mercredi 4 février 2026

Dénatalité : «Les vraies raisons ne sont pas économiques»

La psychologue clinicienne Marie-Estelle Dupont, qui anime « Et si on parlait » sur Europe 1, du lundi au samedi à 15 heures, pointe les obstacles non identifiés à la maternité.

La défécondité repose sur l'absence de valeur accordée à la transmission de la vie. 

Il est parfaitement normal que certains traumatismes, notamment l’inceste, dissuadent à jamais d’enfanter. Mais il est en revanche profondément malsain d’ériger en vérité politique l’idée que la maternité serait un asservissement. Ce n’est qu’un point de vue. J’éduque trois enfants, et le mien est évidemment tout autre. Pour moi, la maternité est un accomplissement, en dépit de l’immense fatigue liée au fait de devoir travailler à temps plein… Car ce n’est pas le bébé le problème, mais le système dans lequel on devient mère, et l’isolement des couples. C’est la perte des liens intergénérationnels, l’éloignement géographique ou l’indifférence à l’autre dans les grandes villes…


Et rien ne s’arrange. À l’heure des solidarités affichées et de la tolérance inclusive, la vérité est bien sinistre : cours d’école interdites, wagons sans enfants (plutôt que wagons réservés aux tout-petits avec un environnement adapté à leur taille et à leurs besoins), secrétariats médicaux que vous appelez après un test de grossesse et qui vous demandent directement si c’est pour un avortement…

Les vraies raisons de la défécondité ne sont pas économiques. Même s’il est évident que mes parents ont assumé quatre enfants avec un seul salaire, alors qu’un couple qui travaille peine désormais à loger correctement deux ou trois enfants dans une grande ville. Mais l’argument cache l’immense arnaque de la modernité. Celle qui fait croire aux femmes qu’elles seront libres, épanouies, émancipées en étant célibataires, puissantes économiquement et sans descendance.

Il n’est d’existence sans liens, et l’on nous vend pourtant l’autonomie comme l’alpha et l’omega du bonheur… Nous savons pourtant que la vie n’a de saveur que par les relations. Les bébés carencés se laissent dépérir ; les vieillards isolés souffrent de syndromes de glissement ; les adultes trop longtemps seuls dépriment et s’angoissent… En imposant une anthropologie matérialiste et individualiste, la modernité a perdu l’homme en le coupant de sa nature véritable. Celle à partir de laquelle, seulement, il peut à la fois s’accomplir et être heureux. Or c’est parce que l’on sent l’immense valeur de l’existence, et son sens, que l’on enfante.

Cela ne veut pas dire qu’une femme ne saurait être heureuse sans être mère ou sans être mariée. En revanche, cela signifie qu’une société qui crée des espaces interdits aux enfants et ne présente l’interdépendance dans le couple que sous l’angle du risque d’emprise perçoit uniquement le lien familial sous l’angle de la soumission/domination, de la charge logistique, de la frustration. Une société qui se presse de donner 2 000 euros par mois et par enfant aux crèches, mais seulement 400 aux parents qui souhaitent prendre un congé parental, est une société qui pousse une vision erronée de ce qu’est l’homme.
 
Tant de choses participent du découragement… La précarité de l’amour, la difficulté à s’engager ou la banalisation du divorce… Les conditions effarantes d’accueil du jeune enfant, les maltraitances systémiques de crèches dans lesquelles un adulte doit assumer seul huit enfants, le silence assourdissant des féministes quant aux besoins des femmes qui viennent d’accoucher et cicatrisent encore après avoir mis au monde ceux qui paieront les retraites des militants du « no kids ». La santé mentale de l’adulte repose sur un attachement sécurisant, apaisant. Et on s’étonne que ça aille mal ? La culpabilisation permanente des parents qui souhaitent exercer leur autorité parentale comme bon leur semble, l’infantilisation des adultes, l’autonomisation à marche forcée de tout-petits séparés de leur figure d’attachement des journées entières. Et j’ajouterais même la surmédicalisation de la grossesse, accompagnée d’intrusions parfois fort violentes d’obstétriciens dans le corps de la parturiente… 

    « Pour donner la vie, il faut espérer, avoir confiance » 

Pour donner la vie, il faut espérer. Avoir confiance, a minima, en soi, dans son couple et dans le monde à venir. Ce n’est pas, rappelle Olivier Rey dans son essai récent Défécondité, l’argument économique qui prime. C’est cette absence d’espérance, de valeur accordée à la transmission de la vie. Mais c’est aussi cette maltraitance systémique du bébé et de sa mère, cette dépréciation de la vie, cette domestication de l’amour.


Aujourd’hui, avoir un enfant est perçu comme trop risqué. Parce qu’en lieu et place de l’espérance en un bien commun et désirable, nous avons été biberonnés au narratif de crise. Crise économique, migratoire, géopolitique, institutionnelle, sanitaire, écologique. Ce monde en crise n’est-il pas avant tout un monde en espérance d’enfants qui nous réconcilient avec une vie qui se désincarne et se désenchante à force d’être domestiquée ? 


lundi 2 février 2026

La Remigration : un projet fou ou le seul moyen de sauver l'Europe ?

Le terme de « Remigration » s’impose de plus en plus dans le débat public, tantôt proposé comme réponse à l’immigration et à ses effets démographiques, tantôt dénoncé comme un projet inacceptable. 

Il convient donc, désormais, de dépasser les caricatures et de pousser la réflexion plus avant. 

C’est pourquoi l’Autrichien Martin Sellner a écrit un livre sur la Remigration exclusivement afin d’expliquer consciencieusement la nature de ce projet et de répondre aux objections les plus courantes. 

Entretemps en Espagne :

Irene Montero, ancienne ministre espagnole de l'Égalité et dirigeante du parti Podemos, appelle de ses vœux le remplacement des Espagnols de souche :

« Je demande aux personnes migrantes et racisées, s'il vous plaît ne nous laissez pas  seules [au féminin] avec ces tous ces fascistes. Il va de soi que nous voulons que vous votiez. Bien sûr que oui. Nous [vous] avons obtenu des papiers, la régularisation. Et maintenant il s'agit d'obtenir la nationalité ou de changer la loi pour que vous puissiez voter.

Espérons-le. La théorie du remplacement ? Si seulement nous pouvions balayer de ce pays ces fachos et racistes à l'aide de migrants, de travailleurs. 

Bien sûr que je soutiens la théorie du remplacement, j'espère que nous pourrons débarrasser ce pays des fascistes et des racistes grâce aux immigrants. »

Par ailleurs, le gouvernement espagnol a conclu un accord avec Podemos en vue de lancer une régularisation exceptionnelle des personnes migrantes présentes sur le territoire avant le 31 décembre 2025. L’annonce a été faite ce lundi par Irene Montero, candidate du parti aux prochaines élections, qui estime que cette mesure pourrait bénéficier à plus de 500 000 personnes.

La régularisation doit être approuvée ce mardi par le Conseil des ministres et entrera en vigueur par décret royal, sans examen préalable par le Congrès des députés. Elle concernera les personnes en mesure de justifier d’au moins cinq mois de présence en Espagne, notamment au moyen d’un empadronamiento, d’un rapport médical, d’un contrat de location ou de justificatifs attestant de l’accès à des services essentiels. L’admission à la procédure entraînera automatiquement l’octroi d’une autorisation provisoire de résidence et de travail d’une durée d’un an, ainsi que la suspension des procédures d’expulsion engagées pour des motifs administratifs.

Lors d’un événement intitulé Regularización con derechos, Irene Montero a déclaré : « Le racisme, camarades, se combat par les droits. (…) Nous, nous donnons des papiers. Podemos est parvenu à un accord avec le PSOE afin que le gouvernement approuve immédiatement une régularisation extraordinaire des personnes migrantes », selon des propos rapportés par eldiario.es

Cette régularisation vise à débloquer une initiative législative populaire soutenue par plus de 700 000 signatures, restée paralysée au Congrès en raison de divergences entre les partenaires de la majorité, notamment Junts et les formations de gauche. Le recours au décret permet au gouvernement de contourner ces blocages parlementaires.

La régularisation s’inscrit dans une revendication défendue de longue date par les formations de l’extrême gauche et par des collectifs militants pro-migrants, relayée notamment par une initiative législative populaire ayant recueilli plus de 700 000 signatures. Faute d’accord politique, cette initiative est restée bloquée au Congrès pendant plusieurs mois, révélant l’absence de consensus au sein même de la majorité parlementaire issue de l’investiture de Pedro Sánchez.

Face à ces blocages, l’exécutif a opté pour un décret royal, permettant l’entrée en vigueur de la mesure sans débat parlementaire préalable. Ce choix procédural, s’il garantit une mise en œuvre rapide, fragilise toutefois la légitimité politique du dispositif et alimente les critiques sur un contournement du pouvoir législatif dans un domaine structurant de l’action publique.

L’opposition conservatrice, en particulier le Parti populaire, dénonce une décision unilatérale aux effets potentiellement incitatifs sur l’immigration irrégulière et remet en cause la capacité de l’administration à absorber un afflux massif de demandes. Le PP plaide pour une régularisation strictement conditionnée à l’emploi et à l’insertion économique, position partagée par certains acteurs centristes et régionalistes. Le Parti nationaliste basque (PNV) s’est également montré réservé, privilégiant une approche plus restrictive et ciblée.

Du côté des partis régionalistes, Junts continue de subordonner toute réforme d’ampleur à un transfert de compétences migratoires à la Catalogne. L’accord conclu entre Podemos et le gouvernement central, en dehors de ce cadre, risque ainsi de raviver les tensions avec les partenaires indépendantistes, déjà critiques d’une recentralisation des décisions stratégiques.

dimanche 1 février 2026

En 2023, près de 3% des Français ont consommé de la cocaïne. C'est 10 fois plus qu'il y a 30 ans

«Le marché de la cocaïne supplante voire dépasse celui du cannabis. En 2023, près de 3% des Français ont consommé de la cocaïne au moins une fois dans l'année. C'est 10 fois plus qu'il y a 30 ans.»

L'émission au complet :

Âge du mariage et fécondité, de la Nouvelle-France au Québec d'aujourd'hui

Ce graphique illustre l'évolution historique de l'âge moyen au premier mariage pour les femmes (ligne bleue) et les hommes (ligne orange), ainsi que l'Indice Synthétique de Fécondité (ISF, ligne violette) au Québec, de 1650 à 2020 environ. L'axe des ordonnées à gauche mesure l'âge au mariage (de 20 à 37,5 ans), tandis que celui à droite mesure l'ISF (de 0 à 10 enfants par femme). L'axe des abscisses représente les années.

Le graphique ci-dessus retrace, sur près de quatre siècles, l’évolution de l’âge moyen au premier mariage des femmes et des hommes au Québec, ainsi que celle de l’Indice synthétique de fécondité (ISF). 

Sous le régime français, les mariages sont précoces et la fécondité exceptionnelle. Dès le milieu du XVIIᵉ siècle, les femmes se marient en moyenne autour de 20 ans — parfois plus tôt encore — tandis que les hommes prennent épouse vers 25 ans. Bien plus tôt qu'en France. Cette nuptialité hâtive alimente une fécondité hors norme : environ huit enfants par femme en moyenne, un niveau parmi les plus élevés jamais observés dans l’histoire démographique occidentale. Cette heureuse fécondité s’explique par une combinaison de facteurs : une politique de peuplement volontariste de la Couronne française, l’abondance des terres, l’absence de contraception généralisée et une structure sociale pionnière où la fondation rapide d'une famille est à la fois encouragée et valorisée. Les célèbres Filles du Roi, arrivées jeunes et mariées presque immédiatement, incarnent cette logique de colonisation par la famille.

À partir de la Conquête britannique et tout au long du XIXᵉ siècle, le régime démographique amorce une lente transformation. L’âge au mariage augmente légèrement, tandis que l’ISF décline progressivement pour se situer autour de quatre à cinq enfants par femme à l’aube du XXᵉ siècle. Cette baisse ne relève pas d’une rupture brutale, mais d’une adaptation graduelle à de nouvelles contraintes : urbanisation croissante, émigration vers les États-Unis, diversification des modes de subsistance et premiers comportements de limitation volontaire des naissances. Le Québec entre alors dans la transition démographique, tout en conservant une fécondité supérieure à celle de la plupart des sociétés industrielles comparables.

Le premier tiers du XXᵉ siècle constitue une période charnière. Si l’âge au mariage demeure relativement stable — autour de 22 à 25 ans pour les femmes — la fécondité devient plus sensible aux chocs économiques et politiques. La Grande Dépression des années 1930 marque à cet égard un tournant net : l’insécurité économique, le chômage massif et l’effondrement des revenus entraînent un report des mariages et une chute temporaire des naissances. La natalité recule sensiblement, révélant pour la première fois la vulnérabilité du modèle familial traditionnel aux cycles économiques. Les deux guerres mondiales accentuent ces fluctuations, même si, à l’échelle canadienne, le Québec demeure encore relativement fécond, soutenu par une culture catholique fortement pronataliste.

L’après-guerre ouvre une séquence contrastée. Un baby-boom vigoureux, entre 1950 et le début des années 1960, fait brièvement remonter l’ISF autour de 3,5 à 4 enfants par femme. Mais cette embellie est de courte durée. La zone rosée du graphique — correspondant à l’après-1960 — souligne l’ampleur de la rupture qui s’opère alors. En l’espace de quelques décennies, l’âge au mariage s’élève rapidement : il dépasse 30 ans chez les femmes et 33 ans chez les hommes au tournant des années 2020. Parallèlement, la fécondité s’effondre, tombant bien en deçà du seuil de remplacement, pour atteindre aujourd’hui des niveaux historiquement bas (1,34 enfant/femme).

Cette bascule est indissociable de la Révolution tranquille. La sécularisation rapide, l’accès massif des femmes à l’éducation supérieure très allongée et au marché du travail, la diffusion de la contraception moderne, l’urbanisation accélérée et la montée de l’individualisme redéfinissent en profondeur les trajectoires familiales. Le mariage cesse d’être une étape précoce et quasi obligatoire de la vie adulte ; la parentalité est reportée, parfois renoncée. L’âge moyen à la maternité, désormais autour de 31 ans, illustre ce décalage croissant entre union, projet familial et reproduction.

Le graphique met ainsi en évidence une relation inverse robuste entre nuptialité et fécondité : plus le mariage est tardif, plus la descendance finale diminue. Ce lien, bien documenté par la démographie, repose sur des mécanismes à la fois biologiques et sociaux. Le report de la première naissance réduit la durée effective de la vie reproductive, accroît le risque d’infécondité involontaire et limite le nombre d’enfants désirés ou réalisables. Dans une société où la norme conjugale s’est affaiblie et où les coûts économiques de l’enfant ont augmenté, cet effet est amplifié.

« On a tenté d'édulcorer la responsabilité de l'Islam dans les régimes autoritaires [et l'esclavage] du monde musulman »

Dans L’Islam contre la modernité, Ferghane Azihari fait une critique sans concession de la religion musulmane et de l’asservissement systématique des peuples qu’elle conquiert. Il raille dès l’introduction les « indigénistes revanchards et les tiers-mondistes pénitents » qui, fustigeant l’Occident, idéalisent les sociétés musulmanes et empêchent ainsi tout débat objectif.

Il commence par rappeler comment l’Islam a transformé le berceau de la civilisation en tombeau : fossoyeuse de nombreux peuples et cultures, cette religion a en effet purement et simplement éradiqué l’Afrique romaine et ses racines grecques, les foyers bouddhistes qui fleurissaient en Afghanistan et une grande partie du monde byzantin. Ces régions avaient pourtant atteint un niveau de développement élevé avant l’irruption des adorateurs belliqueux de Mahomet. Leur état actuel montre à quel point leur islamisation a été nuisible, les maintenant dans un dramatique obscurantisme. « Leurs regards furent si captifs de La Mecque qu’ils ignorèrent le patrimoine gisant sous leurs pieds, laissant aux infidèles la charge de l’exhumer, à l’image des hiéroglyphes qui ont attendu l’arrivée du Français François Champollion pour être déchiffrés au XIXe siècle » se désole l’auteur. Dans des lignes inspirées, poétiques, il imagine ce que seraient ces régions si elles n’avaient pas été asservies, étouffées sous le joug de l’Islam.

Il consacre la deuxième partie de son essai à détruire la fable de l’islam des Lumières, aussi illusoire qu’un « stalinisme à visage humain ». Loin du mythe du dialogue interculturel et de la légende de la transmission, les Arabes musulmans ont selon lui plutôt fait preuve d’un sectarisme persistant. Il explique que l’’éclat de l’islam ancien réside paradoxalement dans sa faiblesse car l’épanouissement des sciences et des arts durant les premiers califats est surtout dû aux contributions des non musulmans. Alors qu’au Moyen-Age un certain nombre de clercs chrétiens apprenaient l’arabe pour étudier le Coran, les musulmans refusaient de se pencher sur les langues étrangères. Le fameux philosophe Averroès n’a ainsi jamais pu mettre la main sur La Politique d’Aristote car elle n’avait jamais été traduite en arabe… L’auteur fait également un sort à l’idée, affirmée en 2020 par Emmanuel Macron, que l’Islam est « actuellement en crise », ce qui supposerait qu’il ait précédemment rayonné et engendré de la prospérité. S’il admet que l’histoire musulmane n’est pas que belliqueuse et recèle des foyers d’esprits remarquables, il note qu’un grand nombre de ces extraordinaires savants ont joui d’une plus grande postérité en dehors des frontières de l’Islam que dans leur propre communauté. C’est le cas d’Averroès, du chirurgien Abu Al-Qasim ou du médecin Ibn An-Nafis, à qui l’on doit la découverte de la circulation sanguine. Il avance notamment l’hypothèse, étayée par l’islamologue Charles Pellat, que la science et l’enseignement dans le monde musulman ont pâti de la création des madrasas, écoles étroitement contrôlées par le pouvoir religieux. Plus généralement, l’idée que toute vérité figure dans le Coran et que son message est indépassable, l’impossibilité de le critiquer, étouffent fatalement la réflexion et le débat nécessaires au progrès intellectuel et social.

Il évoque ensuite l’indignation sélective qui conduit à condamner le colonialisme occidental tout en minimisant l’expansion de l’islam par la guerre et son recours systématique à l’esclavage. Il critique avec brio la théorie du bon sauvage qui excuserait les vices de l’islam par un degré de développement inférieur. L’histoire de l’Europe montre que le progrès des libertés individuelles n’est pas forcément conditionné par l’accroissement des richesses. Par ailleurs, l’islam s’est développé dans des régions d’un raffinement moral inégalé à l’époque (l’Orient pré-islamique, l’empire romain) [Orient romain plus riche que l'Occident avant la conquête musulmane], ce qui ne l’empêche pas de se montrer barbare.

Dans un chapitre sur les causes du retard des sociétés musulmanes sur le monde occidental, retard constaté et déploré par les penseurs musulmans eux-mêmes, Ferghane Azihari signale que, de toutes les doctrines étrangères qui influencent la politique moderne, seules les plus nuisibles échappent à leur sectarisme. Le marxisme et sa lutte des classes permet alors à l’Orient islamisé de se réfugier dans le camp des opprimés, s’épargnant toute autocritique alors même que celle-ci serait serait la condition nécessaire de sa modernisation. Ce qui n’empêche pas l’Islam de se lancer à l’assaut d’une Europe devenue vulnérable, trop occupée à saper son propre système pour défendre ses institutions, ses écoles et ses universités, ses médias, ses productions…

Pourtant, dans ce courageux essai complété par un riche appareil de notes, Ferghane Azihari, ne se contente pas de peindre un noir tableau de l’Islam. Il est lui-même issu d’une famille musulmane des Comores et garde l’espoir que le monde dont viennent ses ancêtres sorte de l’archaïsme. Il appelle de ses vœux le réveil de l’Orient, sa libération d’une religion oppressive et violente. Il exhorte également les Européens à se montrer vigilants, à se servir de leur longue et prestigieuse tradition orientaliste  pour combattre l’obscurantisme islamiste dont ils ne doivent pas mésestimer le danger. C’est le plus grand défi auquel ils sont confrontés, tant les dommages occasionnés sont malheureusement irréversibles. 

Source : Contrepoints 
 
Voir aussi 
(Émission complète avec Ferghane Azihari et Mathieu Bock-Coté sur CNews : ici à partir de la 29e minute). 
 
 
 

Au moins 75 % des classiques grecs connus aujourd'hui proviennent de copies byzantines

Rémi Brague : Y a-t-il un islam des Lumières ?

La conservation du savoir grec à Constantinople et sa diffusion dans l'Europe romane (avec Extrait relatif à l’enseignement classique conservé sous l'Empire romain d'Orient).

Histoire — « On a trop souvent mythifié el-Andalous »  

Contes, légendes, clichés et réalité de l'Espagne musulmane

La liberté moderne vue par Rémi Brague

Rémi Brague — Sur le « vrai » islam

Rémi Brague sur l’islam, la culture classique et l’Europe

Rémi Brague : « Dans les gènes de l’islam, l’intolérance »

Manuel d’histoire (1) — chrétiens intolérants, Saint Louis précurseur des nazis, pas de critique de l’islam tolérant pour sa part

Manuel d’histoire — Chrétiens tuent les hérétiques, musulmans apportent culture raffinée, pacifique et prospère en Espagne

Meilleur « vivre-ensemble » grâce à la connaissance ? 

Les chrétiens et les juifs dans l’Occident musulman

La conservation du savoir grec à Constantinople et sa diffusion dans l’Europe romane 

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France — 59 % des jeunes musulmans souhaitent l'application de la charia, selon un sondage

« La messe n'est pas dite », appel à un sursaut culturel chrétien 

 
 

vendredi 30 janvier 2026

Au Danemark, la droite conservatrice freinée à cause des visées de Trump sur le Groenland

Il y a un an, à la veille de la seconde investiture de Donald Trump à la présidence des États-Unis, Morten Messerschmidt, dirigeant du Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti), s’affichait à Mar-a-Lago (voir photo ci-contre), la résidence floridienne du président élu. Sur les réseaux sociaux, il publiait des images enthousiastes de lui, proclamant notamment : « Le wokisme est mort ».;

Auprès d’un média danois, il alla jusqu’à déclarer : « Ensemble, nous rendrons sa grandeur à l’Occident », adptant le slogan Make America Great Again. Ses opposants ne tardèrent pas à le surnommer « Maga Morten ».

Ces images, que la mémoire numérique conserve intactes, embarrassent aujourd’hui son parti. Comme une large part de la société danoise — historiquement très favorable aux États-Unis — le Parti du peuple danois a opéré un net revirement à l’égard de Washington, depuis que Donald Trump a ravivé l’hypothèse d’un contrôle américain sur le Groenland, territoire autonome qui représente près de 98 % de la superficie du Royaume du Danemark. Le Parti du peuple va même plus loin que la plupart des formations politiques : il est le seul à dénoncer ouvertement ce qu’il juge être l’excessive mansuétude diplomatique du gouvernement de coalition dans sa tentative de rétablir des relations apaisées avec les États-Unis.

Un entourage idéologique conservateur

À l’approche des élections législatives prévues en octobre, les adversaires du parti se sont emparés de cette séquence pour souligner ce qu’ils présentent comme une contradiction politique. « C’est une calomnie », a réagi Morten Messerschmidt le 18 janvier sur Facebook. Dans les couloirs du Parlement danois, Alex Ahrendtsen, responsable des affaires européennes du parti, évoque quant à lui « une opération de diffamation ». Il affirme que le déplacement de Messerschmidt s’inscrivait dans le cadre d’une invitation émanant d’une organisation israélienne, à l’occasion d’un rassemblement organisé par la Heritage Foundation, un puissant cercle de réflexion conservateur très influent aux États-Unis.

« Cet élément est exact », confirme le commentateur politique Noa Redington. Il rappelle toutefois que, si le Parti du peuple danois entretient des relations cordiales avec la droite israélienne au pouvoir, notamment le Likoud de Benyamin Netanyahou, Morten Messerschmidt ne dispose pas de liens personnels établis avec Donald Trump ni avec les principales figures de la mouvance Maga. Les convergences idéologiques existent néanmoins : euroscepticisme affirmé, défense de la souveraineté nationale, valorisation des traditions culturelles, et opposition résolue à l’immigration et à ce que ces partis désignent comme l’idéologie « woke ».

Messerschmidt s’est longtemps réclamé de l’exemple de Nigel Farage, qu’il admirait pour son rôle dans le Brexit. Selon plusieurs observateurs de la vie politique danoise, il n’a jamais dissimulé son intérêt pour les réseaux populistes et conservateurs transnationaux, même s’il est resté en marge de leurs cercles les plus structurés.

Lors de son séjour en Floride, le dirigeant danois n’est d’ailleurs pas parvenu à obtenir d’entretien direct avec Donald Trump, alors même que ce dernier avait déjà évoqué publiquement son intérêt pour le Groenland. Selon des informations de presse américaine, toute rencontre formelle lui aurait été refusée. « À ma connaissance, il a surtout arpenté le complexe de Mar-a-Lago en multipliant les photos », raconte Noa Redington. « L’idée qu’un chef de parti d’une formation marginale, issue d’un petit pays nordique, puisse négocier seul avec le président américain relevait d’une certaine illusion politique. »

Un retournement coûteux

Alex Ahrendtsen récuse toute fascination pour Donald Trump. « Il ne s’agit pas d’être pro- ou anti-Trump, explique-t-il. Depuis des années, nous alertons sur la dépendance stratégique du Danemark vis-à-vis des États-Unis. Aujourd’hui, le gouvernement tente de masquer ses propres erreurs en nous accusant d’inconstance. » Une lecture que conteste Noa Redington : « Je n’ai pas souvenir que le Parti du peuple danois ait porté ce discours avant 2025. Jusqu’à récemment, ce type de mise en garde provenait plutôt de la gauche radicale. »

Quoi qu’il en soit, ces épisodes ont laissé des traces. Là où les images ensoleillées de Mar-a-Lago n’avaient guère choqué, dans un pays longtemps très proaméricain — et avaient même coïncidé avec une progression dans les sondages —, le contexte a radicalement changé. Face à Donald Trump, l’essentiel de la classe politique danoise affiche désormais une rare unité. Le Parti du peuple danois, lui, se retrouve isolé et en recul dans l’opinion.

Source (adaptée) : Le Figaro

Italie : un projet de loi visant à encadrer l’éducation affective et sexuelle à l’école

Le Parlement italien examine actuellement un projet de loi portant sur le cadre des activités scolaires liées à l’éducation affective, sexuelle et aux questions de genre. Connu sous le nom de projet de loi Valditara, du nom du ministre de l’Éducation Giuseppe Valditara, ce texte a été approuvé en première lecture par la Chambre des députés le 3 décembre 2025, par 151 voix pour, 113 contre et une abstention.

Intitulé officiellement « Disposizioni in materia di consenso informato in ambito scolastico », le projet s’inscrit dans une réflexion plus large sur le rôle respectif de l’école et des familles dans l’éducation des mineurs, ainsi que sur les modalités de participation d’intervenants extérieurs au système scolaire.

Sur la photo, les porte-parole de Pro Vita & Famiglia, Jacopo Coghe et Maria Rachele Ruiu, avec le député Rossano Sasso - rapporteur du projet de loi à la Chambre - devant le palais de la Chambre des députés , le 3 décembre 2025, lorsque la loi a été approuvée par la Chambre. Sur les pancartes : «Consentement informé préalable» (à gauche),  « Leçons LGBT? Pas à mon enfant » (centre) et « Pas à mon enfant » et en petit en dessous « écoles libres du "genre" » (à droite).

Les dispositions prévues par le texte

Dans la version adoptée par la Chambre, le projet de loi distingue clairement selon les niveaux d’enseignement.
  • Pour l’école maternelle et primaire (scuola dell’infanzia et scuola primaria), le texte prévoit l’interdiction de toute activité, intervention ou projet — y compris extracurriculaire — portant sur la sexualité, les relations affectives, l’identité ou la fluidité de genre, ainsi que sur l’orientation sexuelle. En revanche, l’enseignement de notions biologiques générales, telles que l’anatomie humaine, la reproduction ou la prévention des maladies sexuellement transmissibles, demeure autorisé, dès lors qu’il est présenté sous un angle scientifique et non identitaire (dans le sens d'identité sexuelle, pro-LGBTQ+ et théorie du genre).
  • Pour l'école secondaire, soit le collège et le lycée (scuola secondaria di primo e secondo grado), le projet de loi introduit l’obligation d’un consentement éclairé, préalable et écrit des parents ou tuteurs légaux pour toute activité abordant ces thématiques. Ce consentement doit être détaillé et doit préciser les objectifs pédagogiques, les contenus abordés, les supports utilisés ainsi que l’identité d’éventuels intervenants extérieurs. En l’absence d’autorisation, l’élève concerné ne participe pas à l’activité et se voit proposer une alternative organisée par l’établissement.
  • Le texte prévoit également que les intervenants extérieurs soient préalablement validés par les organes collégiaux de l’établissement, notamment le conseil d’institut et le collège des enseignants.
Les objectifs affichés par le gouvernement

Selon le gouvernement, cette réforme vise avant tout à renforcer la collaboration entre l’école et les familles et à garantir la transparence des contenus proposés aux élèves. L’exécutif met en avant le principe constitutionnel du droit des parents à participer aux choix éducatifs concernant leurs enfants, en particulier sur des sujets considérés comme sensibles.

Les promoteurs du texte soulignent également la volonté d’assurer un cadre homogène au niveau national, dans un contexte où les initiatives en matière d’éducation affective et sexuelle reposent largement sur des projets locaux et sur l’intervention d’acteurs extérieurs aux établissements scolaires.

Un texte encore en discussion


Au 28 janvier 2026, le projet de loi n’a pas encore été adopté définitivement. Après son approbation à la Chambre, il doit être examiné par le Sénat, qui pourra l’amender ou le valider en l’état. La majorité parlementaire actuelle laisse envisager une poursuite du processus législatif au cours de l’année 2026, même si le calendrier et l’issue exacte des débats ne sont pas encore arrêtés.

Un débat parlementaire et sociétal

Comme souvent sur les questions éducatives et familiales, le texte a suscité des positions contrastées. Les groupes de la majorité y voient un instrument de clarification et de responsabilisation, tandis que plusieurs formations d’opposition et certaines associations expriment des réserves, estimant que le dispositif pourrait restreindre l’accès de certains élèves à des informations jugées utiles à leur développement.

Ces échanges s’inscrivent dans un contexte italien particulier : l’éducation sexuelle n’est pas obligatoire au niveau national et reste principalement organisée à l’initiative des établissements, ce qui distingue l’Italie de nombreux autres pays européens.

mercredi 28 janvier 2026

Tous plagiaires ou receleurs demain ?

C’est une vérité universellement reconnue que les gens s'en tirent souvent à bon compte lorsqu'ils commettent un plagiat, même lorsque la phrase qu'ils plagient est le début de l'incipit d'Orgueil et Préjugés « C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier ... ». 

En 2007, des chapitres du roman Orgueil et Préjugés de Jane Austen ont été envoyés avec quelques modifications mineures à 18 éditeurs, sous le prétexte qu'il s'agissait d'un « nouveau » roman intitulé First Impressions (Premières impressions). Bien que ce « nouveau » roman contint l'un des incipits les plus célèbres de la littérature anglaise, un seul éditeur a dénoncé le fraudeur. « Ma première impression » à la lecture de Premières impressions, a-t-il répondu avec une malice digne d'Austen, a été « une légère irritation », puis « un éclat de rire ».

Beaucoup trouvent le plagiat moins drôle, comme le montre clairement un nouveau livre de Roger Kreuz, universitaire. Son ouvrage, Strikingly Similar (Étonnamment similaires), passe en revue 20 siècles de plagiat, du plagiat musical (Bob Dylan) au plagiat littéraire (Dylan Thomas), en passant par le plagiat oratoire (Joe Biden) et tous les types de plagiat cités ci-dessus. Lorsque Bob Dylan a prononcé son discours d’acceptation du prix Nobel de littérature [2016/2017], les passages où il parlait de Moby-Dick étaient étrangement similaires aux résumés que l’on trouve sur SparkNotes [un site de fiches de lecture pour étudiants], plutôt que de refléter une lecture profonde et personnelle de première main du roman.

Ce livre, dont le contenu est davantage constitué d'anecdotes sur le plagiat que d'arguments à son sujet, donne l'impression d'une occasion manquée. Le plagiat est un vice ancien – le mot a été emprunté (plagié ?) à un poème de Martial, un écrivain romain – qui semble aujourd'hui plus que jamais d'actualité. Ce qui constitue un vol intellectuel et ce qui est considéré comme un emprunt ou une inspiration acceptable sont les grandes questions de l'ère de l'IA. Cela vaut tant sur le plan personnel (est-il acceptable d'utiliser l'IA pour rédiger une lettre à un employeur potentiel ou une lettre d'amour ?) que sur le plan juridique (les modèles d'IA populaires seront-ils sanctionnés pour s'être entraînés sur des contenus protégés par le droit d'auteur ?).

Une partie du problème réside dans le fait qu'il n'existe pas de définition précise du plagiat, qui va de la copie mot pour mot au vol plus flou de concepts. Comme pour la pornographie, on suppose qu'« on la reconnaît quand on en voit ». Et on en voit beaucoup de nos jours, à cause de l'informatique. Lorsque Shakespeare a emprunté la scène de la barque dans Antoine et Cléopâtre à Plutarque, il a dû l'écrire à la main, ce qui était fastidieux. Pour produire des copies de contrefaçons telles que « Martin Guzzlewit » et « Oliver Twiss », les imitateurs de Dickens ont dû consacrer du temps et des efforts à la composition. Depuis l'avènement des touches « Contrôle » et « Copier », le plagiat est devenu plus facile à réaliser, mais plus difficile à contrôler.

C'est encore plus difficile aujourd'hui. Les grands modèles linguistiques (LLM) tels que ChatGPT et Claude d'Anthropic sont entraînés à partir d'une grande quantité de documents écrits, souvent protégés par des droits d'auteur, ce qui fait que certains considèrent que leurs résultats constituent une appropriation illicite du travail des auteurs et autres créateurs. Des écrivains ont intenté des poursuites judiciaires contre des entreprises d'IA. Dans une plainte, les plaignants ont déclaré que les entreprises technologiques se livraient à un « vol systématique à grande échelle ». Anthropic a récemment accepté de verser 1,5 milliard de dollars à des auteurs pour avoir utilisé 7 millions de livres piratés à des fins d'entraînement. (La rédactrice de cet article publié dans l'hebdo The Economist pourrait recevoir une compensation financière dans le cadre de cet accord pour l'un de ses livres.) Le 15 janvier, deux éditeurs ont demandé à se joindre à un recours collectif contre GoogleAI pour s'être livré à « l'une des violations les plus massives de droits d'auteur de l'histoire ».

Qu'en est-il des utilisateurs de ces LLM ? S'entraîner sur des millions de livres, puis recracher ses propres mots, c'est une très bonne définition de ce que fait un écrivain. De plus, selon M. Kreuz, utiliser ChatGPT ne fait pas de vous un plagiaire, car il ne s'agit pas de copier un seul texte « original ». Il suggère que les LLM sont des « auteurs de l'ombre » [des nègres littéraires comme on disait au XXe siècle]. Pour beaucoup, il s'agit là d'une interprétation trop généreuse : il s'agit toujours de plagiat, mais avec un complice IA. Il s'agit d'un vol à plusieurs niveaux, presque de recel : l'IA vole et répète souvent les mots sur lesquels elle a été formée, puis vous reprenez ces mots comme si c'étaient les vôtres, dans un but lucratif, celui de l'imposture.

C'est une question épineuse. Mais cela l'a toujours été. La créativité et l'originalité sont en conflit depuis des siècles. La liste des auteurs accusés de vol est un véritable Who's Who de la littérature : Chaucer, Shakespeare, Swift. Certains, il est vrai, ont pris position par principe : il y a 250 ans, Laurence Sterne a dénoncé les plagiaires qui, comme des apothicaires, se contentent de transvaser le contenu d'un « récipient à un autre ». Il s'est avéré qu'il avait emprunté cette phrase à un autre auteur, Robert Burton. Selon Mark Twain, « il n'y a pas grand-chose dans les propos humains... à part le plagiat ! ».

On dit souvent que c'est le romantisme et son obsession de l'« originalité » qui ont poussé les gens à s'en soucier. Mais le plagiat a toujours été source d'irritation. Le mot latin plagiarius signifie « ravisseur », un criminel qui, selon le droit romain, devait être « jeté aux bêtes sauvages lors du premier spectacle public ». Les auteurs qui ont intenté un procès contre Anthropic pourraient partager ce sentiment.

Il existe une distinction floue mais cruciale entre l'inspiration et le plagiat pur et simple. T.S. Eliot a déclaré que « les poètes immatures imitent, les poètes mûrs volent ». Peu de gens prennent la peine de citer la deuxième partie de la phrase, qui précise que « les mauvais poètes défigurent ce qu'ils prennent, et les bons poètes l'améliorent, ou du moins lui donnent une forme différente ». Tout auteur s'inspire au moins en partie d'autres œuvres. Le procès intenté contre Anthropic a partiellement échoué : un juge a comparé Anthropic à un « lecteur aspirant à devenir écrivain » qui utilise les mots des autres pour « créer quelque chose de différent ».

Selon M. Kreuz, ce qui a vraiment changé la donne, ce n'est pas tant une nouvelle catégorie littéraire qu'une nouvelle catégorie juridique. Avec la création du droit d'auteur au XVIIIe siècle, les droits de copie ont pu être définis plus précisément, et les infractions en matière de copie ont pu être poursuivies plus clairement. Selon Robert Douglas-Fairhurst, professeur d'anglais à Oxford, la création littéraire « est une profession », et « il faut donc protéger sa propriété ». Charles Dickens a poursuivi en justice les imprimeurs qui produisaient des contrefaçons, en partie par indignation, mais aussi pour des raisons financières.

La technologie a également changé la donne : grâce à l'imprimerie, davantage de personnes pouvaient lire et acheter des livres, et vérifier ce qui avait été volé. Elle est en train de changer à nouveau la donne. Les universités se tournent de plus en plus vers l'IA pour repérer les travaux rédigés par l'IA (même si les étudiants utilisent des services tels que Dumb it Down [Baisse le niveau] pour rendre leurs travaux alimentés par l'IA plus convaincants). Ceux-ci peuvent être détectés. Chris Caren, le patron de Turnitin [Rends-le (ton devoir)], un détecteur de plagiat très populaire, décrit la prose plagiée comme « sans relief » : « bien écrite, mais pas très dynamique ». Elle présente des tics verbaux : elle affectionne les mots ennuyeux comme « holistique » et particulièrement « particulièrement ».

La donne est à nouveau en train de changer. Et aujourd'hui, ce ne sont plus seulement les auteurs qui doivent y réfléchir, mais nous tous. M. Kreuz note que les mentions de plagiat dans les articles du New York Times ont été multipliées par huit depuis les années 1950. Peut-être parce qu'il y en a davantage. Mais aussi, sans doute, parce que c'est amusant. Les histoires de plagiat suivent un arc narratif tragique parfait : un héros imparfait subit un châtiment sévère. C'est un spectacle merveilleux. Pourquoi sommes-nous sur terre, sinon pour fournir quelque distraction à nos voisins, et en retour, nous amuser à leurs dépens ? Ou est-ce quelqu'un d'autre qui a dit cela ? [Jane Austen toujours dans Orgueil et Préjugés]. 
 

Les tribulations de Charles Dickens aux États-Unis : un droit d’auteur américain opportuniste

Charles Dickens, l’un des romanciers les plus lus du XIXᵉ siècle, connut de son vivant un succès immense. Des œuvres comme Oliver Twist, David Copperfield ou Un chant de Noël conquirent des millions de lecteurs. Pourtant, derrière ce triomphe se cache une profonde frustration : aux États-Unis, où ses livres se vendaient par centaines de milliers d’exemplaires, Dickens ne percevait aucune rémunération. Cette situation illustre de manière frappante la manière dont le droit d’auteur américain s’est longtemps développé en fonction d’intérêts économiques nationaux plutôt que d’un principe universel de protection des créateurs.

Un cadre juridique très différent de part et d’autre de l’Atlantique

Au XIXᵉ siècle, les lois sur le droit d’auteur variaient fortement selon les pays.

Au Royaume-Uni, la loi de 1842 sur le droit d’auteur garantissait aux écrivains une rémunération sur la vente de leurs œuvres. Bien qu’elle protégea d’abord les auteurs britanniques, elle évolua progressivement vers une reconnaissance des droits des écrivains étrangers, ce qui conduira plus tard à la conclusion d'accords entre États.

Aux États-Unis, la situation était tout autre. La loi américaine de 1790 réservait explicitement la protection aux seuls citoyens et résidents américains. Les auteurs étrangers, même très populaires, ne disposaient d’aucune protection légale. Leurs œuvres pouvaient donc être imprimées et vendues librement par des éditeurs américains, sans autorisation ni paiement d'une contrepartie aux auteurs.

Il ne s’agissait pas simplement d’un détail technique : cette politique était délibérée. Les États-Unis, encore importateurs de culture européenne, bénéficiaient économiquement de cette absence de protection pour alimenter à bas coût leur industrie du livre et diffuser largement la littérature auprès du public (américain ou étranger).

La diffusion massive et non rémunérée des œuvres de Dickens

Dans ce contexte, les romans de Dickens furent reproduits en grand nombre par des éditeurs américains. Les Papiers posthumes du Pickwick Club, son premier grand succès, circula largement outre-Atlantique sans qu’il en tirât le moindre revenu. D’autres auteurs britanniques comme Walter Scott ou Jane Austen subirent le même sort peu enviable.

Dickens ne put rien faire sur le plan juridique. Il pouvait poursuivre des contrefacteurs en Grande-Bretagne, mais il était totalement dépourvu de droits aux États-Unis. Dans sa correspondance, il déplora ce « pillage » qui le privait non seulement de revenus, mais aussi de tout contrôle sur la qualité des éditions diffusées.

Les éditeurs américains, de leur côté, justifiaient cette pratique en affirmant qu’elle rendait la littérature abordable et favorisait l’instruction dans un pays en plein développement...

La tournée de 1842 : l’écrivain face à la réalité américaine


En 1842, Dickens effectua un voyage très médiatisé aux États-Unis. Accueilli avec enthousiasme par le public, il découvrit cependant l’ampleur de la reproduction non autorisée de ses livres. Il décida alors de plaider publiquement pour un accord international sur le droit d’auteur, expliquant que l’absence de protection nuisait à la fois aux auteurs étrangers et, à terme, aux écrivains américains eux-mêmes.

Ses prises de position provoquèrent une vive réaction. Une partie de la presse le dépeignit comme un écrivain cupide voulant renchérir le prix des livres. Déçu par cet accueil, Dickens exprima son amertume dans Notes américaines (1842) et dans le roman Martin Chuzzlewit, qui dessinait une satire mordante de la société américaine.

Il mourut en 1870 sans avoir vu évoluer la législation américaine.

Le revirement opportuniste de 1891 : quand les intérêts des éditeurs américains changent

Il fallut attendre 1891 pour qu’une loi américaine accordât enfin une protection aux auteurs étrangers, sous certaines conditions. Ce changement ne tint pas à une soudaine conversion morale, mais à une transformation économique : les États-Unis étaient devenus exportateurs d’œuvres littéraires. Des écrivains américains commencèrent alors à être reproduits à l’étranger sans autorisation. La protection de leurs œuvres à l'étranger devient alors un enjeu pour les États-Unis. Des auteurs comme Mark Twain militèrent activement en faveur de cette réforme.

Tant que les États-Unis importaient surtout des œuvres étrangères, l’absence de protection leur était avantageuse ; une fois devenus producteurs majeurs, ils soutinrent un système plus protecteur.

Une leçon toujours d'actualité

L’histoire des démêlés de Dickens avec les éditeurs américains illustre que le droit d’auteur n’est pas seulement une question de principe moral : il évolue souvent en fonction des rapports de force économiques et culturels entre pays.

À l’heure des débats sur la reproduction numérique des œuvres, l’intelligence artificielle et la circulation mondiale des contenus, cet épisode du XIXᵉ siècle rappelle que les règles de la propriété intellectuelle sont liées aux intérêts des sociétés qui les élaborent.

Dickens, à son corps défendant, aura ainsi été l’un des symboles précoces de la protection des auteurs.

lundi 26 janvier 2026

Thucydide et comment une démocratie peut devenir impérialiste et assujettir ses alliés

Dans L’Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’historien grec Thucydide explique comment une puissance hégémonique traite ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elle pour l’effort de défense, et décrit les désastres auxquels conduit l’« hubris » [ὕϐρις, la démesure, l'ardeur excessive]. Une lecture qui s’impose pour les conseillers de Donald Trump, estime ci-dessous Michel De Jaeghere, le directeur du Figaro Histoire.

Les ambitions de Donald Trump au Groenland ont plongé ses partenaires de l’OTAN dans la stupeur et le désarroi. Est-ce ainsi que l’on traite des alliés de 77 ans ? Et à quoi rime d’être partie à une organisation défensive si le leader de cette alliance prétend pouvoir légitimement s’emparer d’une partie du territoire de l’un de ses membres fondateurs au motif qu’il en a besoin, que son titulaire n’a pas les moyens d’assurer efficacement sa défense et qu’au demeurant la discussion est close avant de s’être ouverte, puisqu’il est le plus fort ?

On a souvent invoqué depuis la parution en 2017 de Vers la guerre. La Chine et l’Amérique dans le piège de Thucydide ?, le livre de Graham Allison, l’idée que l’historien grec avait mis au jour à l’occasion de la guerre du Péloponnèse, qui avait opposé Sparte à Athènes, une loi de l’histoire : celle qui voudrait que l’ascension d’un nouvel empire menaçant de supplanter une puissance établie provoque inévitablement des tensions qui font peser le risque d’une conflagration de grande ampleur. [Paul Kennedy, 30 ans avant, dans Naissance et déclin des grandes puissances : Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000 paru en 1988 prenait déjà exemple sur la Guerre du Péloponnèse.  Kennedy y voyait un exemple classique de sur-extension impériale et de déclin relatif quand une puissance dominante s'épuise militairement et économiquement face à une rivale montante.] On a projeté l’analyse sur la rivalité entre les États-unis et la Chine. On a discuté le bien-fondé de la thèse à coups d’exemples et de contre-exemples.

On aurait eu profit, peut-être, à lire et à relire, plutôt, Thucydide. Son livre ne décrit qu’en apparence la guerre qui mit aux prises Sparte et Athènes, cinquante ans après leur victoire commune sur les Perses, à Salamine et à Platées, à la fin du Ve siècle avant J.-C. (431-404). Il nous explique comment se font et se défont les alliances, comment une coalition se transforme quand elle survit à l’ennemi contre lequel elle a été mise en place, comment une puissance hégémonique est conduite à traiter ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elles de l’effort de défense pour jouir dans la tranquillité des avantages de la paix qu’elle procure, comment une démocratie peut être impérialiste ; comment elle peut se comporter, parfois, comme une intraitable puissance de proie. Il a vingt-quatre siècles. Il nous parle de nous.

samedi 24 janvier 2026

Critique par un universitaire pro-immigration de la désinformation pro-immigration « intello de salon »

Résumé d'un article d'Alexander Kustov, maître de conférences (Assistant Professor) en sciences politiques à l’Université de North Carolina at Charlotte, spécialiste des politiques migratoires et de l’opinion publique, et auteur du livre In Our Interest: How Democracies Can Make Immigration Popular (Columbia University Press, 2025).

L’auteur, Alexander Kustov, est un chercheur pro-immigration réaliste (particulièrement en faveur d’une immigration plus ouverte pour les profils qualifiés) qui critique ce qu’il appelle la « désinformation pro-immigration sophistiquée/intello » (highbrow pro-immigration misinformation).

Contrairement aux infox grossières, ce type de désinformation ne repose pas sur des mensonges explicites, mais sur la sélection, l’omission et le cadrage des faits de manière à favoriser une narrative souhaitée — souvent par des médias de grand chemin, des universitaires et des milieux progressistes. Cette communication, incomplète ou biaisée, crée un récit attrayant mais fragile qui finit par se retourner contre la cause qu’elle prétend servir.

Kustov soutient que ces demi-vérités sophistiquées sapent la confiance publique : quand la réalité contredit des récits trop lisses, la crédibilité du discours pro-immigration s’effondre, offrant un terrain fertile aux arguments anti-immigration.

Les cinq « vérités inconfortables » mises en lumière:

  1. L’immigration ne se résume pas à une affaire humanitaire

    Le cadrage dominant présente souvent l’immigration comme une réponse aux souffrances humaines. Or, moins de 20 % des migrants internationaux sont des réfugiés ou demandeurs d’asile : la majorité migre pour des motifs économiques, familiaux ou d’études. En insistant exclusivement sur la dimension humanitaire, on occulte les intérêts économiques et nationaux des pays d’accueil.

  2. L’idée que l’immigration serait bénéfique pour tous, partout et sans compromis est un mythe

    Même si l’immigration était généralement positive au niveau macroéconomique, certains groupes locaux pâtissent et subissent des coûts réels (concurrence sur le marché du travail, pression sur les services publics, etc.). Ignorer ces effets négatifs rend l’argumentaire très vulnérable à la moindre critique.

  3. Ce qui est vrai dans un contexte ne l’est pas forcément ailleurs

    Certains arguments pro-immigration extrapolent des résultats d’un pays à tous les autres. Par exemple, le fait que les immigrés commettent moins de crimes que les natifs aux États-Unis  [la criminalité est important chez les noirs américains] ne prouve rien pour d’autres pays où les contextes institutionnels, démographiques ou sociaux diffèrent.

  4. Considérer que les migrations temporaires sont forcément exploiteuses est un cadrage moral simpliste

    La critique généralisée des visas temporaires (H-1B ou contrats dans les pays du Golfe) passe souvent sous silence les gains économiques substantiels pour les migrants eux-mêmes, qui peuvent multiplier leurs revenus. Les abus qui existent tiennent davantage à de mauvaises conceptions institutionnelles qu’à la nature temporaire des visas.

  5. Réduire toute opposition à l’immigration à de la désinformation ou au racisme est condescendant et erroné

    La résistance à l’immigration est souvent enracinée dans des valeurs profondes : attachement à l’identité nationale, volonté de maîtrise démocratique, sentiment d’injustice (« pourquoi eux avant nous ?»). Ignorer ces valeurs et se contenter de corriger de manière professorale des erreurs factuelles ne change pas ces attitudes de fond ; au contraire, les nier peut les renforcer. 

Pour Kustov, le camp pro-immigration se sabote quand il refuse d’admettre les coûts et compromis réels inhérents à certaines politiques migratoires.

Pour élaborer des politiques d’immigration durables et largement soutenues, Kustov recommande :
  • Reconnaître honnêtement les gagnants et les perdants des politiques migratoires.
  • Cesser les généralisations abusives.
  • Admettre la tension entre volume d’immigration et niveau de droits accordés.
  • Arrêter de ramener toute opposition à une forme d’ignorance ou de préjugé.