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Une étude de 7 ans sur 3 900 articles en sciences sociales a révélé que seulement ~50 % d’entre eux pouvaient être reproduits.
Il y avait toutefois une variation significative entre les disciplines.
Alors que plus de 60 % des articles en sciences politiques & en économie ont été reproduits, seulement ~25 % des articles en sociologie et 0 % des articles en éducation l’ont été.
Reproductibilité en sciences sociales
Une vaste étude menée pendant sept ans et publiée dans Nature a évalué la possibilité de reproduire les résultats de près de 3 900 articles en sciences sociales. Un chiffre a particulièrement retenu l'attention : seules environ la moitié des études examinées ont pu être répliquées avec succès sur de nouvelles données. Les résultats variaient toutefois fortement selon les disciplines. Les taux de reproductibilité étaient élevés en science politique et en économie, nettement plus faibles en sociologie et, surtout, extrêmement limités en sciences de l'éducation. Ces constats, largement relayés, méritent cependant d’être lus en gardant à l'esprit la distinction essentielle entre reproductibilité et réplicabilité.
Le projet SCORE et les trois dimensions de la fiabilité scientifique
Le projet Systematizing Confidence in Open Research and Evidence (SCORE) — que l'on pourrait traduire par « Systématiser la confiance dans la recherche ouverte et les données probantes » —, financé par la DARPA et conduit par plusieurs centaines de chercheurs, a analysé des articles publiés entre 2009 et 2018 dans 62 revues scientifiques.
L'un de ses principaux apports est de distinguer trois notions souvent confondues :
La reproductibilité : obtenir les mêmes résultats en réexécutant les mêmes analyses sur les mêmes données.
La robustesse : vérifier que les conclusions résistent à des modifications raisonnables des méthodes d'analyse.
La réplicabilité : tester les mêmes hypothèses à partir de nouvelles données indépendantes.
Les premiers résultats ont été publiés en avril 2026 dans un numéro spécial de Nature.
Une reproductibilité limitée avant tout par le manque de données
Dans l'étude de Miske et al. (Nature, 2026 ; doi:10.1038/s41586-026-10203-5), les chercheurs ont sélectionné un échantillon stratifié de 600 articles. Seuls 24 % mettaient leurs données à la disposition du public. En conséquence, une évaluation de la reproductibilité n'a pu être menée que pour 143 articles.
Parmi ces articles, 53,6 % étaient précisément reproductibles et 73,5 % au moins approximativement reproductibles, c'est-à-dire que la nouvelle analyse aboutissait à des résultats très proches de ceux de l'étude originale, sans exiger une concordance parfaite.
Le principal enseignement est donc moins l'existence d'erreurs que l'impossibilité, dans de nombreux cas, de vérifier les résultats faute d'accès aux données et au code d'analyse.
Des écarts très marqués entre disciplines
La science politique et l'économie obtiennent les meilleurs résultats. Lorsque des tentatives de reproduction ont pu être réalisées, 66 à 72 % des études étaient précisément reproductibles (attention pas nécessairement réplicables!), et plus de 77 % étaient au moins approximativement reproductibles. Ces disciplines bénéficient depuis plusieurs années de politiques éditoriales favorisant le partage des données et des scripts d'analyse.
La situation est tout autre en sciences de l'éducation. À peine 2,9 % des articles rendent leurs données accessibles. Autrement dit, dans l'immense majorité des cas, il est impossible de vérifier les analyses publiées. Les graphiques montrant 0 % de reproductibilité ne signifient donc pas que toutes les études sont erronées, mais que presque aucune tentative de reproduction n'a pu être entreprise. Cette absence de transparence constitue, à elle seule, un résultat préoccupant : une discipline dont les travaux ne peuvent être contrôlés offre nécessairement un niveau de confiance plus faible.
La sociologie occupe une position intermédiaire, avec des taux de reproductibilité sensiblement inférieurs à ceux observés en économie et en science politique.
Réplicabilité et reproductibilité : deux résultats différents
Une autre étude issue du projet SCORE s'est intéressée non plus à la reproductibilité, mais à la réplicabilité, c'est-à-dire à la capacité d'obtenir des résultats comparables sur de nouvelles données. Son taux de succès global est d'environ 49 %. C'est ce chiffre, proche de 50 %, qui a été largement repris dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Ce qu'il faut retenir
Ces travaux ne remettent pas en cause l'ensemble des sciences sociales. Ils montrent avant tout que la transparence — mise à disposition des données, du code et de la documentation — constitue un facteur déterminant de la qualité scientifique. Lorsque ces éléments sont accessibles, les taux de reproductibilité augmentent fortement, atteignant dans certains cas près de 90 % de reproductibilité approximative.
Depuis 2018, de nombreuses revues ont renforcé leurs exigences en matière de partage des données, en particulier en économie et en science politique. Les sciences de l'éducation, en revanche, apparaissent encore très en retrait sur ce point, ce qui limite fortement la possibilité de contrôler et de consolider leurs résultats.
Le partage des données et du code est une condition nécessaire de la transparence scientifique, mais il ne garantit nullement la validité des conclusions. Une étude peut être parfaitement reproductible tout en reposant sur des données biaisées, un protocole défaillant ou des hypothèses erronées. Le test le plus exigeant demeure la réplicabilité, c'est-à-dire la capacité à retrouver les mêmes résultats sur de nouvelles données. Or, sur ce point, le projet SCORE n'observe qu'un taux de succès d'environ 49 %. La transparence facilite donc le contrôle scientifique ; elle ne saurait s'y substituer.
Des navettes gratuites relient l’université Saint George (SGU) à la plage de sable blanc de Grand Anse, la plus belle de la Grenade. Des étudiants américains en maillot de bain se pressent au bar en bord de mer. Ce rituel d’après-examens suscite l’envie de leurs camarades restés aux États-Unis, explique Daniel Nathan, originaire de Virginie. Il avait essuyé plusieurs refus de la part de diverses facultés de médecine américaines avant d’être admis à la SGU, et n’avait pas envie d’attendre un an pour retenter sa chance. « La Grenade, c'est plutôt sympa », dit-il.
L'université Saint George à la Grenade
M. Nathan n'est pas un cas isolé. Soixante-dix pour cent des étudiants de la SGU sont américains. L'effectif est important, avec plus de 1 000 étudiants par an, alors qu'une faculté de médecine américaine admet en moyenne 200 étudiants. Les frais de scolarité y sont plus élevés qu'à Harvard. Malgré cela, un nombre croissant de candidats au métier de médecin optent pour une formation sur l'île. En 2010, les Américains représentaient 48 % des diplômés des facultés de médecine des Caraïbes. En 2022, cette part était passée à 67 %. La SGU fournit plus de médecins aux États-Unis que n’importe quelle autre faculté au monde, y compris les facultés américaines. « Le système traditionnel ne forme tout simplement pas assez de médecins pour le système de santé américain », explique Scott Liles, directeur de la faculté de médecine de l’université Ross à la Barbade, où 98 % des étudiants sont américains ou canadiens. Ross est le deuxième plus grand fournisseur de médecins aux États-Unis.
L’engouement est réciproque : la SGU contribue pour une part importante au PIB de la Grenade et est le plus grand employeur privé. Ses dons caritatifs lui valent la sympathie de la population locale. « Tout dépend de St George’s », déclare Lincus Baptiste, un vendeur de plats à emporter qui travaille sur le campus depuis 11 ans.
Malheureusement, la notoriété de Ross et de la SGU masque l’existence d’acteurs moins scrupuleux. L’attrait de la possibilité d’exercer la médecine aux États-Unis constitue une incitation puissante. On recense environ 100 facultés de médecine dans les Antilles. De l’autre côté de la Barbade, face à Ross, se trouve le Queen’s University College of Medicine. Le soir où l'hebdomadaire britannique The Economist s’est rendu sur place – une maison quelconque au sommet d’une colline –, il n’y avait personne. Des fils de discussion sur Reddit, un forum de discussion, font état de formations exclusivement en ligne et de promesses non tenues concernant l’obtention de diplômes reconnus. Le site web de Queen’s indique que l’établissement figure dans le World Directory of Medical Schools, mais cette inscription n’implique pas pour autant une accréditation.
Le parcours menant des Antilles au statut de médecin agréé aux États-Unis est complexe. Avant de postuler à un internat, un diplômé doit faire reconnaître ses qualifications auprès de l’Educational Commission for Foreign Medical Graduates, une ONG américaine. Celle-ci ne certifie que les diplômés d’écoles elles-mêmes accréditées par un organisme agréé par un comité du ministère américain de l’Éducation, ou son équivalent international.
Mais ces organismes peuvent opérer depuis n’importe où dans le monde. « Ça nous laisse un peu perplexes de voir une île des Caraïbes, qui fait partie du Royaume des Pays-Bas, obtenir son accréditation médicale du Kirghizistan », explique Rosalie Hancock, du Bellevue College dans l’État de Washington, co-auteure d’un rapport sur les facultés de médecine antillaises. « On ne voit pas vraiment cela dans aucun autre domaine de l’enseignement. » Cette complexité peut rendre difficile l’identification des opérateurs illégitimes. Certains étudiants se retrouvent criblés de dettes sans pour autant se rapprocher de leur objectif de devenir médecin. Rashed, 32 ans, originaire de Trinidad, a pleuré de joie lorsqu’il a été admis à l’All Saints University College of Medicine de Saint-Vincent. Il avait été refusé par près de 50 autres facultés de médecine. Mais l’établissement, qui a par la suite changé de nom pour devenir la Richmond Gabriel University, a soudainement transféré tous ses cours en ligne et annoncé aux étudiants l’ouverture d’un nouveau campus à Curaçao. Ce campus n’a jamais vu le jour. En avril, l’un des fondateurs a comparu devant un tribunal de Chicago pour répondre d’accusations fédérales de fraude et de détournement de fonds liées à l’hôpital Loretto de la ville.
Rashed se dit « complètement fauché ». Il a réussi à s’inscrire dans une autre faculté de médecine agréée. Ses camarades de la SGU et de Ross constituent un pilier du système médical américain. L’attrait d’une carrière dans la médecine aux États-Unis risque fort de plonger d’autres personnes comme lui dans des difficultés.
Il y a 50 ans aujourd’hui, lundi le 24 juillet 1967 décrété jour férié, le Président de la République française, le général Charles de Gaulle parcourrait le « Chemin du Roy » de Québec à Montréal en compagnie du Premier Ministre Daniel Johnson, père, et d’un long cortège. À 19 h 42, le président français apparaît au balcon de l’hôtel de ville de Montréal devant 15.000 Québécois. C'est là qu'il prononcera son célèbre « Vive le Québec libre ! »
Le général de Gaulle à Trois-Rivières le 24 juillet 1967
C’était il y a 50 ans à peine. Le 23 juillet 1967, le général de Gaulle débarquait à l’Anse-au-Foulon pour une visite de trois jours qui allait changer la face du Québec. Entre Paris et Montréal, Le Devoir retrace la genèse de ce moment aujourd’hui inscrit dans tous les livres d’histoire. Premier article d’une série de trois.
Ce matin-là, Jean-Paul Bled était à Saint-Malo. On n’imagine pas un lieu plus symbolique pour apprendre que, la veille, le général de Gaulle a provoqué tout un branle-bas de combat diplomatique en lançant « Vive le Québec libre ! » du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967. « En plus, c’était le jour de mon mariage ! dit l’historien. Le moment resta gravé à jamais dans ma mémoire. »
Mais au fond, dit-il, ce geste n’avait rien de si étonnant. Il était dans le prolongement direct de ce qu’avait été le général de Gaulle depuis qu’il avait pris la direction de Londres et lancé l’appel du 18 juin 1940, devenant ainsi le symbole vivant de la Résistance française.
[...]
L’homme qui débarque au Québec en 1967 pour payer la dette de Louis XV n’est pas seulement le libérateur de la France. Il n’est pas seulement le président revenu au pouvoir en 1958 pour sortir le pays de la guerre d’Algérie. À cette date, il est devenu un véritable symbole de la lutte anticoloniale.
[...] À partir de 1958, les événements vont se précipiter. Avant même la fin de la guerre d’Algérie, la France se dote de l’arme nucléaire, ce qui assure son indépendance militaire des États-Unis. En 1964, elle reconnaît la Chine populaire. La même année, de Gaulle enfreint la doctrine Monroe qui veut que, du nord au sud, l’Amérique demeure une chasse gardée des États-Unis. Le général fait un voyage triomphal en Amérique latine, où il est reçu et acclamé en « Libertador ». Un an seulement avant de fouler le sol québécois, la France se retire du commandement intégré de l’OTAN sans pour autant condamner l’alliance atlantique. Mais ce que de Gaulle rejette, c’est la domination militaire américaine. La même année, il prononce son célèbre discours de Phnom Penh contre la guerre du Vietnam. Un mois avant d’arriver à Québec, il condamne l’attaque israélienne en Palestine. Toujours au nom de l’autodétermination des peuples.
[...]
Car, chez les De Gaulle, on n’a pas oublié cette époque. Fils d’un professeur d’histoire, de Gaulle baigne depuis toujours dans l’histoire de son pays. « C’est quelqu’un qui assume toute l’histoire de France, celle de la monarchie comme celle de la Révolution », dit le professeur d’histoire Gaël Nofri, aujourd’hui conseiller municipal de la Ville de Nice. La preuve : en 1913, lorsqu’à 23 ans il prononce une conférence sur le patriotisme devant le 33e régiment d’infanterie, il l’illustre par les exemples de Jeanne d’Arc, Du Guesclin et… Montcalm ! La fin du XIXe siècle a d’ailleurs été marquée par la publication de nombreux ouvrages sur le malheureux combattant des plaines d’Abraham.
On sait par le témoignage de son fils, Philippe, que de Gaulle avait lu Maria Chapdelaine, le roman fétiche de Louis Hémon paru en 1921 qui raconte l’histoire malheureuse de ce peuple poussé à l’exil après avoir été abandonné par la France. Nofri est convaincu que la vision qu’a de Gaulle du Canada est marquée par l’œuvre de l’historien Jacques Bainville. Ce catholique monarchiste, mais qui n’était guère nationaliste, déplore que, « malgré une glorieuse résistance », la France n’ait plus manifesté d’intérêt pour le Canada après la Conquête. Avant de partir, le général confie d’ailleurs à son ministre Alain Peyrefitte que son voyage « est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France ».
« C’est cette dette que veut payer de Gaulle, dit Nofri. Pour lui, c’est la France qui a fondé le Canada. C’est pourquoi d’ailleurs il ne saurait être question d’aller fêter le centenaire de la Confédération. Dans sa vision, les Québécois sont une branche de l’arbre français. C’est pourquoi il parle toujours des Français du Canada. Il n’y a là aucune volonté hégémonique. Seulement une vision de la France comme une civilisation qui s’inscrit dans le temps long de l’Histoire. Comme quelque chose qui a existé, qui existe et qui a vocation à exister. »
Un combat culturel
De Gaulle ne cache pas que son combat contre l’hégémonie américaine est aussi un combat culturel contre l’hégémonie anglo-saxonne. C’est le message qu’il a livré à Phnom Penh et à Mexico, dit Nofri. « Au Québec, il cible évidemment les Anglo-Saxons. Pour lui, c’est un combat de civilisation. Il perçoit déjà le danger de cette hégémonie anglo-américaine et la menace qu’elle fait peser sur la culture et la langue. Et donc sur les libertés ! »
Car la liberté pour De Gaulle, précise l’historien, n’est pas celle des existentialistes ou de l’épanouissement personnel. « C’est la liberté des Classiques. Celle qui est donnée à chacun pour remplir son devoir. Celui de donner sens à ce qu’il a été, à ce qu’il est et ce qu’il devrait être. C’est un combat pour la civilisation. »
Pour Gaël Nofri, le message que livre de Gaulle à Montréal, à Mexico et à Phnom Penh demeure éminemment moderne et actuel. « Certes, le monde a beaucoup changé depuis, dit-il. Mais ce qu’il dit de la nation et des rapports entre les nations est d’une extrême modernité à l’époque de la lutte contre la mondialisation. »
Recension du roman La Traversée du Colbert par Mario Girard :
Quatre mots. C’est tout ce qu’il a fallu pour créer l’une des plus grandes commotions de l’histoire moderne du Québec. Ces quatre mots ont secoué, ont nourri le rêve, ont ravivé l’espoir. Mais ils ont aussi divisé, déçu et mis à mal le sacrosaint jeu diplomatique.
Quand, le 24 juillet 1967, à 19 h 42, le président français Charles de Gaulle apparaît sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, la foule présente d’environ 15 000 personnes est en liesse. Toute la journée, de Québec jusqu’à la métropole, le général a reçu un accueil digne de la Libération (ce sont ses mots) tout au long de son parcours sur le chemin du Roy.
Quand, quelques minutes plus tard, il couronne son discours par le mythique et retentissant « Vive le Québec libre », la même foule ne se contrôle plus. Elle exulte de joie, de fierté. Elle attendait ses paroles, elle les espérait. Elle les a eues.
Autour du général, c’est la consternation. On croit halluciner. Du côté français, déjà on pense à la manière de limiter les dégâts. Dans le clan des fédéralistes, on encaisse durement le coup. Chez les nationalistes, l’émotion étreint tout.
Depuis maintenant 50 ans, on ne cesse d’analyser la nature et la portée de ces quatre mots. Ont-ils été improvisés, comme certains continuent de le croire ? Pour mon collègue André Duchesne, auteur de l’essai La traversée du Colbert, il ne fait aucun doute que de Gaulle savait exactement ce qu’il faisait et que tout dans ce discours avait été prémédité.
Le vieux général n’avait-il pas dit à son entourage, juste avant son départ, que, s’il venait au Québec, il allait faire des « vagues » ?
Et n’avait-il pas confié à son chef d’état-major, Jean Philippon, lors de sa traversée, qu’une fois rendu au Québec, il ferait un grand coup d’éclat ?
« Oui, je suis maintenant persuadé qu’il avait cela en tête avant son départ, dit André Duchesne. Et je crois que malgré la tempête que cela a causée, il n’a jamais regretté son geste. Son entourage, par contre, a dû faire des prouesses pour rattraper tout cela. »
Une traversée dans l’histoire
André Duchesne a décidé de faire graviter le récit de son livre, auquel il a travaillé pendant plus de trois ans, autour du navire Le Colbert, ce croiseur antiaérien de 11 300 tonnes qui amena de Gaulle et son épouse, Yvonne, en « Nouvelle-France ». « Cette traversée de l’Atlantique est aussi une traversée dans l’histoire, dit l’auteur. Et cette traversée représente la montée en puissance de toute une organisation. »
Le Colbert est en effet le symbole de ce périple. Le choix d’une arrivée par bateau, plutôt que par avion, témoigne de la ténacité du général de Gaulle à ne pas vouloir se plier aux volontés d’Ottawa. De Paris, le président français avait compris l’incroyable bras de fer que se livraient Québec et Ottawa afin de s’emparer du contrôle de sa visite dans le cadre d’Expo 67.
Si de Gaulle était venu par avion, il aurait dû d’abord atterrir à Ottawa, ce dont il n’avait pas du tout envie. La proposition du bateau l’a donc séduit. De plus, elle lui permettait de faire un arrêt, le premier d’un président de la République, dans l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon.
« Je savais qu’il y avait une terrible guerre entre les deux capitales, mais pas à ce point », ajoute André Duchesne. C’est en prenant connaissance des résumés des réunions que Lester B. Pearson a eues à deux reprises avec son cabinet dans les heures qui ont suivi la fracassante déclaration du général de Gaulle que l’auteur a saisi l’ampleur de ce gâchis diplomatique.
Mais revenons à l’arrivée du président français à Québec. Ottawa s’arrangea pour déléguer le gouverneur général Roland Michener afin d’accueillir le général de Gaulle. Ce dernier fut de glace avec cet hôte symbolisant la conquête des Anglais et a été au contraire très chaleureux avec le Premier ministre québécois Daniel Johnson, avec qui il a passé le plus clair de son voyage. Il fera notamment avec lui la fameuse balade sur le chemin du Roy, car de Gaulle avait fait part à ses conseillers de son envie de « voir des gens ».
Un véritable roman à sensation
L’essai d’André Duchesne, qui se lit comme un véritable suspense, fourmille de détails et d’anecdotes savoureuses. Cela nous permet de voir à quel point un grand stress régnait sur l’organisation de cette visite. On y apprend que la première voiture qui fut soumise aux organisateurs était une Cadillac bleu poudre dotée d’un intérieur blanc.
Devant ce véhicule jugé « quétaine » pour un chef d’État, on opta pour une Lincoln noire que Jean O’Keefe, un logisticien dans l’entourage de Daniel Johnson, surnommé Monsieur Urgence, dénicha à Oakville. Cela fait écrire à André Duchesne : « Donc, le président de la France, en voyage au Québec, se déplacera dans une voiture américaine dénichée en Ontario. C’est ça, le Canada. »
Pour tous les organisateurs, cette visite revêtait une importance grandiose. « Au fil de mes recherches, j’ai compris l’importance du rôle de la Société Saint-Jean-Baptiste dans cette opération », explique André Duchesne.
C’est en effet cette organisation qui s’est assurée que, partout sur le passage de Charles de Gaulle, de Donnacona à Montréal, en passant par Trois-Rivières, des Québécois puissent exprimer leur admiration au général et à la France en agitant des drapeaux québécois et français.
Le fameux micro
Quant à savoir si le fameux discours du président français sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal avait été prévu ou pas, un flou continue de persister. Un micro avait été installé, en tous les cas. Dans l’après-midi, Jean Drapeau, voyant aux derniers détails, avait demandé qu’on le retire, précisant que de Gaulle allait parler aux dignitaires sur la terrasse arrière de l’hôtel de ville, mais pas à la foule.
Le responsable se contenta de le débrancher tout simplement. Si bien que, lorsque le général monta sur le balcon et vit le micro, il demanda de s’en servir. Un technicien de Radio-Canada, également organisateur politique du député libéral Jean-Paul Lefebvre, qui était sur place, s’empressa de s’acquitter de cette tâche.
« Il n’y avait pas seulement un micro, il y avait des enceintes acoustiques, explique André Duchesne. Que faisaient-elles là ? Il est très difficile de faire le tri dans les notes provenant de la Ville de Montréal, du gouvernement du Québec et de celui de la France. Certaines font allusion à une allocution et d’autres pas. »
Quoi qu’il en soit, de Gaulle avait un but précis en venant ici. Nous n’avons qu’à écouter le discours qu’il a fait à Québec, au Château Frontenac, lors de son arrivée, et celui qu’il a prononcé lors du déjeuner à l’hôtel de ville de Montréal, le jour de son départ. Il voit dans le Québec un peuple qui doit devenir « maître de lui » et aller « au fond des choses ». Et il passe ce message clairement.
Comme on le sait, la visite de Charles de Gaulle s’est terminée plus tôt que prévu, car Ottawa a pris la décision de ne pas l’accueillir comme cela devait se faire. Le président est donc reparti le 26 juillet à bord d’un avion.
Sur le tarmac, pendant qu’une fanfare jouait Vive la Canadienne, un conseiller du Quai d’Orsay glissa à l’oreille du président : « Mon général, vous avez payé la dette de Louis XV. »
Quant au Colbert, il s’engagea dans le Saint-Laurent le 30 juillet pour regagner la mer et retourner à Brest avec son équipage. Après avoir été transformé en musée maritime à Bordeaux pendant une quinzaine d’années à partir du milieu des années 90, il a été remorqué au cimetière des navires de Landévennec.
Le Colbert vit actuellement ses derniers jours. Il repose à Bassens en attendant d’être découpé en morceaux (si j’étais le Musée de la civilisation ou celui de Pointe-à-Callière, je m’empresserais de faire une demande à la France afin d’obtenir un fragment de ce bateau).
Le Colbert n’a pas eu la même chance que ce discours, celle de passer à la postérité. Mais il a eu le privilège de transporter le rêve qui était également du voyage.
La traversée du Colbert
par André Duchesne,
paru chez Boréal,
en juin 2017,
320 pages
ISBN Papier 9782764624807
ISBN PDF 9782764634806
Le patron de Tesla, de SpaceX et propriétaire du réseau social X affirme que son outil Grok Imagine sera capable de créer un long métrage complet avant la fin de l'année.
« Avant la fin de cette année, Grok Imagine réalisera un film complet sur L'Odyssée qui sera historiquement exact et fidèle à l'art d'Homère. »
Scène de dialogue tirée de l’Odyssée d’Homère construite avec Grok Imagine à partir de deux images de base qui servent d'ancre (l'une par dessus l'épaule d'Ulysse, l'autre par dessus celle de Calypso). Le reste est crée à l'aide d'instructions du type adressée à Grok Imagine (pour la séquence à 1 minute 50 secondes) :
Prise de vue par-dessus l’épaule sur Calypso, prise continue à la main. Les deux personnages parlent dans cet extrait, l’un après l’autre, sans jamais se chevaucher : elle s’adresse à la caméra ; la seule réplique de l'homme arrive sous forme de voix hors champ. Deux secondes de silence ; elle poursuit, chaque phrase comme un caillou jeté dans l’eau. Elle parle d’une voix d’alto grave, chaude et posée, avec un léger accent grec : « Garde cette maison. » Pause. « Ne vieillis pas. » Pause. D’une voix plus douce : « À jamais. » Silence ; elle attend, les yeux rivés sur lui...
Dialogue scene from Homer's Odyssey built on Grok Imagine. Thread on how this was built below. pic.twitter.com/jk6yDtZJxx
Pour la séquence finale, lorsque Ulysse essuie la larme de Calypso, la consigne est la suivante : « poing relâché, seul l'index tendu, un mouvement court et lent vers le bas à côté de son nez », et ce pour les deux angles de la scène. Même main, même doigt, même mouvement dans les deux consignes. De cette manière, l'action et l'émotion sont correctement reproduites sous les deux angles, et les deux plans s'enchaînent comme s'il s'agissait d'une seule et même séquence de mise en scène.
Le taux décès/naissances de 3,55 en Ukraine au premier semestre 2026 est probablement sans précédent moderne sauf sous les Khmers rouges au Cambodge et le génocide rwandais (mais la guerre d'Ukraine est plus longue).
Les données du ministère de la Justice ukrainien indiquent 73 292 naissances (-15,56 %) et 259 853 décès (+4,4 %), avec une baisse généralisée des naissances dans toutes les régions, particulièrement marquée à l'est.
Cette évolution reflète l'impact démographique prolongé de la guerre, combinant pertes humaines, émigration et baisse de la natalité dans un contexte de conflit prolongé. En 2019, le rapport entre décès et naissances étaient de 2,02 décès pour chaque naissance en Ukraine.
Premier semestre 2026 : Naissances : 73 292 (-15,56 %) Décès : 259 853 (+4,4 %) Le rapport décès/naissances passe de 2,87 à 3,55 !
Le 10 juillet, Agnès Baldeck est devenue l’une des plus jeunes élèves française à obtenir le brevet des collèges, diplôme national français obtenu à la fin du collège, généralement vers 14-15 ans ; il correspond approximativement au premier diplôme de fin d’études secondaires dans plusieurs pays. Texte paru dans le Figaro.
Déscolarisée [ce terme à une connotation coupable, de décrocheur problématique, on dira mieux « instruite à la maison »], elle bénéficie d’une instruction à domicile très libre, tournée vers le jeu et principalement orchestrée par sa mère, une mathématicienne. Très déçue par le système français, la famille déménagera à l’étranger dans l’année.
Ils ont de belles reliures rigides, d’un orange, d’un vert, d’un bleu très vifs. Rangés sur une étagère à côté de la cuisine où cuit la croziflette, ces manuels de français datent des années 50, du temps où le certificat d’études sanctionnait le niveau à la fin du primaire [supprimé en 1989 après avoir été pendant près d’un siècle un symbole de l’instruction de base]. Dans le bleu vif, éditions Bourrelier, un texte raconte l’histoire de Marceline et Jean-Claude qui, avec leur maman, vont soigner la basse-cour où l’on entend les animaux «beugler, mugir, hennir, grogner, taper du pied». Récemment ces livres au charme désuet et au langage châtié que possèdent les Baldeck ont eu le droit aux gros titres. C’est grâce à eux, mais aussi à des chansons réalisées avec l’IA et d’autres méthodes maison tirées du savoir-faire Montessori qu’Agnès 9 ans, l’aînée de Nicolas et Katya, a décroché le brevet des collèges le 10 juillet avec la mention bien. 15,85. Une des [plus] jeunes élèves françaises à l’obtenir.
Le 2 juillet, son père, Nicolas, informaticien autodidacte, inventeur de la pomme de terre connectée, objet de dérision présenté au CES de Las Vegas en 2020, avait publié un long message sur X pour expliquer le choix de cette inscription. Pour les Baldeck, ce diplôme pouvait jouer un double rôle : celui d’attestation de niveau pour l’instruction à domicile d’Agnès - dont ils craignent chaque année qu’on ne la leur interdise -, et celui de pied de nez politique au système français qui fétichise des totems désormais sans valeur. En début de semaine, Le Figaro s’est rendu à la Chapelle Blanche, village des montagnes savoyardes, à la rencontre d’une famille à part, pas marginale du tout mais férue d’excellence dans différents domaines.
Le durcissement de l’instruction en famille par le gouvernement Macron
«Vous en prendrez, hein ?» Longue natte dans le dos, Agathe, neuf mois, dans les bras, Katya Baldeck pose le plat de croziflette sur la table de la cuisine carrelée aérée par la clim. La maison rose pâle offre une vue sur des montagnes et des champs, «la vraie campagne où on va chercher le lait avec le bidon», sourit Nicolas Baldeck en tendant un verre à Adèle, trois ans, «grande timide» selon sa sœur Agnès. Cette dernière ne l’est pas et répond «merci» dans un sourire radieux quand on la félicite pour ses résultats. 20 en anglais, 17 en sciences, 16 en français... Elle est très contente, elle n’était «pas trop stressée»,se demandait surtout si elle allait pouvoir rester plusieurs heures à une table. La première journée, le chocolat qu’elle avait pris pour se câliner le moral a fondu. Elle rit : « on a dû nettoyer le sac». Agnès a 9 ans et ça se voit. Elle fait gouzi gouzi au bébé, se lève plus tôt de table pour partir jouer. Son père soulevait ce point dans son message sur X : sa fille est certes au-dessus de la moyenne - « sans être Einstein» - mais elle est encore une enfant qui fabrique des bracelets en perles, chahute dans la piscine avec ses copines du tennis ou de la danse sans leur parler de fonctions logarithmiques. Il n’est pas question de la préparer pour le bac.
L’entreprise du brevet est partie d’une blague familiale. L’an dernier, curieux, le couple jette un œil aux épreuves. Un exercice de français retient son attention. Noté sur dix points, il demandait de réécrire un passage d’un texte de Beauvoir en remplaçant «je» par «nous». On s’est dit «mais ce n’est pas possible, Agnès peut largement le faire» , se souvient Katya. Cette mathématicienne d’origine russe spécialisée en probabilités et statistiques connaît le niveau matière par matière de sa fille, c’est elle qui supervise son apprentissage. Un mode de scolarité appelé IEF (instruction en famille) dont la popularité a été monumentale ces vingt dernières années. Entre 2007 et 2021, les effectifs [instruits à la maison] avaient grossi d’environ 900%. De 7000 enfants à 70.000. En 2021, la loi contre le séparatisme [!?] l’a restreinte en instaurant un régime d’autorisation préalable.
Agnès et Adèle Baldeck dans la chambre d’Agnès le 14 juillet à la Chapelle-Blanche, France
«C’est devenu très compliqué», assure Nicolas qui, en «bon geek», a compilé les données de 3000 décisions de justice au sujet de l’IEF, disponibles sur le site Le droit d’instruire. «Dans certaines académies [direction régionale scolaire], on observe un taux de refus de 100%, dans ce cas-là, ce n’est pas une question de dossier bien monté ou non, mais une question de doctrine.»D’idéologie anti-IEF, soutient-il. À laquelle il est courant de reprocher de désocialiser l’enfant ou de le pénaliser en ne lui offrant pas la scolarité idoine. Le gouvernement la soupçonne aussi d’être un faux nez pour des dérives sectaires ou séparatistes, notamment religieuses. «Chaque année, on est un peu shaky [précaire en français] en redemandant l’autorisation», explique Katya. En 2025, on ne comptait plus que 30.000 enfants en IEF.
Outre le défi, l’obtention du brevet est une façon de dire vous voyez que ça marche. Ainsi qu’une attestation de niveau car jusque-là l’académie n’acceptait que de lui faire passer les épreuves correspondant à sa classe d’âge. «Donc on n’avait aucune trace, sauf notre parole, qu’elle savait des choses au-delà», soupire sa mère. Embêtant. Car l’IEF, sauf cas rares, ne dure pas toute la vie.
Ennui savoyard contre méthode Singapour
Pour Agnès, l’IEF a commencé en maternelle. Pas d’emblée. Au début, ses parents envisageaient une scolarité relativement classique. Relativement car le public était exclu. Non par Katya dont la scolarité en Russie s’est passée dans un excellent établissement d’État d’Akademgorodok, une cité scientifique de Sibérie, la Silicon Taïga. Mais par Nicolas. Fils de communistes français très attachés à l’instruction pour tous, lui a gardé un sale souvenir de ces trop nombreuses heures passées à regarder la pendule au bout desquelles il a eu son bac S avec peine.
À Aix-les-Bains, dans leur quartier «d’HLM gentils car c’est pas la Seine-Saint-Denis non plus» , ils ont à l’époque le choix entre l’école juive, l’école publique et l’école Montessori. La première les tente, la troisième, où les enfants apprennent en manipulant des objets selon les préceptes de la pédagogue star, les séduit. Agnès y passera deux mois agréables à couper des carottes et à faire du café. À la faveur du confinement, ses parents découvrent que l’établissement en question ne vaut pas ce qu’ils paient.
Ils la déscolarisent, à l’époque c’est plus simple, et se mettent à chercher des outils pour l’instruire. Pour le français, de vieux manuels achetés en ligne font très bien l’affaire, pour les maths, «on a choisi la méthode Singapour» , fondée sur les schémas et appliquée dans 70 pays (mais assez mal en France). Comme les Baldeck s’inspirent beaucoup de Montessori, une grande place est accordée à l’autonomie, donc au jeu libre d’accès.
Dans la chambre d’Agnès, les boîtes s’empilent. Folix, le mémo des multiplications, médaille d’or au concours Lépine. Découvrons la France. Le jeu des conjugaisons. Elle prend un sablier. « Alors on pioche une carte et là on lit conjuguez choisir à la deuxième personne du pluriel, au futur.» Il faut se dépêcher, le sable s’écoule. Katya nous fait un signe. «Regardez !» Adèle, la petite de 3 ans, s’est saisie d’une planche velleda couverte de courbes destinées à apprendre la formation des lettres. Elle suit soigneusement le tracé. «Elle joue mais elle apprend, parce qu’elle imite sa sœur.»
Alors qu’on imaginait Agnès bûcher comme une folle, on découvre qu’elle travaille beaucoup moins, selon l’acception courante du terme, qu’elle ne le ferait à l’école. Mais quand elle tricote - car elle tricote -, c’est devant un documentaire sur les régions. Quand elle gribouille, elle a au-dessus de la tête un mémo hiéroglyphes qui lui rappelle que m = p x V (la formule de la masse volumique). Quand elle chante, c’est parfois folklorique. Comme elle ne parvenait pas à se passionner pour les denses fiches d’histoire tirées des denses manuels, sa mère lui a composé des cours chantés à partir d’« airs de l’enfance parce que ça reste pour toute la vie », explique la petite fille.
Très branchée données ouvertes - Nicolas a créé le site OpenWindMap pour les amateurs de parapente - la famille s’est occupée de mettre les textes en musique afin de les partager. Le copain musicien n’était pas dispo alors l’IA - Claude - a servi de compositeur. Katya s’en sert aussi pour élaborer des exercices. Ça fait mal au cœur de l’écrire mais la mathématicienne a notamment demandé au modèle d’Anthropic d’inventer des exercices qui familiarisent Agnès avec les consignes parfois illogiques des intitulés. « On appelle ça la méthode Ombrage. » Dans Harry Potter, ce professeur habillée tout de rose et n’aimant que les chats, réprime durement les élèves qui demandent des comptes sur ce qu’ils apprennent en classe.
Agnès adore Harry Potter dont elle est en train de terminer le 7e tome. Rêve-t-elle parfois d’être avec des amis à l’école ? « Oui, pour pouvoir leur demander quand je ne comprends pas quelque chose.» Des amis, la petite fille n’en manque pas dans l’absolu. Ils lui viennent de la gym, de la danse, de la clarinette, du tennis, de ce qu’elle a le temps de faire en ne passant que peu d’heures assise à un bureau. Mais la scolarité classique la tente. C’est pour répondre à ce vœu et aussi aux ambitions de Katya, qui avant d’avoir des enfants travaillait sur des plateformes pétrolières aux quatre coins du monde pour Schlumberger, que les Baldeck ont pris la décision d’émigrer.
Le départ à venir pour l’Irlande
Au classement PISA , qui évalue plus de 80 pays dans trois disciplines, l’Irlande fait partie des très bons élèves. En lecture, elle se classe juste derrière Singapour. C’est dans ce pays que les Baldeck s’établiront d’ici à la fin de l’année scolaire 2027. « On a déjà mis la maison en vente », raconte Nicolas. Le choix s’est fait lentement. La Suisse voisine était une option. Mais la perte de niveau de vie serait trop sèche. Autrement, il y a « de très bonnes écoles en Estonie ou en République tchèque ». Mais bon, l’usage de l’estonien reste limité. L’Irlande donc. La pluie, le coddle [? le ragoût irlandais?], l’uniforme à l’école. « Un esprit pro kids aussi, qui nous attire beaucoup. En France, on est trop rigide avec les enfants et on ne leur fait pas assez de place. » La vie professionnelle n’est pas un sujet, les Baldeck peuvent la recréer où ils veulent.
Quid de la France ? Leur manquera-t-elle ? Le oui est maigrelet. Le couple dénonce une cécité à propos de notre système scolaire. « Beaucoup ne veulent pas voir qu’il va dans le mur. Aujourd’hui, insiste Nicolas, la France et son système unique égalitariste présentent l’un des écarts de performance les plus élevés entre élèves favorisés et défavorisés de l’OCDE... »
S’il était ministre de l’Éducation, comment procéderait-il ? « J’instaurerais des classes de niveau, tout simplement. Parce que quand on a des gamins en quatrième qui ne savent pas lire, c’est mauvais pour eux et pour les autres de les avoir tous dans la même classe. » Katya est plus radicale. « Pour elle,sourit-il, il faut supprimer la carte scolaire, accorder une liberté totale aux établissements et les subventionner en fonction du nombre d’élèves qui s’inscrivent chez eux. » Plus modestement, Édouard Geffray, notre ministre de l’Éducation, vient d’annoncer dans Le Parisien , qu’il comptait lancer « un travail important» à la rentrée afin de « reconsolider le niveau du brevet ».
Chronique de Luc Ferry qui critique la Loi sur l'euthanasie en France dans Le Figaro du 16 juillet. Ferry se définit pourtant comme un spiritualiste laïque et un partisan du rationalisme critique inspiré par Kant et les Lumières.
Il faut le dire, arguments philosophiques sérieux à l’appui, cette loi est un désastre. Pas de malentendu : que l’on puisse aider à mourir quelqu’un en fin de vie, quelqu’un dont les souffrances sont insupportables alors qu’il n’y a plus aucun espoir d’en sortir est tout à fait légitime. C’est ce que permet l’excellente loi Claeys-Leonetti, qu’on pouvait sans doute améliorer à la marge, mais qui fort à juste titre - il est vrai qu’il fallait pour le voir prendre le temps de la lire – ne proposait la sédation définitive que dans les cas où l’acharnement thérapeutique devenait funeste : fin de vie, souffrance sans espoir. Après avoir plombé l’avenir de jeunes en leur laissant une dette abyssale, Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !
Cette loi est une défaite de la pensée et de l’humanité dans tous les domaines :
1) Défaite de la liberté, la vraie, celle que vous ôtent la solitude et le désespoir que suit cet état dépressif sévère, qui, tous les psychiatres le savent, supprime la possibilité même du choix et pousse les personnes au suicide. J’ajoute qu’il est assez risible de voir des matérialistes, des utilitaristes et des spinozistes qui ont passé leur vie à « déconstruire » l’idée de libre arbitre qu’ils tiennent pour « délirante» (c’est le terme qu’utilise Spinoza), faire appel in extremis à elle pour justifier cette loi !
2) Défaite de l’égalité, toutes les enquêtes montrant que ce sont les laissés-pour-compte sur le plan social et humain qui « bénéficieront » le plus de cette loi.
3) Une défaite de l’excellente loi Leonetti, qui n’avait pas seulement le mérite de limiter l’aide à mourir à la fin de vie, mais plus encore celui de ne pas présenter le droit de tuer comme un « soin » !
4) Une défaite de la norme éthique vaincue par la factualité, comme si le fait devait faire loi. Dans ces conditions, il faudrait accepter l’idée que la majorité a toujours raison, ce dont l’histoire montre abondamment que c’est évidemment faux, et que toutes les pratiques sont bonnes du moment qu’elles deviennent courantes – ce qui ouvrirait la porte à tous les malfaiteurs de la planète.
Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !
On rappellera que, dans la logique utilitariste de ceux qui défendent cette loi, seul compte un minable calcul du plaisir et des peines, qui doit bien sûr l’emporter à leurs yeux sur la dignité humaine et le respect de la vie.
5) Une défaite de tous les délaissés, des solitaires, des dépressifs et des « fatigués de la vie », à qui on enverra le message qu’ils sont des boulets et qu’ils feraient mieux de dégager.
6) Une défaite de la bonne foi sur l’hypocrisie, car les partisans de la loi en appellent à Sénèque pour faire croire que le problème est celui du suicide alors qu’il ne s’agit ni de près ni de loin de lui, mais de l’autorisation de tuer ou d’aider à tuer, où l’on voit, si du moins l’on n’est pas d’une insigne mauvaise foi, que c’est l’assistance qui fait problème, l’appel à un tiers, en aucun cas la décision personnelle d’ôter sa propre vie !
7) Une défaite de la laïcité, les idéologies matérialistes prenant désormais la forme de nouvelles religions qui remplacent le divin par le «matériel», biologique ou psychologique, dans le but d’en faire une «cause première» qui s’impose contre la neutralité du droit, ce pourquoi, même si c’est sans espoir, Gérard Larcher a, sur le principe, raison de saisir le Conseil constitutionnel.
8) Une défaite enfin de la fraternité et de l’amour vaincus par un individualisme qui table, sans doute à juste titre, hélas, sur le soulagement qu’on doit éprouver en désignant comme un « soin » et un « geste d’humanité » le fait de se débarrasser en réalité du poids de personnes en proie au malheur.
Encore une fois, il ne s’agit pas de revenir sur le droit d’aider à mourir quelqu’un qui est en fin de vie, plongé dans des souffrances sans espoir, l’acharnement thérapeutique devant être évidemment rejeté. Mais il est clair à mes yeux que Houellebecq, pour une fois, avait raison, Leonetti aussi et qu’on aurait dû à tout le moins écouter bien davantage des médecins de soins palliatifs, comme Alexis Burnod, mais je m’en voudrais de gâcher ce qui reste de la fête que le Cese s’apprêtait à organiser à nos frais pour célébrer la victoire de la mort sur la vie et de l’individualisme narcissique sur l’amour. Elle a été reportée, mais le fait même qu’on ait pu y songer en dit long sur l’état moral et spirituel de nos assemblées…
L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.
«L'Odyssée» de Nolan : «Le plus grand anachronisme qui saute aux yeux, c'est l'équipage d'Ulysse composé d'Asiatiques, d'Africains, de Pakistanais. C'est la société américaine. Ce sont peut-être des concessions aux minorités visibles», relève @M_DEJAEGHERE dans Points de Vue. pic.twitter.com/Z94HYPX2P3
La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique
La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.
De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.
Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.
C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.
Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre
De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.
« Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.
La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.
Nolan inverse presque la nature d'Ulysse
Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :
le « roi aux mille tours » ;
un homme d’intelligence et de ruse ;
un maître de la parole et du récit ;
un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.
Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.
La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.
« On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »
Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.
Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...
Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie.
On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre. Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.
Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.
Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson). Circé réduite à une sorcière caricaturale de conte
Chez Homère, Circé n’est pas seulement une sorcière : elle est une femme d’une beauté surnaturelle, une séductrice qui représente une véritable tentation pour Ulysse. Son pouvoir ne repose pas uniquement sur la magie, mais sur une alliance entre charme, intelligence et danger. En la réduisant à une sorcière de conte, proche de l’imaginaire médiéval merveilleux de Johan et Pirlouit, Nolan perd ce qui faisait l’ambiguïté du personnage : Circé n’était pas simplement une ennemie à vaincre chez Homère, mais une épreuve intérieure pour le héros.
L’équipage d’Ulysse transformé en creuset américain
Dans le poème homérique, comme dans le contexte historique de la Grèce mycénienne de l’âge du bronze, les compagnons d’Ulysse appartiennent à un univers grec : ils sont originaires d’Ithaque et des îles voisines, au sein d’un monde méditerranéen certes ouvert aux échanges, mais dont la réalité démographique et culturelle n’a rien à voir avec celle des sociétés américaines actuelles.
Le film leur impose pourtant une diversité visible — Asiatiques, Africains, Pakistanais ou Indiens, avec notamment Himesh Patel dans le rôle d’Euryloque — qui semble davantage refléter la composition de la société américaine contemporaine qu’une représentation du monde grec ancien. Ce choix apparaît comme une projection culturelle, où l’épopée antique devient le support d’une lecture sociale propre au XXIᵉ siècle américain.
Hélène de Troie et la rupture avec l’imaginaire grec antique
Le traitement d’Hélène de Troie accentue encore cette impression de déconnexion historique. Dans l’œuvre homérique, Hélène est décrite par l’expression célèbre « aux bras blancs », qui participe d’un idéal esthétique propre à la poésie grecque antique. Le film confie pourtant le rôle d'Hélène et de sa sœur Clytemnestre à une actrice kényane-mexicaine fortement typée.
Au-delà de la question individuelle du choix d’une interprète, la distribution des rôles participe à une transformation plus large de l’imaginaire grec traditionnel. L’absence presque totale d’acteurs grecs dans les rôles principaux renforce le sentiment d’un effacement de l’ancrage hellénique au profit d’un modèle de représentation typique des grandes productions hollywoodiennes contemporaines.
La disparition du patriotisme dans une œuvre qui n’est pourtant pas guerrière
De Jaeghere rappelle que L’Odyssée est une œuvre profondément patriotique, mais d’un patriotisme différent de celui de L’Iliade.
Dans L’Iliade, la patrie est défendue contre un ennemi extérieur.
Dans L’Odyssée, le patriotisme est celui du retour : Ulysse veut retrouver son île, son épouse, son fils, son royaume.
Cette dimension disparaît dans une adaptation centrée sur l’aventure individuelle.
L’Odyssée est une épopée du patriotisme en temps de paix. Elle ne célèbre pas la cité assiégée comme L’Iliade, mais l’attachement d’un homme à sa terre, à sa famille et à son héritage. Le véritable exploit d’Ulysse n’est pas seulement de survivre aux dangers : c’est de rester fidèle à son foyer malgré toutes les séductions qui pourraient l’en détourner.
L’aède devenu rappeur américain : une analogie pour le moins discutable
La transformation de l’aède grec en rappeur noir américain, avec l’apparition de Travis Scott, constitue probablement l’un des choix les plus symboliques. Dans le monde homérique, l’aède est un poète oral qui accompagne son récit à la lyre, selon des règles métriques précises et une tradition fondée sur des formules transmises de génération en génération.
Le rappeur afro-américain Travis Scott dans le rôle de l'aède Phémios à Ithaque
Assimiler cette figure au rap contemporain américain relève d’une analogie qui paraît forcée. La poésie orale n’est pas une spécificité de la culture afro-américaine moderne : elle existait dans quasiment toute les civilisations peu alphabétisées: des scaldes nordiques aux bardes celtes. Réduire l’héritage de l’oralité poétique au seul modèle du rap américain revient à imposer un horizon culturel contemporain (indépassable apparemment) à une réalité historique beaucoup plus vaste. Ajoutons qu'il existe des rappeurs qui ne sont pas noirs...
Une esthétique hollywoodienne éloignée du monde mycénien
Le problème ne concerne pas seulement le casting ou les références culturelles, mais aussi l’univers visuel du film. Les armures sombres évoquent davantage l’esthétique de Batman ou des grandes productions de super-héros Marvel Comics que celle de l’âge du bronze grec. Les navires rappellent parfois davantage les embarcations vikings, apparues plusieurs millénaires plus tard, que les navires grecs de l’époque mycénienne.
Or l’univers homérique n’était pas celui d’une Antiquité sombre et monochrome : les sociétés de l’âge du bronze méditerranéen utilisaient le bronze brillant, les ornements métalliques, les couleurs et des équipements spécifiques, comme les célèbres casques à défenses de sanglier associés aux guerriers mycéniens. Le choix d’une esthétique sombre et spectaculaire semble donc répondre davantage aux codes actuels des blockbusters américains (peu importe l'époque de l'intrigue) qu’à une volonté de restitution historique.
Calypso : disparition de la vraie tentation d’Ulysse
Dans le film, selon De Jaeghere, Calypso devient une sorte de personnage fantastique menaçant.
Mais dans Homère, elle représente une tentation beaucoup plus subtile : elle offre à Ulysse l’immortalité, une beauté supérieure à celle de Pénélope et une vie sans souffrance.
Le choix d’Ulysse est donc extraordinaire : il préfère une vie humaine, limitée, auprès des siens, plutôt qu’une éternité heureuse mais sans patrie.
En supprimant cette dimension, le film perd l’un des plus grands moments philosophiques de l’Odyssée. Ulysse ne quitte pas Calypso parce qu’elle est un danger : il la quitte parce qu’il choisit volontairement la condition humaine. Il préfère la mort auprès des siens à une immortalité sans foyer, sans peuple et sans mémoire.
Une Odyssée américaine plutôt qu’une épopée grecque ?
Ces choix ne semblent pas chercher prioritairement à restituer le monde d’Homère ou l’époque mycénienne. Ils imposent plutôt un prisme contemporain : celui de la diversité sociétale américaine, des références culturelles américaines et d’une esthétique de méga-production proche des univers de bandes dessinées hollywoodiennes.
Le risque est alors de voir une œuvre grecque millénaire perdre son identité propre pour devenir une nouvelle variation d’un imaginaire cinématographique américain. L’épopée d’Ulysse, au lieu de faire découvrir un monde ancien dans toute son étrangeté, serait ainsi remodelée selon les préoccupations et les codes du présent.
C’est précisément ce que critique Michel de Jaeghere lorsqu’il dénonce les concessions faites à l’air du temps au détriment d’une œuvre véritablement enracinée dans son époque et sa civilisation.
La critique du féminisme contemporain appliquée à Pénélope
De Jaeghere cite une scène où Pénélope reproche à Télémaque l’idée qu’un roi soit nécessaire, en affirmant qu’elle pourrait elle-même gouverner.
La critique de ne vise pas la force du personnage féminin (Pénélope l’est déjà chez Homère), mais que ses valeurs soient remplacées par celles du XXIᵉ siècle.
Pénélope, qui est déjà dans l’épopée homérique une figure remarquable d’intelligence et de fidélité, est réinterprétée à travers des catégories contemporaines. Chez Homère, Pénélope est l'égale d'Ulysse quant à sa détermination et ses stratagèmes. Le problème n’est donc pas de montrer une femme forte, mais de substituer à une figure antique une conception moderne du pouvoir et de l’égalité.
La place des femmes dans le film
Argos, le chien d’Ulysse, prend plus de place dans le film que certains personnages féminins dans l’histoire. Lors d’un entretien, Lupita Nyong’o disait qu’elle aimerait demander à Homère ce qu’il pensait de la représentation féminine dans le film en comparaison avec le peu de place que le poète antique leur avait donnée dans L’Odyssée. De toute évidence, Lupita n’a pas lu le livre…L’Odyssée est l’une des épopées antiques les plus riches en personnages féminins forts et complexes : Pénélope, Athéna, Circé, Calypso, Nausicaa, Hélène, etc. Argos, chien fidèle, n'apparaît qu'une seule fois (Chant XVII, v. 290-327) : il reconnaît Ulysse déguisé en mendiant, remue la queue, puis meurt.
Imaginaire antique uniformisé par un Hollywood moderne et diversitaire
On semble assister aux remplacement des différences entre civilisations anciennes par une esthétique mondiale standardisée (armures sombres, héros torturés, combats spectaculaires), qui finit par rendre interchangeables des univers historiques pourtant très différents.
La lecture contemporaine d’Homère, incarnée notamment par la traduction d’Emily Wilson, une militante féministe, a profondément bouleversé la lecture de l’Odyssée en insistant sur les rapports de pouvoir, la condition féminine et la complexité psychologique des personnages. Bref, les préoccupations de la traductrice.
Emily Wilson traduit ainsi l'incipit célèbre de l’Odyssée :
« Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον »
par
« Parle-moi d'un homme compliqué »
plutôt que des formulations classiques comme :
« Chante-moi, Muse, l’homme aux mille tours... » (il est rusé) ou « Raconte-moi, ô Muse, l’homme aux multiples détours. » (il erra dix ans)
L'adjectif πολύτροπος (πολύςmultiple, τροπος tours) est une épithète homérique fixe qui distingue Ulysse. Les héros et dieux dans l'épopée ont des surnoms récurrents (exemples : « Achille au pied léger », « Athéna aux yeux pers »).
Le choix d'Emily Wilson met immédiatement en avant l'homme torturé, en psychologisant son périple. Une préoccupation éloignée de celle d'Homère mais que l'on retrouve dans le film de Nolan. Ce n’est pas une erreur de traduction : c’est une interprétation. Elle oriente la lecture vers une sensibilité moderne.
Que Christopher Nolan ait revendiqué la lecture de cette traduction n’est donc pas anodin. On retrouve dans son adaptation une volonté comparable de rapprocher Homère des préoccupations morales contemporaines progressistes. Pour Michel de Jaeghere, c’est précisément le risque de cette démarche : à force de rendre l’épopée antique conforme à nos catégories contemporaines, on finit par effacer ce qui faisait son étrangeté et sa force propre.
Christopher Nolan says The Odyssey is ultimately about the idea that a society can only function through respect for strangers. He believes that, despite 3,000 years passing since Homer, that fundamental truth about human nature hasn’t changed. pic.twitter.com/ukyJaTqjye
— Christopher Nolan Archives (@NolanAnalyst) July 16, 2026
Christopher Nolan affirme de manière surprenante que L’Odyssée porte en définitive sur l’idée qu’une société ne peut fonctionner que par le respect des étrangers. Il croit que, malgré les 3 000 ans écoulés depuis Homère, cette vérité fondamentale sur la nature humaine n’a pas changé. Rappel : L’Odyssée s’achève littéralement par l’exécution des étrangers qui abusaient de l’hospitalité de la famille d’Ulysse (les prétendants). L’Iliade, auparavant, décrit en détail le siège brutal de Troie et le sac impitoyable de cette ville parce que l’un de ses princes avait abusé de l’hospitalité de Ménélas en séduisant sa femme. Leçon des deux poèmes homériques : les vrais hommes châtient impitoyablement les étrangers qui abusent de leur hospitalité et ces hommes ne souffrent pas de trouble de stress post-traumatique par la suite, à la différence de l'Ulysse de Nolan.
Toute adaptation d’un texte antique reflète l’époque qui la produit : c’est moins une lentille qu’un miroir. Les Athéniens de l’Antiquité ont transformé l’épopée homérique en une tragédie d’une grande finesse psychologique. Au XVIIIe siècle, la traduction d’Alexander Pope a réussi à faire passer Ulysse pour un poète efféminé des Lumières plutôt que pour un ancien roi-guerrier. En 1922, James Joyce a transposé L’Odyssée dans un roman qui met en avant le sexe, le flux de conscience et ce thème littéraire incontournable du modernisme : l’ennui.
En ce sens, la réécriture du cinéaste britannique s’inscrit dans une tradition séculaire. Elle est manifestement un produit de notre époque. Les personnages féminins y tiennent ainsi fréquemment des plaidoyers en faveur du féminisme.
Le casus belli de la guerre de Troie est présenté comme un désir d’améliorer les routes commerciales, comme si Agamemnon n’était qu’un défenseur irréprochable du libre-échange plutôt que l’un des plus grands monarques, puissant et arrogant, de l’Antiquité.
Il est vrai que les adaptations disposent d’une certaine latitude, car L’Odyssée recèle une multitude de facettes.
D'aucuns diront qu'il n’est donc pas surprenant qu’Ulysse, le saccageur de cités, ait été une nouvelle fois transformé par Sir Christopher. L’Odyssée originale raconte le périple de dix ans d’Ulysse pour rentrer chez lui après la guerre de Troie et est donc généralement considérée comme une sorte de pérégrination maritime grecque. Mais c’est aussi un film mêlant sexualité et monstres marins, un film sur la relation père-fils, sur la relation mari-femme, sur l'étrangeté d'un âge d'or disparu, sur l'amour de la patrie et des siens. Sa structure est d’une complexité redoutable. L’œuvre parle d’Ulysse — mais les lecteurs ne le rencontrent qu’au bout de quatre livres. De plus, bon nombre des récits que l’on considère comme archétypaux de l’Odyssée ne sont soit pas racontés du tout, soit présentés sous forme d'analepses rapides chez Homère : les Sirènes sont évoquées en une soixantaine de vers et les Lotophages en une vingtaine.
Chaque génération réinvente L’Odyssée à son image : on obtient la version que mérite son époque. Ou, en l’occurrence, celle que mérite la culture anglo-saxonne actuelle. Les Athéniens de l’Antiquité, inventifs et querelleurs, se sont emparés d’Homère et l’ont transformé en une tragédie à leur image. Les modernistes l’ont transformé en prose et en poésie modernistes. Le monde anglo-saxon moderne, simpliste et centré sur le visuel, s’est emparé d’Homère pour y dépeindre ses obsessions actuelles : la diversité ethnique, les revendications féministes, la culpabilité du monde occidental, le tout dans une esthétique violente et grise à l'aide de moyens cyclopéens.
Deux poids, deux mesures selon l'origine du mythe
Dans le débat autour de la distribution controversée des rôles dans L’Odyssée de Christopher Nolan ou des libertés prises à l’égard du récit d’Homère, de nombreux défenseurs du film écartent ces critiques en rappelant les éléments fantastiques du mythe (le Cyclope, la magicienne qui transforme les hommes en porcs). Tout deviendrait donc permis : réinterpréter, adapter, moderniser, voire dénaturer.
Pourtant, dans le cas deVaiana, la Légende du bout du monde (Moana), le film d’animation de Disney racontant le voyage initiatique d’une jeune Polynésienne qui traverse l’océan pour sauver son peuple avec l’aide du demi-dieu Maui, le studio a mobilisé des anthropologues et un groupe d’experts culturels afin de garantir une représentation jugée authentique et respectueuse des cultures polynésiennes et océaniennes. La même exigence a été appliquée à la version en prises de vues réelles sortie en 2026 avec Dwayne Johnson dans le rôle de Maui : les deux adaptations — le film d’animation comme le film en prises de vues réelles — ont fait l’objet d’un examen attentif afin d’en vérifier la fidélité culturelle.
Cette différence de traitement révèle une application à géométrie variable des normes d’authenticité culturelle : les récits issus de cultures non européennes sont souvent soumis à un contrôle très strict de leur représentation, tandis que des critiques sur la dénaturation des mythes occidentaux sont fréquemment considérées comme excessivement puristes ou mesquines. Le cas de Vaiana et de Black Panther illustrent ainsi une forme de sélection dans l’application des exigences de « respect culturel » dans la représentation des mythes.
«La personnalité d’Ulysse ne ressort pas dans le film de Christopher Nolan» : @M_DEJAEGHERE, directeur de la publication du «Figaro hors-série» qui consacre un numéro à Ulysse, a vu le film «L’Odyssée» et dit ce qu’il en a pensé. Il nous raconte aussi pourquoi il faut relire le… pic.twitter.com/7HZTFtiCxZ
Le 17 juillet 1761, dix mois après la capitulation de Montréal, le commandant James Murray envoie à William Pitt, ministre de la Guerre britannique, un relevé de la situation du pays conquis, et il constate que, depuis 1759, il y a au Canada dix mille habitants de moins [1]. Dix mille habitants de moins sur un total qui ne peut pas avoir dépassé de beaucoup soixante-dix mille, c’est là, pour la Nouvelle-France, le prix de la défaite et de l’invasion.
La Place-Royale de Québec est presque
entièrement détruite par les Anglais. De l’église Notre-Dame-des-Victoires, il ne reste que les
murs calcinés, comme en témoigne une gravure (ci-dessus) de l’officier de marine Richard
Short réalisée en 1761.
Devant l’ennemi les Canadiens n’ont point accoutumé de se ménager. Au début de la guerre, ils sont seuls à composer les partis qui disputent aux Anglais les marches de l’Ohio. Ce sont eux qui, avec Beaujeu, remportent la belle victoire de la Manongahéla [2] (près de Pittsburgh actuel) ; eux encore qui, avec Villiers, vengent Jumonville et reprennent le fort Duquesne (Pittsburgh actuel) [3]. Ils ont une part beaucoup moindre à la journée de Carillon où la milice n’est représentée que par un détachement de deux cent cinquante hommes [4]. Au siège de Québec, tout le monde prend part à la résistance, même les écoliers, même les séminaristes [5]. À la bataille d’Abraham, les milices forment les deux ailes de l’armée de Montcalm [6].
L’armée de Braddock tombant
dans l’embuscade tendue par les Français et de leurs alliés amérindiens
à la bataille de la Monongahéla.
Mais c’est surtout dans les deux dernières campagnes que Lévis a recours à la milice, cette milice où toute la population mâle de la colonie, de seize à soixante ans,
est enrégimentée [7]. Il verse un certain nombre d’habitants dans ses bataillons de réguliers qui ne peuvent plus se recruter autrement [8]; et quand, en plein hiver, il reprend l’offensive contre l’envahisseur, il emmène tout ce qui est mobilisable dans les districts des Trois-Rivières et de Montréal. De soldats et de miliciens il y a, à Sainte-Foy, à peu de chose près, le même nombre [9]. La dernière victoire française sur la terre canadienne coûte aux milices du Canada cinquante-et-un tués et cent quatre-vingt-dix blessés [10].
Déjà décimé par la guerre et par la maladie, ce malheureux peuple a enfin à subir l’invasion. Les Anglais ont entrepris de décourager la résistance par la dévastation systématique. Dès son entrée dans le fleuve, Wolfe se fait la main sur Gaspé et Montlouis. Parvenu devant Québec il adresse aux habitants, le 27 juin 1759, une proclamation qui se termine sur des menaces terribles. Malheur aux Canadiens s’ils persistent à prendre part « à une dispute qui ne regarde que les deux couronnes [11]. » Le bombardement de Québec commence. Il dure soixante-huit jours. Lorsque Ramezay capitule, la Haute-Ville est à demi détruite, la Basse-Ville l’est tout à fait [12].
Principales batailles de la guerre de Sept Ans (qui commença plus tôt en Amérique du Nord qu’en Europe où elle débuta en 1756)
Le retour offensif de Lévis en 1760 achève la ruine de la petite capitale. Battu à Sainte-Foy, Murray incendie les faubourgs de Saint-Roch et de la Potasse [13]. Les campagnes n’ont pas été épargnées davantage. Exaspéré par l’échec que Montcalm lui inflige à Montmorency, Wolfe livre tout le pays à ses soldats. Ils brûlent toutes les paroisses de l’ile d’Orléans, toutes celles de la côte nord depuis l’Ange-Gardien jusqu’à la baie Saint-Paul, toutes celles
de la côte sud depuis L’Islet jusqu’à la Rivière-Ouelle [14]. Le plus souvent l’incendie éclaire le massacre. Les rangers, sorte de coureurs de bois que commande le major Rogers, tiennent à honneur de rapporter des chevelures françaises[15]. Un officier américain se signale par sa fureur sanguinaire : c’est le capitaine Montgomery, un futur lieutenant de Washington. Les Canadiens se vengeront plus tard de l’égorgeur de Saint-Joachim [16].
Murray ne fait pas la guerre plus humainement que Wolfe. Lui aussi, il refuse aux Canadiens le droit de défendre leur patrie [17]. Il prétend réduire Lévis aux débris du détachement de la marine et des sept bataillons de réguliers. Toutes les fois qu’il trouve une maison abandonnée de son propriétaire, c’est-à-dire dont le propriétaire sert à son rang de milicien, il la détruit [18]. Par ses ordres lord Rollo, qui a déjà passé au feu l’île Saint-Jean, renouvelle son exploit à Sorel [19]. Cette guerre sans pitié se prolonge quinze mois sur le sol de la Nouvelle-France. Wolfe paraît à l’entrée du Saint-Laurent le 11 juin 1759, Lévis traite le 8 septembre 1760. Ce que fut le lendemain de cette invasion de barbares on le devine ; la famine et l’hiver achèvent l’œuvre de mort.
Extrait de la colonisation de la Nouvelle France, huitième partie, La guerre de Sept Ans.