mercredi 23 septembre 2026

Christian Rioux : « Faut-il croire un plagiaire ? Et si Thélyson Orélien était le Jason Arday québécois. »

À l’échelle du petit monde de Saint-Germain-des-Prés, c’est un véritable séisme.

Le roman à succès de l’écrivain haïtien qui vit au Québec, Thélyson Orélien (ci-dessous), a-t-il été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle ? C’est ce que nous disent les meilleurs logiciels destinés à repérer ces contrefaçons. Leur jugement semble accablant ainsi que celui des experts les plus pointus.



Le soupçon est d’autant plus grave que son roman, C’était ça ou mourir, est en lice pour les plus prestigieux prix littéraires français comme le Goncourt et qu’il a déjà remporté celui du roman de la FNAC. Jusqu’à mardi, Thélyson Orélien était considéré comme la révélation de cette rentrée littéraire. En France, et pour le Québec, ce n’est pas rien.

Pour le néophyte cette accusation est à la fois terrible et déconcertante. C’est un peu comme si on lui demandait de juger de la qualité des vaccins contre la Covid. Depuis deux jours, plus les experts défilent à la télévision, moins le quidam s’y retrouve.

Mais c’était avant que l’on découvre que, dans ses chroniques, Thélyson Orélien a allègrement plagié des articles de la presse étrangère. Si l’on pouvait certes douter de la première accusation et croire que les nombreux logiciels qui détectent les textes écrits par l’IA avaient des failles, il n’en va pas de même pour la seconde.

Plusieurs de ses articles écrits il y a plus d’une décennie ne sont en réalité que des traductions littérales et bancales d’articles ou d’extraits de livres, comme vient de le reconnaître La Presse. Sa chronique « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal » publiée le 28 février 2013 reproduit mot pour mot de larges extraits de celle de Dean Andy Bautista dans le Philippine Star, « My four centavos » (23 février 2013). Même chose pour « Le prochain pape devrait être plus jeune » (15 février 2013) qui reproduit en partie un éditorial de The Hindu. Dans plusieurs textes, l’auteur n’hésite pas non plus à s’approprier des extraits du « futurologue » Alvin Toffler sans jamais le citer.



Last but not least, sa nouvelle « Où va le monde » qui reçut le Prix du public de Radio-Canada en 2014 était plagiée d’un texte de l’écrivain français Louis Pauwels. [Note du carnet: Il s'agit de préface du Matin des magiciens, de Louis Pauwels et Jacques Bergier, publié en 1960.] Notons en passant qu’au moment où la polémique éclatait, Thélyson Orélien faisait opportunément disparaître son blog personnel.

Ici, il n’est plus question de débat entre spécialistes et d’évaluation technique de la qualité d’un logiciel. Il n’y a plus la moindre marge d’erreur. Il suffit de savoir lire. Or, la crédibilité de Thélyson Orélien sort de cette épreuve pour le moins égratignée. Sinon en pièces.

Comment croire que l’écrivain a eu plus de scrupules à utiliser l’IA pour son roman comme l’indiquent les logiciels les plus perfectionnés ?

Un véhicule de la pensée unique

Si l’affaire ébranle tout le milieu littéraire, c’est qu’au-delà de la personne de Thélyson Orélien, elle pose des questions abyssales.

On se demande en effet comment, si ce roman a vraiment été écrit (coécrit ou réécrit) par l’IA, il a pu être à ce point encensé par les meilleurs critiques de France et de Navarre ? Comment expliquer qu’il ait pu franchir tous les filtres qui normalement précèdent une candidature à ces prestigieux prix littéraires, et être publié par deux éditeurs respectés ? Comment ne pas avoir le vertige en se disant que l’IA serait dorénavant capable de produire un roman qui recueille les éloges de tant de critiques et parvient à séduire un public aussi vaste ?

La réponse à ces questions réside dans la nature même de l’IA.
Celle-ci ne construit ses réponses qu’en recoupant les informations qu’elle a pillées dans des centaines de milliers de documents. Elle ne rapporte pas ce qu’elle considère comme la « vérité » — comment une machine pourrait-elle se poser une question aussi existentielle ? —, mais l’opinion générale, dominante et majoritaire. Si tout le monde dit que la terre est plate, l’IA dira que la terre est plate. Elle ne fait que restituer le consensus mou de la société.

En ce sens, l’IA est un gigantesque véhicule de la pensée unique.

Il n’est donc pas difficile de croire qu’elle pourrait être en mesure d’écrire un roman qui tienne compte de ce qu’apprécie une majorité de lecteurs, qui reprend les formules les plus à la mode, construit des phrases faciles à lire, reprend des figures de style éprouvées. « Une langue morte et [des émotions pré]calibrée[s] », dit la chroniqueuse Élisabeth Lévy. Bref, un roman qui coche toutes les cases du succès littéraire.

Or, le roman de Thélyson Orélien est largement de cette eau. Il raconte l’histoire on ne peut plus édifiante de Jonas Dorléon, valeureux migrant qui quitte Haïti, traverse tous les obstacles les plus abominables pour arriver jusqu’à cette terre resplendissante appelée Québec où il pourra enfin s’émanciper. Même si, en passant, les autochtones pourraient être plus accueillants. Bref, Thélyson Orélien raconte l’histoire édifiante que tout le monde attendait. Celle qui nous rassure tous, pleine de bons sentiments, qui éponge les larmes de notre culpabilité et rassure nos bonnes âmes en confortant leur culte de l’Autre.

Malheureusement, le style est dans la même veine. À mille lieues d’un Aimé Césaire ou d’un Dany Laferrière, les phrases sont d’une simplicité déconcertante. Pas la moindre complexité syntaxique. Pas de descriptions un peu senties d’un paysage ou des personnages — un adjectif suffit, une brève figure de style souvent convenue et parfois même incompréhensible. Pas la moindre sonorité créole, à part les dialogues évidemment. Et surtout cette impression permanente de survoler le monde sans y toucher comme le ferait un touriste en mal de frissons.

L’« emblème de la diversité »

Mais, il y a une autre explication à l’ascension phénoménale de Thélyson Orélien. C’est le préjugé favorable dont il aurait bénéficié à cause de ses origines. Impossible de mettre de côté cette question que tout le monde se pose, mais que personne n’ose formuler.

On nous accusera de préjugés racistes. Mais d’où pourrait bien venir cette interrogation sinon de ces politiques qui pratiquent ouvertement et ostensiblement la discrimination positive ?

C’est un secret de polichinelle qu’à notre époque nombre de rédacteurs en chef et de directeurs littéraires ont tendance à privilégier une œuvre lorsqu’elle vient d’un membre d’une minorité raciale, ethnique ou sexuelle. On peut parier que Thélyson Orélien n’aurait pas eu accès à des tribunes aussi prestigieuses s’il n’avait pas correspondu aux critères des programmes d’égalité, de diversité et d’inclusion (EDI) qui sont devenus le credo du monde médiatique.

On peut d’ailleurs se demander si l’écrivain haïtien ne serait pas le double de Jason Arday, cet universitaire britannique de 41 ans qui s’est suicidé après qu’on eut découvert qu’il avait plagié une grande partie de sa thèse de doctorat et menti effrontément sur son parcours universitaire.

La grande question alors posée fut de savoir comment ce fils de parents ghanéens avait pu franchir tous les filtres qui empêchent normalement un tel escroc d’accéder à ces postes. Poser la question, c’était y répondre puisque Cambridge rêvait depuis des années de recruter un professeur qui serait l’« emblème de la diversité », selon les mots du Telegraph.

Ce n’est pas un hasard si Arday vient du Royaume-Uni et Orélien du Québec, deux champions des programmes d’EDI.

Difficile de prédire comment se terminera cette histoire tant les enjeux économiques et idéologiques sont considérables. Chose certaine, ceux qui croyaient servir une cause juste ont fait le contraire. Si la forfanterie du plagiaire Thélyson Orélien devait triompher, imaginez la suspicion qu’elle ferait peser sur le travail de tous ces jeunes auteurs qui s’acharnent, eux, à construire une œuvre littéraire.

Voir aussi

 
 
L'icône diversitaire de Cambridge dans la tourmente pour plagiat et affabulations

 
 
 

 
 
 

mardi 22 septembre 2026

« Le phénomène de la rentrée » écrit par l'intelligence artficielle ? (m à j)

"Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine"

Dans un communiqué publié mardi soir par son éditeur québécois, les Éditions du Boréal, Thélyson Orélien rappelle la tradition littéraire haïtienne et caribéenne dans laquelle son roman s'inscrit.

"C’est dans cet héritage que ma voix s’est construite. On peut discuter de mon style, mais faire de ses procédés des preuves d’intelligence artificielle n’a rien à voir avec la critique littéraire, affirme-t-il. Je me demande si l’on soupçonnerait aussi Césaire ou Jacques Stephen Alexis, dont je tente modestement d’apprendre la liberté de langue."

En entrevue au quotidien français Libération, l'auteur affirme également subir, depuis qu'il est en France pour promouvoir C’était ça ou mourir, "de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs, mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire".

"Je n’y prêtais aucune attention, mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. Je ne suis pas triste, mais en colère, dit-il. Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis."

"J’ai toujours aimé la création et l’écriture. Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine", ajoute-t-il en entrevue avec Libération.


Avez-vous entendu parler de ce roman ? Il serait, paraît-il, le phénomène de cette rentrée littéraire.

Lauréat du prix Fnac, du prix Méduse et du prix Première Plume, il est donné comme un sérieux prétendant au prix Renaudot et figure parmi les ouvrages en lice pour les prix Goncourt, Femina, Médicis et Décembre. Il est, en outre, en cours de traduction dans une vingtaine de langues.

Or, selon Pangram, ce roman serait rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle.

Balance ton Claude a soumis à l’analyse plusieurs passages, prélevés à différents endroits du manuscrit. Le résultat est, presque invariablement, le même : 100 % IA — notamment pour les deux premiers chapitres, reproduits dans le tweet ci-dessous.

Selon Balance ton Claude, Pangram est présenté comme l’un des détecteurs d’IA les plus fiables : son taux de faux positifs serait de 0,0041 %, soit environ un texte humain sur 24 400. Sur 996 273 textes antérieurs à 2022, seuls 14 — soit 0,0014 % — ont été classés par Pangram comme étant, au moins partiellement, générés par une IA.

Si l’on considère, à titre théorique, vingt passages indépendants présentant chacun ce même taux de faux positif, la probabilité qu’ils soient tous erronément identifiés comme produits par une IA serait de (0,0041 %)²⁰, soit environ 0,18 × 10⁻⁴⁵ %.

Le roman comporterait bien davantage que vingt signalements.

Balance ton Claude milite précisément contre ce qu’il appelle la « pollution des fils d’actualité » : la prolifération de textes générés ou fortement assistés par l’intelligence artificielle, publiés comme s’ils étaient l’œuvre de leurs auteurs.

Une telle accumulation de résultats ne constitue évidemment pas, à elle seule, une preuve de l’usage d’une IA ; elle appelle néanmoins, à tout le moins, une explication.



Avis d'un lecteur sur Babelio:

dimanche 20 septembre 2026

Le plan « nataliste » du PQ : couverture de la SRC et réaction de Mme Fréchette


Le 20 septembre, le Parti québécois a présenté une série de mesures destinées à soutenir les familles et à enrayer le déclin de la fécondité : 10 000 nouvelles places en CPE en quatre ans, en plus des 15 000 déjà prévues, bonification du Régime québécois d’assurance parentale, remboursement des deuxième et troisième cycles de fécondation in vitro et supplément aux allocations familiales pour les troisième et quatrième enfants. Ce dernier atteindrait 350 $ par année pour le troisième enfant et 700 $ pour le quatrième. Le Parti québécois présente ces mesures comme un ensemble destiné à permettre aux familles de réaliser leur projet familial.

La couverture de Radio-Canada et la réaction de Christine Fréchette soulèvent toutefois plusieurs questions. Certaines sont de simple précision factuelle; d’autres concernent le choix des éléments mis en avant et ceux qui sont laissés de côté. Quant au plan du PQ lui-même, on peut prendre au sérieux son diagnostic sans pour autant considérer que l’ampleur des mesures annoncées soit nécessairement à la hauteur du problème.

Une présentation étonnamment lacunaire de la SRC

Comparés aux autres encadrés consacrés aux partis, les quelques mots réservés au programme du PQ donnent une image particulièrement appauvrie de ses propositions. Pas un mot sur les montants, les modalités, le RQAP, la FIV ou le supplément au 3e et au 4e enfant. L’encadré vide le programme dont le texte, deux paragraphes plus loin, souligne le caractère nataliste.

La remontée à 1,73 est escamotée

La SRC écrit :

« Le taux de fécondité, présentement au Québec, est de 1,33, a affirmé le chef péquiste. C'est le plus bas de notre histoire.

L'Institut de la statistique du Québec le  place plutôt à 1,36 pour l'année 2025, à égalité avec le taux enregistré en 1986. »

Notons que la SRC se trompe même d’année pour le creux, elle écrit 1986, il s'agit de 1987.

Entre le précédent creux de 1987 et le taux de 2025, l’indice synthétique de fécondité québécois est fortement remonté : 1,42 en 1988, 1,51 en 1989, 1,63 en 1990, puis 1,73 en 2008 et en 2009, avant de redescendre jusqu’à 1,33 en 2024 et 1,36 en 2025. La série historique de l’ISQ est parfaitement claire.

Or cette remontée importante est escamotée dans le traitement de Radio-Canada : on passe simplement du précédent creux au niveau actuel. Cet escamotage permet de présenter une histoire beaucoup plus simple que la réalité: le Québec s’inquiétait déjà de sa faible fécondité en 1987, il s’en inquiète encore aujourd’hui et, malgré des décennies de politiques familiales, il serait finalement au même point. Pourquoi tout ce foin donc?

Mais ce n’est pas toute l’histoire. La question intéressante n’est pas de savoir que le Québec est à nouveau à 1,36; il faut d'abord dire qu'il est monté à 1,73, comprendre les raisons de cette hausse, puis pourquoi il a reperdu ces 0,37 enfant par femme.

Cette question oblige notamment à examiner les politiques familiales mises en œuvre pendant cette période, au lieu de considérer rétrospectivement que les expériences antérieures ont été globalement vaines ou de supposer que les politiques actuelles constituent nécessairement la bonne réponse.

Le « bébé bonus » : ni miracle ni échec pur et simple

Le programme d’allocation à la naissance instauré par le gouvernement Bourassa en 1988 était beaucoup plus généreux que le supplément annoncé aujourd’hui par le PQ : 500 $ pour le premier enfant, 1 000 $ pour le deuxième et jusqu’à 8 000 $ pour un troisième enfant ou un enfant de rang supérieur.

Mme Fréchette affirme, selon l'article de SRC, que ce programme d'allocation à la naissance a été « un échec ».

Le programme a été abandonné en 1997 et son bilan politique a souvent été présenté par les médias et les politiciens progressistes comme celui d’un échec. Mais il faut distinguer ce jugement politique de ce que les travaux empiriques ont effectivement établi.

L’économiste Kevin Milligan a estimé que le programme avait contribué à plus de 93 000 naissances supplémentaires entre 1989 et 1996, pour un coût moyen d’environ 15 000 $ par naissance supplémentaire. Il a également estimé un effet positif important sur les naissances de rang élevé. Cardus reprend ces résultats dans son étude consacrée à la dénatalité québécoise.

Ces résultats ne signifient évidemment pas que le « bébé bonus » aurait à lui seul provoqué la remontée jusqu’à 1,73. Une évolution démographique n’a jamais une cause unique. Ils signifient en revanche que « le programme n’a pas résolu la dénatalité » et « le programme n’a eu aucun effet » sont deux propositions très différentes. La seconde n’est pas compatible avec les résultats de cette évaluation.

Le bilan honnête est donc plus nuancé : le programme semble avoir produit un effet démographique réel, mais relativement coûteux et insuffisant à lui seul pour maintenir durablement une fécondité élevée. Ce n’est ni une recette miracle ni un non-événement. Nous disons relativement coûteux car le programme des CPE mis de l'avant par la suite est nettement plus coûteux comme nous le verrons ci-dessous.

Deux politiques, deux échelles de dépenses

La comparaison des moyens financiers permet aussi de relativiser les jugements portés sur les politiques familiales québécoises. Le « bébé bonus » de 1988-1997, que l’on présente volontiers comme un échec, a coûté au total environ 1,4 milliard de dollars sur huit ans, soit quelque 176 millions par année en moyenne. Selon l’évaluation de Kevin Milligan, il aurait pourtant entraîné environ 93 000 naissances supplémentaires. L’étude de l’Institut C.D. Howe chiffre le coût moyen à environ 15 000 $ par naissance supplémentaire.

À titre de comparaison, le gouvernement du Québec consacre aujourd’hui 3,8 milliards de dollars par année au financement des services de garde éducatifs à l’enfance, qui comprennent les CPE, les garderies subventionnées et non subventionnées ainsi que les services de garde en milieu familial. Le budget de dépenses 2026-2027 indique 312 349 places et 3,8 milliards de dollars de financement. Tout cela alors que le Québec atteint à nouveau un creux historique démographique.

Il faut évidemment comparer avec prudence des politiques qui n’ont ni le même objectif ni la même structure. Mais l’ordre de grandeur est difficile à ignorer : le financement annuel actuel de l’ensemble des services de garde est environ vingt-deux fois supérieur à la dépense annuelle moyenne du « bébé bonus ».

Cette comparaison ne permet évidemment pas de juger de l’efficacité respective des deux politiques : elles n’ont ni les mêmes objectifs ni la même structure. Elle donne néanmoins une idée de l’écart d’échelle : le financement annuel actuel de l’ensemble des services de garde est environ vingt-deux fois supérieur à la dépense annuelle moyenne du “bébé bonus”. Dès lors, il serait pour le moins étrange de qualifier automatiquement l’un de succès et l’autre d’échec sans préciser le critère retenu.

Notons, en outre, que le bilan des CPE est loin d’être unanime : les travaux de Baker, Gruber et Milligan ont associé le programme à une hausse de l’anxiété, de l’agressivité et de l’hyperactivité, sans gain cognitif durable, cependant que d’autres évaluations insistent sur l’emploi des mères et la conciliation travail-famille.

Quand on compare les CPE et le « bébé bonus », il faut constater que les critères utilisés pour juger leur efficacité ne sont manifestement pas les mêmes et que ces critères dépendent d'une vision du monde. L’un juge d’abord le renouvellement des générations ; l’autre, le taux d’emploi des mères. On peut tenir les deux pour légitimes. On ne peut pas déclarer l’un « échec » et l’autre « succès » sans dire quel critère principal on a choisi. 

Si l’objectif des garderies était de réduire l’écart entre le nombre d’enfants souhaité et le nombre effectivement né, il faut mesurer cet effet.

Or le bilan démographique rend cette question difficile à éluder. En 2025, le Québec a enregistré 78 200 naissances pour 80 450 décès. Les décès ont donc dépassé les naissances pour une deuxième année consécutive. L’âge moyen à la naissance du premier enfant atteint désormais 30,2 ans. L’ISQ fournit ces données dans son bilan démographique de 2025.

« Cela ne reflète pas ce que veulent les Québécois » ?

Réagissant au plan du PQ, Christine Fréchette l’a qualifié de clairement « nataliste » et a déclaré : « Je crois que cela ne reflète pas ce que veulent les Québécois. » Ses propos ont notamment été rapportés par TVA Nouvelles.

Cette affirmation appelle une question simple : qu’est-ce que veulent les Québécois en matière de nombre d’enfants?

Un indice synthétique de fécondité de 1,36 ne répond évidemment pas à cette question. Il mesure une fécondité observée, pas un idéal familial. Les deux notions ne doivent pas être confondues.

Les données de Cardus sont précisément intéressantes sur ce point. Dans son étude consacrée au Québec, Cardus rappelle qu’un sondage du ministère de la Famille montre que 66,7 % des jeunes Québécois souhaitent avoir des enfants et que, parmi ceux qui en désirent, 90,3 % souhaitent en avoir au moins deux. Une autre enquête de Cardus auprès de femmes canadiennes montre, selon les groupes d’âge, des nombres d’enfants désirés de 2,00 à 2,40; 59,8 % des femmes interrogées déclarent avoir moins d’enfants qu’elles ne le souhaiteraient.

Ces données ne démontrent pas qu’une politique particulière permettrait de combler cet écart. Elles établissent néanmoins un point important : la faiblesse de la fécondité réalisée ne peut pas être assimilée à une préférence collective pour les familles de 1,36 enfant.

La déclaration de Mme Fréchette est donc, pour le moins, insuffisamment étayée. Si elle veut dire que les Québécois ne souhaitent pas une politique explicitement pronataliste, cette proposition pourrait être étayée par des données d’opinion portant précisément sur ce sujet. Si elle veut dire que les Québécois ne souhaitent pas avoir davantage d’enfants que n’en indique leur fécondité actuelle, les données disponibles ne permettent pas de l’affirmer.

Cette lecture du « désir » des Québécois n’est d’ailleurs pas un accident de conférence de presse. Plus tôt dans la campagne, face à la proposition conservatrice de verser une aide directement aux parents qui gardent leurs jeunes enfants à la maison, Mme Fréchette a repris le désormais très vieux soupçon : l’argent qui suit l’enfant, plutôt que la place en service de garde, ramènerait les femmes aux berceaux et aux fourneaux. Rappelons que cette formule est ancienne, déjà en 1982, Claire Bonenfant, alors présidente du Conseil du statut de la femme, craignait qu’une politique familiale encore embryonnaire ne soit un natalisme « déguisé » renvoyant les femmes « aux berceaux et aux fourneaux » (p. 125). La rhétorique n’a pas changé depuis près d’un demi-siècle. La situation démographique, elle, n’est plus la même : le Québec enregistre maintenant plus de décès que de naissances.

Dans les déclarations de Christine Fréchette, le choix parental semble n’être pleinement légitime que lorsqu’il coïncide avec le modèle qu’elle juge émancipateur — les deux parents au travail, l’enfant en institution. L’autonomie, dans cette logique, ne consiste pas à laisser une mère ou un père arbitrer entre le CPE, les grands-parents ou la maison ; elle consiste à orienter fiscalement et rhétoriquement vers une seule de ces options. 

Mme Fréchette dit « nataliste » comme on dit « réactionnaire » : non pour décrire une mesure, mais pour la rendre moralement suspecte. Un supplément de 350 $ au troisième enfant est une aide ciblée, d’ailleurs trop modeste. Le logiciel de la chef de la CAQ est suranné, c'est un vieux réflexe : traiter le désir d’enfant comme une menace pour l’autonomie, plutôt que comme un projet que l’État peut lever ou entraver.

Le plan du PQ est très modeste 

On peut prendre au sérieux le diagnostic du PQ sans considérer que l’ampleur des mesures annoncées soit nécessairement à la hauteur du défi.

Le choix de cibler le troisième enfant n’est pas absurde : le passage de deux à trois enfants entraîne souvent des dépenses qui changent d’échelle, notamment en matière de logement et de transport. Le PQ met d’ailleurs lui-même l’accent sur ces coûts.

Mais 350 $ par année pour le troisième enfant et 700 $ pour le quatrième ne constituent pas un nouveau « bébé bonus » comparable à celui de la fin des années 1980. Même en tenant compte des autres mesures — RQAP, CPE et fécondation in vitro —, l’incitation financière directe à avoir un troisième enfant demeure limitée.

Il serait donc prématuré de présenter ce plan comme capable, à lui seul, de renverser la tendance. Si ces mesures sont adoptées, leur intérêt devra être évalué sur des résultats concrets : nombre de naissances supplémentaires, coût par naissance, effet sur le calendrier des naissances et surtout effet durable sur le nombre total d’enfants par famille.

Le PQ avec cette annonce a le mérite de poser explicitement la question de la fécondité. Le Québec est très loin du seuil de remplacement des générations et connaît désormais un accroissement naturel négatif.

Peter Gray, Jonathan Haidt et la crise de l’enfance

Peter Gray a récemment publié Restoring Childhood: How to Set Kids Free in the Age of Anxiety (littéralement, Retrouver l'enfance : Comment libérer les enfants à l'ère de l'anxiété). Psychologue et professeur de psychologie et de neurosciences au Boston College, Gray, qui étudie depuis longtemps le jeu et l'autonomie des enfants, y conteste l'explication aujourd'hui dominante de la dégradation de la santé mentale des adolescents : selon lui, le problème vient moins des téléphones intelligents et des réseaux sociaux que de la transformation de l'enfance, et notamment de l'emprise croissante de la réussite scolaire.

Son principal contradicteur est Jonathan Haidt, dont le livre Génération anxieuse, paru en français en 2024, a contribué à populariser l'idée que la généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, à partir du début des années 2010, est à l'origine de l'augmentation de l'anxiété et de la dépression chez les jeunes. Mais l'opposition entre les deux hommes est moins radicale qu'il n'y paraît. Haidt avait déjà décrit plusieurs années auparavant une autre transformation de l'enfance : la montée de l'anxiété parentale et la disparition progressive du jeu libre et des déplacements sans surveillance. Le véritable désaccord porte donc surtout sur ce qui s'est produit ensuite et sur le poids à attribuer à l'école et à l'environnement numérique.

Haidt et Greg Lukianoff avaient publié en 2018 The Coddling of the American Mind. Ce livre n'a pas été traduit en français à notre connaissance. Son titre pourrait se traduire par Le Dorlotage de l'âme américaine, car il s'agit d'un clin d’œil au livre d'Alan Bloom, The Closing of the American Mind (publié en français sous le titre de L'Âme désarmée). 

Dans cet ouvrage, Haidt décrivait notamment la montée, à partir des années 1980, d'une parentalité dominée par la peur du danger. Il évoquait la médiatisation des enfants disparus et l'apparition, en 1984, de leurs photographies sur les boîtes de lait. Cette peur aurait contribué à faire disparaître une forme d'enfance dans laquelle les enfants jouaient dehors, se déplaçaient seuls et apprenaient à évaluer eux-mêmes les risques ordinaires.

Gray fait remonter lui aussi à cette période le recul de la liberté laissée aux enfants. Il évoque plusieurs affaires d'enfants enlevés puis assassinés qui ont nourri une peur durable de l'enlèvement, alors que le monde n'était pas devenu proportionnellement plus dangereux. Les parents ont progressivement considéré leurs enfants comme plus vulnérables et ont davantage encadré leurs déplacements et leurs activités. Selon Gray, cette évolution a privé les enfants d'occasions essentielles de jouer librement, de prendre de petits risques et d'apprendre par eux-mêmes à se débrouiller.

Il y a donc ici un premier point d'accord important entre Gray et Haidt : la crise actuelle de l'enfance ne commence pas avec le téléphone intelligent. Tous deux décrivent une première transformation, amorcée dans les années 1980, au cours de laquelle la peur des dangers du monde réel a progressivement conduit à une surveillance accrue et à une diminution de l'autonomie enfantine.

Ils divergent en revanche sur ce qui s'est produit ensuite. Pour Haidt, l'apparition du téléphone intelligent et des réseaux sociaux constitue une seconde rupture, beaucoup plus brutale : l'enfance déjà privée d'une partie de son autonomie dans le monde réel aurait été remplacée, chez les adolescents, par une enfance largement organisée autour du monde numérique. Pour Gray, la transformation de l'école et la pression croissante exercée par la recherche de la réussite scolaire jouent un rôle beaucoup plus important, tandis que les données ne justifieraient pas de faire des réseaux sociaux la cause principale de la crise.

Le désaccord n'est donc pas seulement théorique. Haidt préconise des restrictions collectives très larges ; Gray considère ces restrictions comme une réponse à une panique morale insuffisamment étayée par les données. Haidt propose notamment de retarder le téléphone intelligent jusqu'à 14 ans, les réseaux sociaux jusqu'à 16 ans et de rendre les écoles exemptes de téléphones ; Gray préconise plutôt d'apprendre aux enfants à utiliser ces outils avec discernement, tout en restaurant le jeu, l'autonomie et les activités dans le monde réel. Guide de lecture de The Anxious Generation, Penguin Random House

Gray voit dans l'évolution de l'école américaine une composante essentielle de cette histoire. Le Common Core est un ensemble de normes scolaires américaines, adopté par la plupart des États à partir de 2010, qui fixe des attentes communes principalement en anglais et en mathématiques pour les élèves de la maternelle à la fin du secondaire.

Gray met notamment en parallèle une enquête de l'American Psychological Association de 2009, dans laquelle 44 % des élèves déclaraient s'inquiéter de leur réussite scolaire, et une enquête de 2013, dans laquelle 83 % considéraient l'école comme une source importante de stress. Il observe également que, lorsqu'on demande aux adolescents ce qui les rend anxieux ou déprimés, l'école arrive fréquemment en tête.

Il faut toutefois préciser ce que signifie ici « Common Core ». Les normes elles-mêmes ne prescrivaient ni davantage d'heures de cours, ni davantage de devoirs, ni une compétition accrue entre les élèves. Le point institutionnel de Gray est plutôt que leur mise en œuvre s'est inscrite dans un régime scolaire américain déjà transformé par l'évaluation permanente des établissements et des enseignants, l'importance croissante des résultats aux tests et l'enseignement orienté vers ces évaluations. Le No Child Left Behind Act, adopté en 2001, avait déjà fortement renforcé cette logique de responsabilisation fondée sur les résultats. Le Common Core, arrivé autour de 2010, en a été, dans de nombreux États, le nouveau cadre visible et le catalyseur.

C'est dans ce contexte que la thèse de Gray prend davantage de force : il ne dit pas simplement que les enfants ont davantage de travail scolaire ; il soutient que l'école est devenue un système de plus en plus orienté vers la mesure de la performance, au détriment du jeu et de l'exploration. Plus les parents et les enfants considèrent que la réussite scolaire détermine l'avenir, plus ils sont tentés de sacrifier le jeu libre à des activités jugées utiles.

Cette conception explique également sa défense d'une plus grande autonomie des enfants. Gray préconise notamment de leur confier des tâches domestiques, de leur permettre de prendre certaines décisions et, lorsque les circonstances le permettent, de les laisser se déplacer et jouer sans surveillance permanente.

Il ne s'agit donc pas, selon lui, d'une nouvelle méthode éducative qui demanderait davantage aux parents, mais au contraire de leur rendre du temps : lorsque les enfants apprennent à accomplir eux-mêmes certaines tâches et à prendre des responsabilités adaptées à leur âge, les parents n'ont plus à les faire à leur place.

Gray ne soutient pas pour autant qu'il faille laisser les enfants faire n'importe quoi sur Internet. Il admet la nécessité de règles et considère que certains contenus devraient être interdits à tous, pas seulement aux mineurs. Mais il conteste l'idée que l'usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux puisse expliquer à lui seul la dégradation de la santé mentale des jeunes. Il rappelle notamment que le rapport des National Academies de 2024 ne permet pas d'établir que les réseaux sociaux provoquent des changements dans la santé des adolescents à l'échelle de la population. Le rapport relève toutefois plusieurs mécanismes potentiellement nocifs et souligne la diversité des effets selon les individus. National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, Social Media and Adolescent Health (2024)

Gray a donc raison sur une partie essentielle du diagnostic de fond. On a progressivement retiré aux enfants une part de leur liberté, de leur autonomie et de leurs responsabilités, tandis que le temps consacré au jeu libre diminuait. L'école occupe parallèlement une place croissante dans leur vie, et une culture de la performance peut transformer l'enfance en préparation permanente à l'étape suivante.

Il a également raison de contester l'explication qui ferait des réseaux sociaux la cause unique de la crise. Les conclusions des National Academies ne permettent pas de leur attribuer un effet causal sur la santé des adolescents à l'échelle de la population. Mais cela ne suffit pas à réfuter la thèse plus précise de Haidt : celui-ci ne soutient pas seulement qu'un nombre élevé d'heures passées devant un écran serait nocif ; il avance que le téléphone intelligent a modifié en profondeur les relations sociales des adolescents, leur attention, leur sommeil et leur exposition à la comparaison sociale, et que ces transformations ont touché particulièrement les filles.

Le problème de la thèse de Gray est donc moins de regarder du côté de l'école que d'en faire l'explication du tournant mondial de 2010. Le phénomène auquel il cherche à rendre compte dépasse largement les États-Unis. Le Common Core n'existe ni au Royaume-Uni, ni au Canada, ni en Australie, ni en Nouvelle-Zélande, ni dans les pays européens qui ont eux aussi connu des évolutions préoccupantes du bien-être adolescent.

Une étude portant sur 915 054 adolescents dans 36 pays entre 2002 et 2018 a constaté une progression de la pression scolaire et des plaintes psychosomatiques dans les pays à revenu élevé ; elle a également conclu que l'augmentation de la pression scolaire expliquait une partie de la dégradation observée des plaintes psychosomatiques. Les auteurs soulignent toutefois d'importantes différences entre les pays. Voir Cosma et al., « Cross-National Time Trends in Adolescent Mental Well-Being From 2002 to 2018 and the Explanatory Role of Schoolwork Pressure », Journal of Adolescent Health, 2020

La comparaison internationale ne permet donc pas de rejeter l'hypothèse scolaire ; elle oblige plutôt à la reformuler. Ce qui est susceptible d'avoir changé n'est pas le Common Core en tant que tel, mais un ensemble plus large de pratiques scolaires et de mécanismes de compétition et d'évaluation, dont le Common Core a pu être un catalyseur américain autour de 2010. Cette évolution peut avoir contribué à la crise américaine sans pouvoir expliquer, à elle seule, un phénomène international.

La question des filles apporte un autre élément important. Une étude fondée sur les données recueillies dans 43 pays auprès de 680 269 adolescents entre 2002 et 2018 constate que les plaintes psychologiques ont augmenté davantage chez les filles que chez les garçons. Elle observe parallèlement une progression de la pression scolaire et du temps passé sur Internet ; les deux phénomènes sont associés à l'augmentation des plaintes psychologiques. Voir Boer et al., « National-Level Schoolwork Pressure, Family Structure, Internet Use, and Obesity as Drivers of Time Trends in Adolescent Psychological Complaints Between 2002 and 2018 », Journal of Youth and Adolescence, 2023

Cette différence entre les sexes ne permet donc pas de choisir entre l'école et le monde numérique. Elle fournit plutôt un mécanisme possible de leur convergence. À l'adolescence, les filles présentent en moyenne davantage de symptômes internalisés — anxiété, dépression, rumination — et peuvent être plus sensibles à certains stresseurs évaluatifs et relationnels. La pression scolaire et la comparaison sociale en ligne peuvent dès lors atteindre, chez une partie des adolescentes, une même vulnérabilité par deux voies différentes. Cela contribue à expliquer pourquoi les deux phénomènes peuvent être associés plus fortement aux problèmes psychologiques des filles sans que l'un ou l'autre puisse être désigné comme cause unique.

Il faut néanmoins éviter de transformer cette observation en explication de toute la crise de la jeunesse. La situation des garçons ne se laisse pas réduire au même schéma. Leur trajectoire comporte notamment une mortalité par suicide plus élevée, ainsi que des problèmes de retrait, de décrochage scolaire et de désengagement qui ne sont pas épuisés par l'anxiété scolaire ou par l'exposition aux réseaux sociaux. Une explication générale de la dégradation de la santé mentale des jeunes doit donc être capable de rendre compte de ces différences entre les sexes plutôt que de prendre l'expérience des adolescentes comme modèle universel.

Enfin, il faut être prudent avec l'idée de deux facteurs simplement « concomitants ». Nous ne disposons pas à notre connaissance, à l'échelle internationale, d'une expérience naturelle permettant de séparer proprement l'effet de la transformation scolaire de celui de la transformation numérique. Les deux changements se chevauchent dans le temps et touchent souvent les mêmes adolescents. Les études montrent des associations avec l'un et l'autre, mais elles ne permettent pas d'établir une part précise de causalité pour chacun.

On a donc, pour reprendre une image simple, deux hypothèses plausibles, pas deux verdicts. La prudence interdit de transformer cette situation en partage arbitraire des responsabilités : « tant pour cent pour l'école, tant pour cent pour les réseaux sociaux ». Mais elle interdit tout autant de considérer que l'existence d'un facteur scolaire dispense d'examiner le choc numérique.

Le modèle le plus honnête est donc additif plutôt qu'exclusif :

  • une tendance de fond : moins de liberté réelle, moins de jeu autonome et davantage de contrôle adulte depuis plusieurs décennies ;
  • une première transformation : à partir des années 1980, la montée de la peur parentale et la disparition progressive d'une enfance autonome dans le monde réel ;
  • plusieurs transformations autour des années 2000-2010 : intensification de l'évaluation et de la compétition scolaires, puis généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux ;
  • des effets différents selon les adolescents : une même transformation peut affecter différemment les filles et les garçons, et certains jeunes peuvent être particulièrement sensibles aux stresseurs scolaires, sociaux ou numériques.

Au total, Gray a raison de réintroduire l'école et la disparition du jeu libre dans une discussion que l'omniprésence du téléphone intelligent a parfois réduite à une seule technologie. Mais le Common Core ne peut expliquer à lui seul le tournant mondial observé autour de 2010. De même, Haidt a raison de considérer l'arrivée du téléphone intelligent comme un choc social réel, mais les données disponibles ne permettent pas d'en faire l'unique cause de la crise.

Le point de convergence le plus solide se situe finalement ailleurs : l'enfance a perdu une part importante de son autonomie et de son jeu libre, d'abord sous l'effet d'une surveillance accrue dans le monde réel, puis dans un environnement où une partie croissante de la vie sociale passe par les appareils numériques. Redonner aux enfants davantage de liberté réelle, de responsabilités et de possibilités de jeu constitue ainsi un enjeu qui dépasse le choix d'une cause unique.


samedi 19 septembre 2026

Les trois scénarios démographiques de la France au XXIe siècle

L’Obser­va­toire de l’immi­gra­tion et de la démo­gra­phie a modé­lisé la trans­for­ma­tion de la popu­la­tion d’ici à 2100. Trois scé­na­rios se des­sinent en fonc­tion de l’évo­lu­tion des flux migra­toires et de la nata­lité. (L’inté­gra­lité de l’étude ainsi que sa métho­do­lo­gie seront dis­po­nibles sur le site de l’OID à par­tir du lundi 21 sep­tembre.)

D’ici à 2100, com­ment évo­luera la confi­gu­ra­tion de la popu­la­tion française selon les choix poli­tiques posés ? Quelle sera la part de la popu­la­tion pré­sen­tant des ascen­dances immi­grées euro­péennes ? Extra-euro­péennes ? Autant de ques­tions néces­saires à l’anti­ci­pa­tion de l’ave­nir, utiles à la com­pré­hen­sion de tous – citoyens comme déci­deurs – mais long­temps esqui­vées. Comme toute pro­jec­tion, celles pro­po­sées cia­près demeurent incer­taines mais donnent un aperçu des pos­si­bi­li­tés futures sui­vant une logique de scé­na­rios dif­fé­ren­ciés. Au regard du carac­tère très sen­sible du sujet, nous avons fait le choix de rete­nir des hypo­thèses métho­do­lo­giques pru­dentes, pou­vant conduire à mino­rer les pers­pec­tives réelles d’évo­lu­tion. 

En effet, la réa­li­sa­tion de pro­jec­tions démo­gra­phiques pour la popu­la­tion de la France consti­tue un exer­cice com­plexe et se heurte à deux prin­ci­pales dif­fi­cul­tés : 
  1. Les don­nées dis­po­nibles ne per­mettent pas d’esti­mer ou de pro­je­ter par­fai­te­ment les deux variables majeures du chan­ge­ment démo­gra­phique en France : les flux migra­toires et la fécon­dité ; 
  2. Il serait illu­soire de sup­po­ser que cer­taines don­nées démo­gra­phiques obser­vées récem­ment, qu’il s’agisse de la fécon­dité ou de la mor­ta­lité, se main­tiennent à l’iden­tique dans les décen­nies à venir, tant leur évo­lu­tion est sou­mise à de mul­tiples incer­ti­tudes. 
Ainsi, la pré­sente étude cherche à modé­li­ser un sys­tème dyna­mique d’une grande com­plexité à par­tir de don­nées impar­faites. Néan­moins, elle se veut cohé­rente avec les don­nées dis­po­nibles et s’ins­crit dans le champ maxi­mal du plau­sible. Notre objec­tif est de répondre au mieux à cette ques­tion : quelle sera l’évo­lu­tion migra­toire de la popu­la­tion de la France, durant notre siècle, selon les poli­tiques mises en œuvre ?

Scénario haut

350 000 entrées per­ma­nentes par an. Il s’agit d’une esti­ma­tion cor­res­pon­dant à la pour­suite des dyna­miques migra­toires enga­gées en France, mar­quées par des niveaux d’arri­vées his­to­ri­que­ment éle­vés et une ten­dance haus­sière des­si­née depuis vingt-cinq ans. Dans sa réponse à une ques­tion par­le­men­taire publiée le 5 août 2025, le minis­tère de l’Inté­rieur indique, au sujet des flux d’immi­grés, que « le chiffre de 500 000 entrées sur le ter­ri­toire natio­nal est une esti­ma­tion très proche de la réa­lité » en 2024. 

Le pos­tu­lat selon lequel les deux tiers d’entre eux consti­tuent des arri­vées per­ma­nentes appa­raît rai­son­nable. Pour sa part et sur cette même année, l’Insee avance une esti­ma­tion signi­fi­ca­ti­ve­ment plus basse de 313 000 entrées d’immi­grés au total – mais en recon­nais­sant une « rup­ture de série » dans sa méthode, sou­le­vant des doutes très sérieux quant à la fia­bi­lité de cette éva­lua­tion « sur échan­tillon ». Les chiffres ici rete­nus sont donc cré­dibles et même pru­dents, dans la mesure où l’immi­gra­tion semble méca­ni­que­ment vouée à croître dans l’ensemble de l’OCDE – comme le pré­voit l’Agence française de déve­lop­pe­ment – si des mesures poli­tiques contra­cy­cliques ne sont pas mises en oeuvre pour répondre à la « forte aug­men­ta­tion des pres­sions migra­toires ». 

Ana­lyse des résul­tats : dans cette confi­gu­ra­tion, les per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans les nais­sances peu après 2040. Leur part connaît ensuite une sta­bi­li­sa­tion vers 2070 à 65 % des nais­sances puis une légère baisse (voir expli­ca­tion infra). Dans la popu­la­tion géné­rale, les per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires au milieu des années 2070. Les per­sonnes sans ascen­dance migra­toire deviennent quant à elles mino­ri­taires vers 2050. Ce scé­na­rio reflète l’évo­lu­tion pro­bable de la com­po­si­tion démo­gra­phique de la popu­la­tion du pays, si les obser­va­tions récentes se confirment. 

Il semble, au vu de la hausse ten­dan­cielle des flux, de l’émi­gra­tion de per­sonnes sans ascen­dance migra­toire, de la limite des trois géné­ra­tions et de la forte baisse de l’indice de fécon­dité (ICF) des femmes nées en France (paral­lè­le­ment à la hausse de l’ICF des immi­grées issues d’Afrique hors Magh­reb), que cette esti­ma­tion demeure très pru­dente et minore sans doute la part pro­je­tée des immi­grés et des­cen­dants au sein de la popu­la­tion.

Scénario intermédiaire

250 000 entrées per­ma­nentes par an. Il s’agit d’une esti­ma­tion cor­res­pon­dant à une baisse modé­rée des nou­veaux flux migra­toires, au regard des élé­ments par­ta­gés ci-des­sus. En ne se fon­dant que sur l’immi­gra­tion légale, extra-euro­péenne et adulte (soit une par­tie de l’ensemble), l’OCDE comp­ta­bi­li­sait déjà autour de 300 000 entrées per­ma­nentes en 2024.




Ana­lyse des résul­tats : dans cette confi­gu­ra­tion, les per­sonnes d’ori­gine immi­grée extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans les nais­sances peu après 2050, pour se sta­bi­li­ser vers 2080 autour de 55 % des nais­sances avant de connaître un léger reflux, lié au décompte « sans ori­gines migra­toires » des des­cen­dants d’immi­grés de 4e géné­ra­tion – créant un effet de seuil. Les per­sonnes d’ori­gine immi­grée extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans la popu­la­tion géné­rale dans les années 2090. Les per­sonnes sans ascen­dance migra­toire deviennent mino­ri­taires vers 2060.

Scénario restrictif

Immi­gra­tion extra-euro­péenne divi­sée par 4 par rap­port au scé­na­rio inter­mé­diaire. 

Cette confi­gu­ra­tion cor­res­pon­drait à une res­tric­tion draconienne des flux migra­toires extra-euro­péens (les flux intra-UE demeu­rant libres sur le conti­nent). Une dimi­nu­tion de cette ampleur ne pour­rait résul­ter que de déci­sions poli­tiques très volon­ta­ristes, impli­quant une révi­sion du cadre consti­tu­tion­nel et euro­péen – notam­ment sur l’asile ou les flux fami­liaux. 

Ana­lyse des résul­tats : les ori­gines extra-euro­péennes sur trois géné­ra­tions attein­draient leur pic dans les nais­sances en 2050 (près de 35 %), avant de décroître en rai­son du fort taris­se­ment des flux migra­toires extra-­eu­ro­péens – et du pas­sage de nom­breux des­cen­dants d’immi­grés de 4e géné­ra­tion dans la caté­go­rie « sans ascen­dance migra­toire ». Dans la popu­la­tion géné­rale, la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions se sta­bi­li­se­rait vers 2070 autour de 30 %.

Conclusion

Les scé­na­rios explo­ra­toires abor­dés dans cette étude per­mettent d’ima­gi­ner la com­po­si­tion démo­gra­phique du pays à l’hori­zon 2100, sui­vant diverses hypo­thèses de varia­tion des flux migra­toires (et des indices de fécon­dité). 

Comme spé­ci­fié dès le début du pré­sent docu­ment : des incon­nues demeurent, notam­ment sur la baisse de l’ICF des femmes sans ascen­dance migra­toire, l’émi­gra­tion des natifs ou encore la hausse ten­dan­cielle des flux, qui minorent méca­ni­que­ment la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne et de leurs des­cen­dants dans cha­cune des confi­gu­ra­tions. 

Ce tra­vail inédit pré­sente néan­moins l’avan­tage de quan­ti­fier – quoique de manière néces­sai­re­ment incer­taine – les effets démo­gra­phiques de l’immi­gra­tion à moyen et long terme, et de don­ner une idée des effets que diverses actions poli­tiques pour­raient pro­duire. 

Les divers scé­na­rios explo­rés dans le cadre de cette étude per­mettent de démon­trer que la com­po­si­tion de la popu­la­tion de la France variera très sen­si­ble­ment, dans les décen­nies à venir, selon les poli­tiques qui seront mises en œuvre – d’abord et avant tout sur le plan des flux migra­toires, mais aussi sur la fécon­dité dans une moindre mesure. Entre le scé­na­rio « haut » et le scé­na­rio « res­tric­tif », la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne connaît une dif­fé­rence de 30 points – net­te­ment majo­ri­taire dans un cas, net­te­ment mino­ri­taire dans l’autre.

La France de 2100, la com­po­si­tion de sa popu­la­tion et sa capa­cité de cohé­sion natio­nale se construisent donc dès main­te­nant, sur le fon­de­ment de choix poli­tiques struc­tu­rants.



Source : Le Figaro Magazine

jeudi 17 septembre 2026

En Algérie, douze chrétiens interpellés pendant un culte

En Algérie, douze chrétiens interpellés pendant un culte : quand le droit transforme une réunion religieuse en infraction

Le 4 septembre 2026, douze chrétiens algériens ont été interpellés alors qu’ils participaient à un culte protestant à L’Ayaida, à environ 36 kilomètres à l’est d’Oran. Selon les informations publiées par Morning Star News et reprises par plusieurs médias chrétiens, des policiers des forces spéciales, munis d’un mandat de perquisition, ont fait irruption dans un appartement situé sur le site d’un centre accueillant notamment des femmes vulnérables et leurs familles.

Le lieu avait déjà fait l’objet d’une fermeture administrative en octobre 2019 : la salle qui servait alors au culte avait été fermée, mais des chrétiens continuaient à se réunir dans un appartement distinct du site. Les policiers auraient saisi des téléphones, des ouvrages chrétiens et des pièces d’identité. Les femmes ont été relâchées avec l’obligation de se présenter pour un interrogatoire le lendemain, tandis que les hommes ont été retenus jusque tard dans la nuit, certains jusqu’à environ trois heures du matin, avant d’être conduits au commissariat de Béthioua.

Le centre est lié au pasteur Youcef Ourahmane, vice-président de l’Église protestante d’Algérie (EPA). Celui-ci avait lui-même été condamné pour « culte non autorisé » : condamné initialement à deux ans de prison et 100 000 dinars d’amende, il a vu sa peine ramenée à un an en appel en 2024, avec une peine supplémentaire de six mois avec sursis selon le rapport d’Aide à l’Église en détresse.

Une législation qui encadre très strictement le culte non musulman

L’affaire prend son sens à la lumière de l’ordonnance n° 06-03 du 28 février 2006, qui fixe les conditions d’exercice des cultes autres que l’islam. Le texte proclame que l’État garantit le libre exercice du culte, mais soumet celui-ci à un ensemble de conditions administratives particulièrement contraignantes.

Son article 7 prévoit notamment que l’exercice collectif d’un culte doit avoir lieu exclusivement dans des édifices destinés à cet effet, ouverts au public et identifiables de l’extérieur. L’affectation d’un bâtiment au culte est soumise à l’avis préalable de la Commission nationale des cultes autres que musulmans. L’article 9 confie à cette commission, notamment, la mission de donner un avis préalable à l’agrément des associations religieuses. Le texte de l’ordonnance est notamment reproduit par le Centre de linguistique et des études francophones de l’Université Laval.

C’est ici que se trouve le nœud du problème. Les autorités algériennes affirment disposer d’un cadre légal permettant l’exercice des cultes non musulmans ; les organisations chrétiennes, elles, soulignent que les procédures administratives nécessaires à l’ouverture ou au maintien des lieux de culte n’aboutissent pratiquement pas. L’EPA, qui regroupe 47 communautés protestantes, n’a ainsi pas obtenu le renouvellement administratif qu’elle demandait depuis des années. En conséquence, selon Open Doors, les 47 églises affiliées à l’EPA avaient cessé leurs activités au début de 2025.

Le paradoxe est donc manifeste : un culte non musulman est légal en principe, mais son exercice collectif dépend de locaux et d’autorisations dont l’obtention est précisément le principal obstacle dénoncé par les protestants.

La loi ne porte pas seulement sur les lieux de culte

L’ordonnance de 2006 ne se limite pas à réglementer les bâtiments. Son article 11 prévoit de deux à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 500 000 à un million de dinars pour celui qui incite, contraint ou utilise des moyens de séduction visant à convertir un musulman à une autre religion. Le même article punit la fabrication, le stockage ou la diffusion de documents destinés à « ébranler la foi d’un musulman ».

L’article 13 prévoit, quant à lui, de un à trois ans de prison et une amende de 100 000 à 300 000 dinars pour l’exercice d’un culte en dehors des conditions prévues par l’ordonnance, l’organisation d’une manifestation religieuse en violation des règles applicables ou la prédication dans un lieu de culte sans les désignations et autorisations requises.

Il faut donc distinguer les deux types d’infractions : les peines de deux à cinq ans et de 500 000 à un million de dinars concernent notamment les dispositions de l’article 11 sur la conversion et les documents visant la foi musulmane ; le simple exercice d’un culte hors du cadre prévu relève de l’article 13, qui prévoit des peines moins élevées.

Cette législation est ancienne, mais elle demeure pleinement en vigueur. Le ministère algérien des Affaires religieuses et des Wakfs publiait encore en 2026, parmi les textes régissant les rites des non-musulmans, l’ordonnance de 2006 ainsi que les textes réglementaires qui l’accompagnent.

Des églises fermées, des fidèles dispersés

L’interpellation de L’Ayaida n’est donc pas un événement isolé. Selon Open Doors, les autorités algériennes ont maintenu fermées les églises déjà condamnées à la fermeture et ordonné à d’autres communautés de cesser leurs activités. L’organisation estime que les 47 églises de l’EPA ont désormais toutes interrompu leurs activités.

D’autres sources chrétiennes avancent un chiffre plus élevé : au moins 58 églises protestantes auraient été fermées depuis 2006. Ce chiffre doit toutefois être attribué à ces sources, car il ne correspond pas au nombre des seules communautés affiliées à l’EPA. Christian Daily International rapporte notamment ce décompte.

La conséquence est prévisible : lorsqu’il n’existe plus de lieu de culte officiellement accessible, les fidèles se réunissent dans des appartements, des maisons privées ou des lieux improvisés. Open Doors rapporte ainsi que certains chrétiens algériens prennent désormais part à des réunions clandestines ou à des rassemblements en plein air. L’organisation estime que plus de 75 % des chrétiens algériens ont perdu leur lien avec une communauté religieuse.

L’affaire de L’Ayaida montre alors le mécanisme dans toute sa simplicité : les églises ferment ; les fidèles se réunissent ailleurs ; la réunion privée devient à son tour susceptible d’être considérée comme un culte non autorisé.

Les Bibles elles-mêmes prises dans les restrictions administratives

Les difficultés ne concernent d’ailleurs pas uniquement les lieux de culte. Dans une mise à jour publiée en avril 2026, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) signalait que les autorités algériennes continuaient de retarder ou de bloquer l’importation de Bibles et de matériel religieux au port d’Alger. Elle estimait qu’environ 6 000 Bibles en anglais, en français et en arabe étaient alors retenues, pour la plupart depuis leur interception par les douanes en 2021.

La question n’est donc plus seulement celle de la possibilité de disposer d’une église. Elle touche aussi aux conditions dans lesquelles les minorités religieuses peuvent se réunir, enseigner leur religion et accéder à leur propre littérature religieuse. Le parallèle avec certaines formes de censure économique est ici éclairant : il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer. 

En Algérie, l’État proclame la liberté de religion, mais contrôle à la fois l’accès aux lieux où les chrétiens peuvent se réunir et, selon les cas, l’accès à leurs propres textes religieux. La première restriction entrave le culte collectif ; la seconde touche à quelque chose de plus fondamental encore : la possibilité, pour un chrétien, d’accéder au texte sur lequel repose sa foi, y compris dans sa pratique personnelle.

Silence et discrétion des pays étrangers

La perquisition du 4 septembre a suscité des réactions dans plusieurs réseaux chrétiens internationaux. Mais l’affaire demeure relativement peu présente dans la presse généraliste occidentale.

Le Parlement européen a déjà dénoncé les restrictions imposées aux protestants algériens. En janvier 2025, il avait demandé la réouverture des églises protestantes fermées et la délivrance des autorisations nécessaires à leur fonctionnement. En avril 2026, des députés européens ont de nouveau interrogé la Commission sur les atteintes aux droits fondamentaux en Algérie, citant notamment la fermeture de 47 églises protestantes.

Les États-Unis ont également un dispositif de surveillance plus explicite. Dans son rapport de 2026, l’USCIRF recommandait encore de maintenir l’Algérie sur la liste américaine des pays faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de violations persistantes de la liberté religieuse.

Au Canada, en revanche, aucune réaction officielle publique spécifiquement consacrée à l’interpellation du 4 septembre ne semble avoir été publiée à ce jour par Affaires mondiales Canada ou l’ambassade du Canada en Algérie. Ottawa affirme de manière générale son attachement à la liberté de religion ou de conviction, mais l’Algérie ne constitue pas, dans la communication publique canadienne récente, un dossier comparable à celui suivi par la USCIRF américaine.

Aucune information dans la presse autorisée en Algérie

On ne trouve aucune information sur l’interpellation du 4 septembre 2026 dans El Watan, TSA, l’APS ou Algérie360 au moment de la rédaction de ce billet. Ce silence ne permet évidemment pas de conclure à une volonté de dissimulation. Il contraste néanmoins avec la manière dont la presse algérienne traite habituellement les questions relatives aux protestants, le plus souvent sous l’angle du culte non autorisé ou du prosélytisme. En décembre 2025, TSA avait d’ailleurs consacré un article à des chroniques françaises et à CNews, affirmant que les églises évangéliques fermées l’avaient été faute d’autorisation, contrairement aux églises catholiques.

Un incident révélateur

Une formule attribuée à l’analyste Michel Fayad, invité sur CNews dans Face à l’info, résume la question de manière frappante : « La force d’un État ne se mesure pas au nombre d’églises qu’il ferme, mais au nombre de Bibles qu’il peut laisser ouvertes sans avoir peur. »

L’Algérie dispose officiellement d’un cadre juridique reconnaissant l’existence des cultes non musulmans et affirme garantir leur libre exercice. Dans le même temps, les protestants sont confrontés à des fermetures de lieux de culte, à des obstacles administratifs, à des poursuites pour exercice non autorisé du culte et, selon l’USCIRF, à des restrictions concernant l’importation de Bibles.

Le raid du 4 septembre ne constitue donc pas, à lui seul, la preuve d’une nouvelle politique. Il est plutôt un nouvel épisode d’un dispositif administratif et pénal qui, depuis plusieurs années, réduit progressivement les espaces dans lesquels les protestants algériens peuvent pratiquer leur religion. Et lorsque l’église ferme, le salon ou l’appartement peut à son tour devenir le lieu d’une infraction.

Il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer.

Voir aussi
 
 
 
 

L’Algérie mène la chasse à la langue française [université]

Histoire — Accords d’Évian : de Gaulle et Debré parlent à Joxe, Buron et de Broglie

Alger ordonne la chasse au français dans les écoles

Algérie : des porteurs de drapeaux berbères écopent de 6 mois de prison ferme. Une vingtaine de personnes avaient été arrêtées lors d’une manifestation le 17 septembre 2019 à Alger, dont une majorité pour avoir brandi des drapeaux berbères.
 
 
 
 
 
 

École française : pourquoi les meilleurs élèves disparaissent

Sophie Audugé, auteur de «L'éducation nationale en perdition» (éd. Fayard), dans Points de Vue.
 


Du rôle positif de la concurrence des programmes, du recul dû à la Révolution

Sophie Audugé rappelle qu’il y a eu une concurrence, notamment entre protestants et catholiques : chacun cherche à produire le meilleur en développant les meilleures écoles et la meilleure instruction. Même chose entre les jésuites et l’université, et aussi entre les universités et d’autres écoles. L’École des Ponts a été créée à cette époque parce qu’on trouvait que l’université ne faisait pas assez  bien le travail: on a donc créé l’École des Ponts. Vers 10:05

L’intervieweur : vous consacrez un chapitre à la guerre scolaire.Vers 10:08 – 10:28

De ce point de vue, ce n’est pas une mauvaise chose, c’est même une bonne chose. L'auteur a fait ce travail d’historiographie pour comprendre pourquoi, quand tout s’effondre, on n’arrive pas à réformer. La guerre scolaire entre catholiques et protestants a créé des modèles d’instruction très efficaces.

La période qui a le moins fait pour l’école, c’est évidemment la période révolutionnaire, où l’on voit l’analphabétisme remonter juste après la Révolution. Vers 10:51

Sophie Audugé en vient à Condorcet, figure des Lumières, qui dit qu’il faut instruire mais pas éduquer. Son travail reste très instructif aujourd’hui : on ne peut pas structurer l’éducation comme on structure l’instruction ; l’instruction publique doit affronter la concurrence. Cette concurrence est utile ; ce n’est pas une idée « anti-révolutionnaire ». Condorcet écrit, dans ses projets d’instruction publique, qu’il est essentiel que le citoyen puisse choisir le meilleur système, y compris face à l’instruction publique.

L'école bien adaptée à l'instruction, pas à l'éducation

Pour l'autrice, les « recettes » scolaires (syllabique, programmes structurés, savoirs selon l’âge) collent nien à l’instruction.

Par contre, l’éducation (opinions, morale , façonnage des esprits) n’est pas le métier pour lequel l’école est armée — et quand elle s’en charge, elle cesse d’instruire, elle formate.

Sophie Audugé le dit ailleurs dans l’entretien de façon plus brutale (vers 5:46) :  « Le primaire est devenu un lieu de désinstruction, de façonnage des esprits, mais on n'instruit plus les enfants et les conséquences sont dramatiques. »


Voir aussi

Condorcet (mort le 29 mars 1794) : L’éducation publique doit-elle se borner à l’instruction ?

La morale à l’école : une fausse bonne idée

Condorcet : « Il faut donc que la puissance publique se borne à régler l’instruction, en abandonnant aux familles le reste de l’éducation. »

mardi 15 septembre 2026

Zemmour — L'école face aux défis de l'IA

Plus l’intelligence artificielle répondra, plus il faudra savoir lui poser les bonnes questions.

Plus elle écrira, plus il faudra savoir lire.

La révolution la plus radicale de notre siècle nous ramène à la culture la plus ancestrale de notre civilisation.

Grammaire, calcul mental, latin, grec, histoire de France, géométrie, logique : rétablissons l'exigence.


IA — L'apocalypse de l'emploi est reportée

L'apocalypse est reportée. Pour l'instant ? Un mini-boom se profilerait, selon l'hebdomadaire britannique The Economist.

Peut-être que les machines rendront à terme de nombreux humains inemployables — mais rien ne le laisse encore présager. Le 4 septembre, le Bureau des statistiques du travail américain a annoncé que l’économie américaine avait créé 162 000 emplois en août, un chiffre bien supérieur aux prévisions. Le taux de chômage s’élève à 4,1 %, soit un niveau inférieur à celui de près de 90 % des mois du dernier demi-siècle. Les jeunes actifs, souvent présentés comme les premières victimes de l’intelligence artificielle, s’en sortent très bien : l’écart entre le taux de chômage des 20-24 ans et le taux global est proche de son plus bas niveau depuis plusieurs décennies.

Certaines entreprises et certains travailleurs sont toutefois fortement perturbés par l’IA. Les embauches dans les services professionnels et aux entreprises sont inférieures d’environ 10 % à la moyenne enregistrée entre 2015 et 2019. Des géants de la technologie tels que Microsoft et Meta réduisent leurs effectifs à mesure qu’ils réorganisent leurs activités autour de cette technologie. Des entreprises plus modestes, telles que Block, propriétaire de Square et Cash App, et Intuit, concepteur de logiciels comme TurboTax et QuickBooks, remplacent leurs employés par des robots. Les entreprises américaines ont annoncé en moyenne quelque 16 000 suppressions d’emplois liées à l’IA par mois depuis le début de l’année, selon Challenger, Gray & Christmas, un cabinet de conseil en recrutement.

Mais les licenciements liés à l’IA se confondent dans un marché de l’emploi en pleine effervescence où les employeurs se séparent d’environ 1,7 million de salariés au cours d’un mois type. Et les données disponibles à ce jour montrent que l’IA crée déjà de nombreux emplois pour remplacer ceux qu’elle a supprimés. Les sommes colossales investies dans les centres de données et la production d’électricité ont déclenché une ruée vers les emplois dans le bâtiment et les infrastructures. Les jeunes pousses spécialisées dans l’IA embauchent à tour de bras. Les acteurs établis, qui se démènent pour suivre le rythme, créent de nouveaux postes liés à l’IA. Et en rendant certains travailleurs plus productifs, l’IA pourrait bien accroître la demande pour leurs services.

Si l’on fait le bilan, l’hebdomadaire londonien The Economist estime que l’IA a jusqu’à présent créé environ un million de nouveaux emplois aux États-Unis. Ce chiffre dépasse largement les quelque 200 000 licenciements attribués à l’IA depuis mi-2023, et semble plus que suffisant pour compenser la baisse des embauches dans de nombreux postes administratifs. C’est la frénésie d’investissements américains dans les infrastructures d’IA qui en a créé une grande partie. Les dépenses consacrées au matériel nécessaire au fonctionnement de l’IA — des puces et serveurs aux centres de données, en passant par les systèmes de refroidissement et l’alimentation électrique — dépassent d’environ 500 milliards de dollars par an leur niveau de 2022, année où le monde a découvert ChatGPT, selon les calculs de la banque Goldman Sachs. La construction de centres de données, à elle seule, progresse à un rythme annuel de plus de 75 milliards de dollars, soit près de 60 % de plus qu’il y a un an, selon les données du Bureau américain du recensement. Cette frénésie de construction nécessite une armée de travailleurs : des électriciens pour câbler les baies de serveurs, des spécialistes en systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation (CVC) pour éviter leur surchauffe, des ingénieurs du réseau électrique pour les raccorder à l’alimentation électrique et des techniciens pour installer et entretenir les machines.

Cette vague d'embauches se reflète dans les chiffres. The Economist a suivi cinq secteurs au cœur du développement des centres de données, de la sous-traitance électrique à la fabrication d'équipements. Depuis 2023, l’emploi dans ces secteurs a augmenté d’environ 320 000 postes de plus que ne le laisseraient supposer les tendances générales du secteur de la construction et de l’industrie manufacturière (voir graphique 1, partie haute). Le Bureau des statistiques du travail (BLS) prévoit que les entreprises dans le secteur de l'énergie et des services publics seront le grand secteur connaissant la croissance la plus rapide d’ici à 2035.


Tous ces emplois ne doivent pas leur existence à l’IA — la modernisation des réseaux électriques et d’autres projets de construction d’usines y contribuent également. Mais c’est le cas pour bon nombre d’entre eux. En effet, un site d’offres d’emploi constate que les postes vacants dans les centres de données ont plus que doublé en deux ans, alors même que les offres d’emploi ont globalement diminué. LinkedIn, un réseau social destiné aux professionnels enthousiastes, estime que près d’un demi-million d’emplois dans les centres de données ont été créés entre 2023 et 2025 aux États-Unis, les techniciens et les ingénieurs figurant parmi les profils les plus fréquemment recrutés ces derniers temps.

Cette ruée vers les travailleurs se reflète également dans les salaires. Indeed constate que les offres d’emploi dans l’installation et la maintenance des centres de données proposent des salaires supérieurs d’environ 40 % à ceux d’emplois similaires ailleurs. Les données officielles confirment cette tendance. Entre janvier et juin, le salaire horaire moyen a augmenté de plus de 13 % dans le secteur de la fabrication d’équipements électriques et de près de 8 % chez les entrepreneurs en électricité.

Malgré ces hausses salariales, il reste difficile de trouver de la main-d’œuvre. Lors d’une récente visite dans une usine de transformateurs, Donald Leavens, de l’Association nationale des fabricants d’équipements électriques, a demandé à la directrice générale de l’entreprise de quoi elle avait le plus besoin. « Pouvez-vous venir ici et gérer l’une de nos chaînes de production pour moi ? », a-t-elle répondu.

Il n’y a pas que les ouvriers qui se multiplient. L’IA crée également une nouvelle catégorie d’emplois de cols blancs. Les ingénieurs (développeurs) construisent les modèles, les annotateurs de données étiquettent les données d’entrée et évaluent les réponses, des ingénieurs « déployés sur le terrain » les adaptent aux besoins des clients, et les nouveaux « responsables IA » décident de la manière dont les entreprises doivent exploiter cette technologie. Certains de ces postes n’existaient pratiquement pas jusqu’à récemment. Beaucoup voient leur nombre augmenter rapidement. Selon LinkedIn, les offres d’emploi destinées aux responsables de l’IA, aux ingénieurs en IA et aux directeurs de l’IA ont pratiquement doublé depuis 2023-2024.

Les chiffres commencent à parler d’eux-mêmes. Une étude préliminaire menée par Gad Levanon, économiste en chef au Burning Glass Institute, s’appuie sur la base de données relative aux parcours professionnels de cet organisme de recherche (qui s’appuie principalement sur les parcours professionnels répertoriés sur LinkedIn) pour identifier les emplois qui n’existeraient pas sans l’IA, que ce soit au sein d’entreprises spécialisées dans l’IA ou parce qu’il s’agit de postes spécifiques à l’IA dans d’autres entreprises. Il estime qu’environ 1 % des emplois professionnels sont désormais des « emplois liés à l’IA », soit de l’ordre d’un million de postes aux États-Unis. Dans les métiers de l’informatique et des sciences de la vie — y compris les chercheurs utilisant l’IA pour découvrir de nouveaux médicaments —, cette part atteint 4 à 5 %. L’analyse de LinkedIn prévoit environ 640 000 nouveaux emplois spécifiques à l’IA entre 2023 et 2025. « À ce jour, les données suggèrent que l’IA a été un créateur net d’emplois », déclare Kory Kantenga, responsable des questions économiques pour les Amériques chez LinkedIn.

The Economist a suivi l’évolution de l’emploi dans les professions les plus étroitement liées à l’essor de l’IA — ingénieurs, développeurs de logiciels, mathématiciens et spécialistes en mégadonnées — et a comparé leur croissance depuis 2022 à celle de l’emploi professionnel dans son ensemble. Ces métiers ont permis de créer environ 730 000 emplois de plus que la tendance ces dernières années (voir graphique 1, en bas). L’IA n’aura pas créé chacun d’entre eux. Mais elle en a très certainement créé un bon nombre.

Une troisième source d’emplois provient des gains de productivité. L’IA permet aux avocats de rédiger des contrats plus rapidement et aux analystes de passer au crible des documents financiers en quelques minutes. Si une productivité accrue réduit le coût des services professionnels, il est possible que la demande pour ces services augmente suffisamment pour créer davantage d’emplois dans l’ensemble.


Certaines des professions que l’on croyait autrefois les plus vulnérables à l’IA semblent bénéficier de cet effet. Entre 2023 et 2025, l’emploi des assistants juridiques a augmenté d’environ 11 % et celui des analystes d’études de marché de 6 %, contre une moyenne nationale d’environ 2 % (voir graphique 2). Malgré des avertissements alarmistes concernant des licenciements imminents, les services professionnels devraient continuer à croître rapidement grâce à la demande en systèmes d’IA et en conseil, selon les prévisions du BLS.

Certaines professions sont en difficulté. Depuis janvier 2023, l’emploi a baissé d’environ 10 % chez les agents du service client, et d’environ 15 % chez les secrétaires et assistants administratifs. Ces trois catégories de métiers reposent largement sur des tâches routinières dans lesquelles les agents d’IA excellent de plus en plus. Le BLS prévoit que les métiers de bureau et d’assistance administrative perdront 752 000 emplois d’ici 2035.

Mais à mesure que les capacités de l’IA s’étendent, celle-ci devrait continuer à créer de nouveaux emplois. Plus de 6 millions d’Américains occupent aujourd’hui des emplois liés à l’informatique qui n’existaient pas à l’époque pré-informatique. Huit millions d’autres travaillent dans de nouveaux secteurs tels que l’économie des petits boulots, le commerce électronique et la création de contenu. Les travailleurs de demain pourraient bien superviser des équipes d’agents autonomes ou régler les différends entre eux. Utopique ? Peut-être. Mais le métier d’influenceur l’était aussi il y a une ou deux décennies.

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