles ont appris que leur gars qui n’était pas rentré coucher avait été amené à Halifax, embarqué sur un bateau pour s’en aller à la guerre. Lentement, ça se transmet, ce genre d’informations. On trouve que c’est odieux.
Jean Provencher, historien

C’est dans ce contexte que des manifestations populaires contre la conscription se succèdent dans la ville de Québec au printemps 1918. Ottawa constate qu’agents de police et militaires canadiens-français se montrent, en général, solidaires de la foule, essentiellement de la même origine qu’eux. On fait donc venir des soldats anglophones du reste du Canada pour mater les protestataires.

Début des émeutes

La première émeute éclate à Québec le 28 mars 1918, quand Joseph Mercier, 23 ans, est interpellé par trois repéreurs. Il se trouvait avec un ami à la salle de quilles du Cercle Frontenac, située au coin des rues Saint-Vallier et Charest.

Joseph Mercier jure qu’il a des papiers d’exemption. Les repéreurs ne le croient pas. « Ils vont le traîner de force jusqu’au poste de police. Les gens sortant de la messe du Jeudi saint assistent à la scène. Ils veulent que le jeune soit libéré. Ils vont casser les vitres du poste de police. La foule prend en main l’événement. »

Des journaux estiment qu’ils sont de 2000 à 3000 émeutiers, la police de Québec parle de 5000. Joseph Mercier est finalement libéré. Il a effectivement droit à l’exemption. Trop peu trop tard, la foule veut la tête des repéreurs. Un repéreur qui tente de s’enfuir dans un tramway est reconnu. Le tram est renversé par les manifestants. L’homme est grièvement blessé. L’intervention d’un curé empêche la foule de le lyncher.

« Je pense que ça aurait été un bon coup du maire Lavigueur de demander le congédiement immédiat des spotters, les détestables », analyse Jean Provencher aujourd’hui.

Vendredi saint, le 29 mars


Malgré une journée tranquille, les émeutiers n’en ont pas fini. Les troubles reprennent le Vendredi saint en soirée. Les manifestants se rendent cette fois en Haute-Ville et visent les symboles de la conscription. Certaines sources avancent le chiffre de 15 000 insurgés.

Les bureaux de deux journaux en faveur de l’enrôlement obligatoire sont notamment saccagés : L’Événement et le Chronicle. On s’en prend ensuite à l’Auditorium, le futur Capitole de Québec, où un incendie est allumé.
On a réussi à monter à l’étage pour brûler les registres du registraire de l’armée, celui qui tenait le nom des conscrits sur fichiers.
Jean Provencher, historien

« Tant qu’à mourir au front, aussi bien mourir à Québec », pensent les hommes, accompagnés de femmes et enfants. Bouleversé, le maire de Québec ne lit pas l’acte d’émeute qui permettrait aux soldats dirigés par le général Joseph-Philippe Landry de faire feu.

Samedi et Dimanche de Pâques

Le lendemain, le Manège militaire est visé. La foule est toutefois accueillie par la cavalerie et des fantassins. L’affrontement fait quelques blessés. Des résidences et commerces sont vandalisés.

Le dimanche, 1200 soldats de l’armée canadienne débarquent à la gare du Palais en soirée à la demande du Premier ministre du Canada, Robert Borden. L’armée prend en charge les opérations, alors que les troubles se poursuivent.

« On a tassé le général [Philippe-Joseph] Landry, responsable des militaires de la région de Québec, et on a dépêché François-Louis Lessard, d’Halifax, par train. Et ils ont amené 1200 soldats du Manitoba et de l’Ontario. Par train. Et le lundi, ils ont dit : “C’est terminé” », commente Jean Provencher.

François-Louis Lessard, le Canadien français le plus haut gradé de l’armée, répond à l’avocat anticonscriptionniste Armand La Vergne, qui défend les manifestants : « J’ai la force et je m’en sers ! » Ces mots, mis en évidence par Provencher, l’excellent narrateur.

Le Devoir commet la même erreur que La Presse. Il n’y aura finalement que quatre morts.

Lundi de Pâques, le 1er avril

Des affiches sont placardées à Québec : « Défense d’être plus que trois, de protester et défiler ». Le général François-Louis Lessard est un partisan de la ligne dure.

Un nouveau rassemblement est observé lundi soir à la place Jacques-Cartier. Un acte d’émeute est lu en anglais seulement. Le tramway ne circule plus.

Des soldats à cheval refoulent aussitôt les émeutiers vers le quartier Saint-Sauveur. Un brouillard se met également de la partie.

« On a entendu des coups de feu qui ne venaient pas des militaires. Mais on ne sait pas trop d’où ça venait. Les militaires commençaient à être sur les nerfs. Ils ont installé une mitrailleuse en plein milieu du carrefour. Plusieurs se sont sauvés dans les trois directions possibles », affirme Jean Provencher.

Puis, les soldats ont fait feu. Deux salves de mitrailleuse ont été tirées.

Parlez français !

Sur la foule, où l’on entendait crier « Parlez français ! », les soldats ont tiré, profitant après coup des mesures de guerre adoptées rétroactivement qui leur assureront l’impunité.

Le nombre de blessés est incertain. Des médias parlent d’au moins 70. Le nombre d’arrestations est aussi sujet à débat. Des journaux énumèrent l’identité de prisonniers et leur adresse civique.

Pour le coroner responsable de l’enquête, il est prouvé que les quatre victimes étaient des curieux qui ne participaient pas à l’émeute. Honoré Bergeron, un menuisier de 49 ans qui a perdu la vie, rentrait chez lui à 22 h 40. Le jeune Georges Demeule se trouvait aussi à la mauvaise place au mauvais moment.

Le petit gars, il était curieux aussi. Il avait 14 ans. Il avait envie de savoir. Pour une fois que ça brasse à Québec.
Jean Provencher, historien

Pas d’indemnisation

Au terme de son enquête, le coroner a demandé en vain une indemnisation pour les familles des victimes. Au lendemain de la fusillade, le climat est étrange à Québec. La loi martiale est décrétée.

« Si on te reconnaît en ville, on peut te faire comparaître. Il y a de la crainte dans l’air », ajoute l’historien.

Puis, la guerre prend fin en Europe. L’événement tombe progressivement dans l’oubli. « Pendant très longtemps, on n’a jamais parlé des émeutes de Québec. Jamais. Ni dans les manuels scolaires ni lorsque le 1er avril arrive. Même moi, j’ai suivi des cours d’histoire et on n’en parlait pas. Je suis resté tellement surpris quand je suis tombé sur l’enquête de 487 pages du coroner », conclut Jean Provencher.



Québec sous la Loi des mesures de guerre 1918
par Jean Provencher
paru chez Lux
à Montréal,
en 2014,
166 pages

mardi 31 mars 2026

Les Occidentaux fuient leur pays en nombre record

On assiste selon The Economist à une augmentation rapide de l’émigration à partir des pays occidentaux, qui atteint aujourd’hui des niveaux inédits et pourrait avoir des conséquences économiques et politiques durables.

À partir d’un exemple symbolique, celui de l'ancienne Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern désormais installée en Australie, l’article de l'hebdomadaire londonien souligne que l’attention publique se concentre presque exclusivement sur l’immigration vers l'Occident, alors même que les départs explosent. Faute de statistiques fiables, le phénomène est mal mesuré, mais une estimation couvrant 31 pays occidentaux suggère qu’environ 4 millions de personnes ont quitté leur pays en 2024, soit une hausse d’environ 20 % par rapport à la période pré-pandémique.

 


Cette augmentation est généralisée : Canada, Nouvelle-Zélande, Suède, Italie ou encore Islande enregistrent des hausses marquées de départs. Même les États-Unis, malgré des données imparfaites, seraient concernés. Une partie du phénomène s’explique par un effet de rattrapage après les années 2022-2023, marquées par une forte immigration temporaire. Toutefois, les citoyens eux-mêmes émigrent davantage, en particulier les jeunes diplômés, qui sont nettement plus enclins à partir.

La majorité de ces expatriés ne quittent pas l’Occident, mais se déplacent au sein de celui-ci, alimentant ce que l’article appelle une « économie des expatriés ». Les États-Unis attirent une part importante de ces flux, notamment dans les secteurs technologiques, tandis que certains pays plus petits, comme les Pays-Bas, bénéficient aussi de ces mouvements.

Trois grandes causes expliquent cette dynamique:

  • D’abord, la pandémie a banalisé le travail à distance, rendant possible une mobilité géographique accrue.
  • Ensuite, la fiscalité joue un rôle croissant : l’augmentation des impôts sur les hauts revenus incite certains à s’installer temporairement dans des pays plus avantageux
  • Enfin, le facteur politique est déterminant : une défiance croissante envers les systèmes politiques pousse des individus de sensibilités diverses à chercher ailleurs un environnement plus conforme à leurs attentes. 
Des travaux universitaires suggèrent même un lien entre déclin démocratique et hausse de l’émigration.

Les conséquences pour les pays d’origine peuvent être lourdes : perte de talents, manque à gagner fiscal, fragilisation des finances publiques, voire dégradation de la qualité démocratique, les individus les plus ouverts ou qualifiés étant souvent ceux qui partent. Toutefois, cette dynamique a aussi un revers positif : les pays d’accueil bénéficient de ces compétences, et une partie des expatriés finit par revenir, apportant avec elle capital, savoir-faire et réseaux.

Ainsi, loin d’être un simple phénomène marginal, l’essor de l’émigration occidentale redessine en profondeur les équilibres économiques et humains au sein du monde développé, tout en renforçant l’interconnexion globale des sociétés.

Il y a 170 ans — avril 1856, prophétie suicidaire de la nation Xhosa


Au sud du fleuve Orange et du fleuve Fish (Vis en afrikaans), les colons franco-hollandais ont bien constitué le premier peuplement sédentaire, tandis que l’antériorité des Noirs au nord de la rivière Kei n’est contestée par personne.

De 1770 à la fin du XIXe siècle, on recense au total en Afrique australe neuf « guerres des frontières » ou « guerres cafres » (d’un mot issu de l’arabe [« mécréant »] qui désignait en Afrique les Noirs). 

Elles opposent les colons Boers, de rudes paysans calvinistes d’origine franco-hollandaise, aux éleveurs Xhosas, des Bantous à peau noire venus du nord, qui se sont installés à l’ouest du fleuve Fish. Ces guerres s’intensifient lorsque les Britanniques, arrivés au Cap en 1815, repoussent les Boers plus loin vers le nord. C'est le mouvement des Voortrekkers, symbolisé dans la carte ci-contre en grosses flèches grisées.

Les Xhosas tentent de résister y compris en adoptant les armes de l’ennemi : un journal en xhosa, Ikwesi (« L’Étoile du Matin ») est publié en 1841 et une traduction de l’Évangile établie dès 1854.

Démoralisés par leurs défaites successives face aux Boers et aux Anglais, notamment celle de 1853, et par les pertes de territoire qui en découlèrent, les Xhosas virent également leur mode social bouleversé par l’impossibilité pour les lignages de partir à la conquête de pâturages nouveaux puisque le front pionnier blanc bloquait le leur. Pour ce peuple qui, génération après génération avançait vers le sud en s’établissant sur des terres nouvelles, le traumatisme fut profond. Il fut amplifié par la terrible sécheresse de l’été 1855-56 (déjà le climat…), et par une épidémie de pleuropneumonie bovine qui éclata en 1854, tuant au moins 100 000 têtes de bétail.

Dans ce sentiment de fin du monde, les prophéties se succédèrent. L’une annonçait la défaite des Anglais en Crimée devant des Russes présentés comme la réincarnation des guerriers Xhosas morts au combat lors des précédentes guerres et qui étaient en marche vers le Xhosaland pour le libérer. Une autre annonçait que le chef qui avait conduit la guerre de 1850-1853 était ressuscité.

C’est dans ce contexte qu’en avril 1856, une jeune fille nommée Nongqawuse et appartenant à la chefferie Mnzabele établie dans la région de la basse rivière Great Kei, eut une vision : la puissance xhosa serait restaurée par les dieux, les troupeaux seraient multipliés et les morts ressusciteraient si tout le bétail, toutes les récoltes et toutes les réserves alimentaires étaient détruites.

Durant les 15 mois de la prophétie (avril 1856-juin 1857), les Xhosas tuèrent leur bétail, soit 400 000 têtes, et ils détruisirent leurs récoltes.

La prophétesse Nongqawuse
 
Le 16 (ou le 18 selon les sources) février 1857, le jour fixé par Nongqawuse, le pays demeura silencieux et, quand la nuit tomba, les Xhosas comprirent qu’ils allaient désormais subir une terrible famine. Les morts se comptèrent par dizaines de milliers et les survivants vinrent implorer des secours à l’intérieur du territoire de la colonie du Cap. Au lendemain de la famine, la population de la Cafrerie britannique, peuplée de Xhosas, est passée de 105 000 à moins de 27 000.

Ceux qui avaient tué leur bétail et détruit leurs récoltes accusèrent ceux qui ne l’avaient pas fait d’avoir empêché la réalisation de la prophétie. En effet, quelques chefs xhosas moins naïfs que les autres, l’on dirait aujourd’hui qu’ils étaient des « prophéto-sceptiques », avaient refusé de suivre les hallucinations de Nongqawuse et ils avaient été contraints de s’exiler au nord vers le Basutoland (Lesotho) pour échapper à la furie des croyants.

Le résultat de cette prophétie fut que les Britanniques n’eurent plus besoin de faire la guerre aux Xhosas puisque ces derniers s’étaient suicidés. Ils installèrent alors 6000 colons dans l’arrière-pays du port d’East London (aujourd’hui part de Buffalo City, rappel à l’importance du buffle dans la culture xhosa) et ils englobèrent la Cafrerie britannique dans leur colonie du Cap en 1866.


 Plus de détails en anglais


Voir aussi

« On a basculé dans l’antiscience »

J-P. Le Goff : « L’écologie participe des nouvelles formes de spiritualités diffuses »

Hystérie climatique : « la science est davantage en danger que la planète » selon le professeur Richard Lindzen du MIT


dimanche 29 mars 2026

Le nombre d’écoles islamiques au Canada augmente rapidement

« Nous serions tous prêts à nous battre et à mourir pour le Canada », déclare Abraham Abougouche tandis que la neige s’abat sur la fenêtre de son bureau. Le « nous » dont parle M. Abougouche désigne le personnel et les élèves de l’Edmonton Islamic Academy (EIA), la plus grande école de ce type sur le continent américain. Il en est le directeur. Son bureau arbore les symboles d’une double identité : des gants de boxe ornés du drapeau palestinien sont accrochés en face d’une vitrine remplie de souvenirs de hockey sur glace. Cet équilibre est délicat. « L’assimilation », dit-il, peut être « dangereuse si elle se fait aveuglément… Vous allez perdre votre identité personnelle, votre lien avec vos ancêtres. »

L'entrée de la Edmonton Islamic Academy

De nombreux parents musulmans à travers le Canada partagent son inquiétude. Ils craignent que le système scolaire public du pays — qui sépare généralement la religion de l’éducation, tout en autorisant les écoles religieuses à fonctionner de manière privée — n’éloigne leurs enfants des valeurs islamiques ou ne les expose à l’islamophobie. La plupart des élèves musulmans fréquentent le système public, mais les données de l’Association des écoles islamiques du Canada montrent une augmentation des inscriptions dans les écoles islamiques privées. Il y a de longues listes d’attente pour les écoles existantes et de nouvelles s’ouvrent rapidement.

L’EIA est une source d’inspiration pour bon nombre de ces nouvelles écoles. Fondée en 1987, elle compte aujourd’hui 1 400 élèves. Son grand hall central a été conçu pour servir également de mosquée. Elle construit actuellement une extension de 80 millions de dollars canadiens (60 millions de dollars américains) pour accueillir sa liste d’attente, qui dépasse les 1 500 noms. Elle devra faire face à une certaine concurrence, car le Centre Omar Ibn Al Khattab, une mosquée située au sud de la ville, construit également une école islamique sur une terrain de plus de 16 hectares.

Les inquiétudes liées à une éventuelle islamophobie jouent un rôle dans cette expansion. Mohamed Abdallah, qui préside le conseil d’administration de la N.L. Islamic School, un réseau d’enseignement à domicile à St Johns, la capitale de la province de Terre-Neuve-et-Labrador, rapporte qu’un enseignant d’une école publique locale a dit à des enfants musulmans « de retourner dans leur pays ». Il prévoit d’ouvrir bientôt une école physique dans la région et espère que cela aidera à persuader les parents musulmans de rester dans la province.

Fuite du public

Les systèmes scolaires publics réagissent à ces critiques. Les conseils scolaires de l’Ontario, du Manitoba et de la Colombie-Britannique ont adopté des politiques contre l’islamophobie. Certains vont plus loin. Le Waterloo Region District School Board, en Ontario, aurait fait la promotion d’un « magasin de vêtements islamiques », vendant des articles arborant des slogans tels que « One Ummah, One Love » (l'Oummah signifie « nation » ou « communauté » en arabe).


Les écoles privées canadiennes doivent suivre le programme scolaire établi par leur province [Ce n'est pas rigoureusement exact, voir encadré ci-dessous]. Cela vise à maintenir le niveau en mathématiques, en sciences et en sciences sociales. M. Abougouche explique que les écoles islamiques doivent faire preuve d’« un peu de créativité » pour intégrer des cours sur l’islam. À l’école primaire Tarbiyah, près de Toronto, l’étude du cycle de l’eau en cours de sciences est ponctuée de discussions sur l’eau en tant que bénédiction d’Allah. Les cours de mathématiques dans la plupart des écoles islamiques mettent en avant l’influence des mathématiciens musulmans. À l’école Albushra d’Ottawa, les cours de sciences sociales promettent de « mettre en valeur la riche mosaïque de la civilisation islamique » à travers « la littérature, la poésie et la narration ». M. Abougouche explique que les cours de sciences sociales cherchent à comparer le sort des Autochtones canadiens à l’expérience des musulmans d’aujourd’hui.

De nombreuses écoles islamiques prolongent la journée scolaire afin que les élèves puissent apprendre à réciter le Coran. Souvent, ces séances ne sont pas facultatives. À l’École Ibn Batouta, également à Ottawa, les élèves doivent s’efforcer de mémoriser au moins un sourate (chapitre) du Coran par an, et sont encouragés à en apprendre davantage.

Ahmed (nom d’emprunt), un Ghanéen de 17 ans scolarisé à l’école ICE Islamia de Toronto, arbore fièrement une large djellaba marocaine. « J’aime être perçu comme musulman » dit-il. Fréquenter l’Islamia lui permet de conserver un cercle d’amis restreint ; il a constaté que les adolescents non musulmans sont souvent déconcertés par sa foi et le font se sentir exclu. Ses camarades de classe se lancent des défis pour lire l’intégralité du Coran pendant le ramadan. Les éducateurs publics et les sociologues craignent que le fait de céder à cette préférence pour des groupes d’amis exclusivement musulmans ne nuise à la cohésion sociale.

Tous les élèves ne sont pas comme Ahmed, note Ali Khan, son directeur. Il s’occupe d’enfants qui sont « obligés » d’être à l’école par leurs parents. « Nous essayons d’en tirer le meilleur parti », dit-il. Il en persuade certains des avantages de l’éducation islamique ; d’autres retournent vers le système public.

Les parents n’obtiennent pas tout ce qu’ils veulent. À Edmonton, M. Abougouche note qu’il s’est opposé à la demande de classes séparées par sexe. Certaines écoles laissent les parents décider si leurs filles portent le hijab. D’autres imposent cette tenue. Une école de Winnipeg exige que les filles portent le hijab dès l’âge de dix ans. L’éducation à la sexualité et au genre est un autre sujet de friction.

Certains programmes scolaires imposent désormais aux établissements d’enseigner aux élèves ce que sont les personnes homosexuelles et transgenres. De nombreuses écoles musulmanes ignorent cette directive.

La ségrégation n’est pas absolue. M. Abougouche affirme que les liens tissés avec des écoles non musulmanes permettent aux élèves de côtoyer des enfants différents d’eux. « Nous créons une bulle destinée à les protéger », explique-t-il. « Mais nous reconnaissons également que si on ne leur permet pas de sortir de cette bulle, c’est tout aussi dangereux. » Le déjeuner est composé de poutine, un plat canadien [québécois en réalité] classique. Les élèves se rendent en file indienne à la mosquée pour prier, les garçons séparés des filles. M. Abougouche souhaite qu’ils profitent de tout : la prière et la poutine.

Source : The Economist 


La liberté pédagogique des écoles privées au Canada : une mosaïque provinciale

Au Canada, l’éducation relève exclusivement des provinces, ce qui crée une grande diversité dans la régulation des écoles privées (subventionnées ou non). Contrairement à une idée répandue, toutes les écoles privées ne sont pas tenues de suivre strictement le programme provincial. La liberté pédagogique — c’est-à-dire la capacité de choisir les contenus, méthodes et approches (y compris confessionnelles) — varie énormément selon la province, le statut de financement et le type d’établissement. Les écoles juives, huttérites ou mennonites illustrent bien ces différences.

Québec : le moins de liberté pédagogique

Le Québec est la province où les écoles privées disposent de la plus faible marge de manœuvre. Toutes les écoles privées, qu’elles soient subventionnées ou entièrement financées par les parents, doivent détenir un permis et offrir le Programme de formation de l’école québécoise (PFEQ) dans son intégralité. Les enseignants sont généralement certifiés par la province, et les écoles participent souvent aux évaluations provinciales. Même les établissements religieux (juifs, catholiques ou autres) ne peuvent déroger au cadre laïque : les cours comme l’ancien Éthique et culture religieuse (aujourd’hui Culture et citoyenneté québécoise) devaient être enseignés de manière « neutre » partout y compris dans des écoles catholiques privées comme Loyola qui s'est opposée à cette contrainte et a gagné en Cour Suprême. Les éléments confessionnels ne sont autorisés qu’en supplément, jamais en remplacement. [Québec : la guerre contre l'école privée est une guerre injuste,  Loi 9 sur la laïcité (lutte à l'entrisme islamiste à l'école publique) : école privée protestante menacée de fermeture]

Résultat : très peu de liberté pédagogique, même pour les écoles non subventionnées.

Provinces de l’Ouest : flexibilité variable selon le financement

En Alberta, Saskatchewan et Manitoba, les écoles privées financées (ou accréditées) doivent généralement suivre le curriculum provincial et employer des enseignants certifiés.

En revanche, les écoles indépendantes non financées bénéficient d’une plus grande autonomie sur les contenus et méthodes. Les communautés huttérites et mennonites profitent souvent d’un statut hybride : leurs écoles sur colonie sont généralement gérées par les divisions scolaires publiques (donc financées), mais adaptées culturellement. Les enseignants provinciaux certifiés dispensent le curriculum de base, avec des exemptions limitées et des cours de religion ou d’allemand hors horaire scolaire.

Les écoles mennonites privées suivent un modèle similaire, avec plus ou moins de liberté selon qu’elles demandent ou non du financement.

En Colombie-Britannique, les écoles indépendantes sont classées en groupes : les plus financées doivent respecter le curriculum provincial, tandis que les écoles non financées ont une plus grande latitude.

Ontario : une des plus grandes libertés

L’Ontario offre l’un des cadres les plus souples. Les écoles privées élémentaires (et les secondaires non inspectées) ne sont pas obligées de suivre le curriculum provincial. Elles doivent simplement enseigner des matières générales et respecter les lois sur la fréquentation scolaire.

Seules les écoles secondaires inspectées qui délivrent des crédits officiels doivent s’aligner sur le programme.

Cela profite particulièrement aux écoles juives, chrétiennes ou autres confessionnelles non financées, qui peuvent intégrer librement leurs valeurs et approches pédagogiques.

Les provinces maritimes et le reste du pays

Dans les provinces de l’Est (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, etc.), les écoles privées reçoivent rarement du financement public et jouissent donc d’une grande autonomie pédagogique, à condition de respecter les exigences minimales de fréquentation et de sécurité.

En résumé

La liberté pédagogique des écoles privées au Canada n’est pas uniforme : elle est maximale dans les écoles non financées en Ontario et dans certaines provinces de l’Ouest, et minimale au Québec, où même les établissements indépendants doivent s’aligner strictement sur le PFEQ et le cadre laïque. Les communautés religieuses tirent parti de ces variations provinciales pour maintenir leur identité éducative.

vendredi 27 mars 2026

L’Angola, pays lusophone, fait le pari du français obligatoire dès l’école primaire

Le gouvernement angolais introduit le français comme langue étrangère obligatoire dès 10 ans

Une réforme adoptée en juin 2025 rend l’enseignement du français obligatoire dans les écoles angolaises, marquant un tournant stratégique pour ce géant lusophone d’Afrique.


Depuis juin 2025, le gouvernement angolais a décidé d’introduire le français comme langue étrangère obligatoire dès le troisième cycle du primaire, soit à partir de 10 ans, comme le rapporte Le Monde. Jusqu’à présent, elle n’était qu’optionnelle, surtout cantonnée aux couloirs du secondaire et réservée à une minorité d’élèves. Désormais, le français s’apprend dès l’enfance dans ce pays lusophone de 39 millions d’habitants, appelé à en compter 75 millions d’ici à 2050.

Selon Ilyes Zouari, chercheur et président du Cercle d’études et de réflexion sur le monde francophone interrogé par Le Monde, l’objectif de cette réforme est de renforcer économiquement le pays en tissant des liens plus forts avec le Congo et la République démocratique du Congo (RDC) où le français est majoritaire. Il note également que l’enseignement du français dans les écoles primaires permettrait une consolidation de l’Angola sur le plan diplomatique. Le président Joao Lourenço joue notamment un rôle de médiateur dans le conflit qui déchire l’est de la RDC, et s’est récemment illustré en obtenant la libération de l’ex-président gabonais Ali Bongo en mai 2025.

Ses propos rejoignent ceux du rapport La langue française dans le monde, paru le 16 mars dernier, de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). «Dans la lusophonie africaine, le français est une langue étrangère enseignée à l’école [...] à cause de la proximité géographique avec des pays francophones», analyse-t-il. «Il n’est pas une langue à usage social, mais peut représenter un capital linguistique stratégique pour les élites ou dans les contextes diplomatiques». La mise en place en Angola de cette réforme sera progressive. Testée dans plusieurs établissements à la rentrée scolaire 2024, elle sera étendue à tout le territoire à partir de la rentrée 2028.

Une francophonie géopolitique

Ce choix angolais s’inscrit dans une tendance de fond. Selon l’OIF, 65 % des francophones vivent aujourd’hui sur le continent africain, et le français pourrait être parlé par 590 millions de personnes d’ici à 2050. Sur le plan économique, les 22 pays d’Afrique subsaharienne francophone affichent une croissance annuelle de 4,1 %, soit le double du reste de la région. Par ailleurs, cette réforme intervient dans un contexte de rapprochement entre Paris et Luanda. Si TotalEnergies demeure le premier opérateur pétrolier du pays depuis 1953, la relation bilatérale s’étend désormais bien au-delà des hydrocarbures.

Lors de la visite d’Emmanuel Macron à Luanda en mars 2023, les deux pays ont scellé un partenariat agricole et agroalimentaire, et également prévu le lancement d’Angeo-1, premier satellite de l’histoire angolaise, dont la construction a été confiée à Airbus. Langue d’enseignement sous la colonisation puis dans les premières années suivant l’indépendance (1975), le français avait progressivement disparu des programmes à partir des années 1980.

Il avait néanmoins survécu, de façon informelle, le long de la frontière avec la RDC, portée par le retour des réfugiés angolais au terme de la guerre civile (1975-2002). En 2022, l’Angola avait été admis comme membre observateur de l’OIF lors du Sommet de Djerba, premier pas vers une intégration plus profonde dans l’espace francophone. Dans son rapport, l’OIF marque comme «actions notables» que l’Angola «développe une politique linguistique active, valorise le français parmi ses diplomates et multiplie les partenariats éducatifs». Les défis pour l’avenir du pays en la matière ? L’OIF note un «manque de professeurs qualifiés» et un «besoin d’augmenter les filières universitaires en français».