Carnet voué à la promotion d'une véritable liberté scolaire au Québec, pour une diversité de programmes, pour une plus grande concurrence dans l'enseignement.
Thibault van den Bossche, chargé de plaidoyer pour la liberté religieuse l’ECLJ (le Centre européen pour le droit et la justice), a été auditionné le lundi 12 octobre 2026 par la commission des pétitions du Parlement européen. Face à l’inertie de Bruxelles, la commission maintient ouverte la pétition de l’ECLJ « sur la montée présumée des sentiments antichrétiens et la nécessité d’une protection égale dans l’ensemble de l’Union », et poussera pour une résolution en plénière.
La nécessité d’agir s’appuie sur la réalité des chiffres globaux fournis par l’Observatoire sur l’intolérance et la discrimination à l’encontre des chrétiens en Europe (OIDAC Europe), qui a recensé 2 211 crimes de haine antichrétiens sur le continent pour la seule année 2024, incluant 274 agressions physiques directes et 94 incendies criminels d’églises. L’ECLJ a ouvert l’audition sur le rappel du meurtre atroce d’Ashur Sarnaya, réfugié irakien chrétien ayant fui l’État islamique en 2014 pour finalement être égorgé à Lyon en septembre 2025 par un Algérien musulman radicalisé. Les trois visages d’une invisibilisation systémique
Cette violence antichrétienne en Europe demeure largement occultée en raison de trois obstacles majeurs :
La sous-comptabilisation par les États, qui qualifient souvent le vandalisme des églises de simples « atteintes aux biens » et omettent de transmettre leurs données aux instances internationales comme l’OSCE.
La sous-déclaration par les victimes, qui renoncent à porter plainte par résignation, par peur ou par tendance à relativiser les faits.
Un biais idéologique et politique, qui perçoit le christianisme uniquement comme une religion historiquement dominante et refuse de concevoir que les chrétiens puissent, eux aussi, être des victimes.
En réponse, l’ECLJ demande dans sa pétition la nomination d’un Coordinateur de l’Union européenne chargé de la lutte contre les attaques et les discriminations contre les chrétiens, à l’instar des postes créés en 2015 pour les communautés musulmanes et juives. Nous réclamons également le renforcement de la collaboration entre les communautés, la société civile et les États afin de bâtir des cadres nationaux de coopération, briser l’autocensure et déployer des protections efficaces.
Le clivage politique de Bruxelles face au «deux poids, deux mesures»
Lors des débats, les représentants du Parti populaire européen (PPE), des Patriotes pour l’Europe (PFE), des Conservateurs et réformistes européens (ECR) et de l’Europe des nations souveraines (ESN) ont unanimement soutenu le maintien de la pétition, dénonçant une politique du « deux poids, deux mesures ». À l’inverse, les bancs des groupes du centre et de gauche sont restés intégralement vides. Ce désintérêt flagrant a été vivement fustigé par l’eurodéputé allemand Tomasz Froelich (ESN), rappelant qu’il s’agit pourtant de violations caractérisées des droits de l’homme.
De son côté, le représentant de la Commission européenne au titre de l’article 17 du TFUE (relations avec les Églises) a livré une réponse particulièrement timorée. Tout en concédant le caractère inacceptable des violences, l’exécutif européen a affirmé qu’il comptait utiliser les textes existants mais « ne prévoyait pas de développer de nouveaux dispositifs », se défaussant ainsi sur la seule responsabilité des États membres. Illustrant cet immobilisme persistant, l’eurodéputée française Virginie Joron (PFE) a rappelé qu’une question écrite avait été déposée dès le 22 octobre 2025 par Fabrice Leggeri (PFE) pour exiger la nomination d’un Coordinateur européen, une interpellation restée sans réponse satisfaisante de la part de la Commission.
La situation locale n’en demeure pas moins alarmante. L’eurodéputée espagnole Margarita de la Pisa Carrión (PFE) a condamné le silence des institutions face à ce qui s’apparente à la plus grande persécution religieuse sur le continent, rappelant que 67% des prêtres espagnols rapportent avoir subi des insultes ou des moqueries. En France, l’eurodéputée Laurence Trochu (ECR), qui conduit une pétition connexe réunissant déjà plus de 15 000 signatures, a pointé du doigt l’explosion de 70 % des atteintes aux personnes chrétiennes entre 2024 et 2025. Elle a également rappelé que le Parlement européen avait déjà validé le principe d’une telle protection en adoptant dans une résolution du 21 janvier 2026 un amendement qu’elle avait proposé déplorant l’absence de coordinateur dédié, tout en mettant en parallèle le sort des 380 millions de chrétiens persécutés à travers le monde.
Face à l’insuffisance des réponses de l’exécutif, la commission PETI a choisi de maintenir la pétition ouverte. Elle exige désormais des informations officielles complémentaires de la Commission européenne et poussera pour obtenir un débat en plénière suivi d’une résolution. La nomination d’un Coordinateur européen est une pure question d’égalité et de justice, une demande d’ailleurs largement soutenue par l’Intergroupe sur la liberté de religion, la COMECE (Conférence des évêques de l’UE), le nonce apostolique Monseigneur Noël Treanor, ainsi que de nombreuses organisations de la société civile européenne.
Signe qu’une prise de conscience globale est en cours, le 8 octobre 2026, le Parlement européen a adopté une résolution majeure sur la nécessité pour l’Union de se doter d’une stratégie contre l’entrisme islamiste et l’influence du réseau des Frères musulmans. Les eurodéputés y identifient explicitement la « haine antichrétienne » au même titre que l’antisémitisme, la soumission des femmes ou la remise en cause de la laïcité, comme un marqueur clair de radicalisation idéologique. De plus, le 24 juin 2026, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) est elle aussi saisie du sujet à travers une motion de résolution transpartisane intitulée « Crimes de haine, intolérance et discrimination à l’encontre des chrétiens d’Europe », exhortant les États à développer une stratégie commune pour prévenir ces crimes, y compris en ligne, et pour sécuriser les lieux de culte.
Chapitrage : 00:00 Introduction 01:08 Pourquoi la France ne fait-elle plus d’enfants ? 07:26 Une crise démographique historique 10:08 Natalité : jusqu’où l’État peut-il intervenir ? 13:34 La société du « sans engagement » 16:55 Applications de rencontre : le paradoxe du choix 22:16 Tinder et la frustration des hommes et des femmes 26:16 Applications de rencontre, masculinisme et guerre des sexes 31:31 Peut-on vraiment nier les différences entre hommes et femmes ? 36:07 Marchandisation de l’intime 45:34 Le consentement suffit-il ? 51:19 Dark Romance : la pornographie des femmes ? 01:05:08 Love coaches et nouvelles injonctions amoureuses 01:10:01 Pourquoi est-il devenu si difficile de se mettre en couple ? 01:16:50 Le mariage est-il devenu « un simple bout de papier » ? 01:22:16 À quoi sert encore le mariage ? 01:30:06 La peur de l’engagement et de fonder une famille 01:34:43 "Tocophobie" : pourquoi la grossesse fait-elle peur ? 01:39:16 Réseaux sociaux, corps féminin et peur de changer 01:42:17 Que se passe-t-il quand les enfants disparaissent de notre quotidien ? 01:44:57 Accepter de ne pas tout contrôler 01:48:48 Littérature, désir et reconquête de l’altérité 01:52:29 Grand Enfant : pourquoi avons-nous oublié l’enfance ? 01:54:02 Conclusion
Hélène Calas : «La première cause de la dénatalité est l’instabilité conjugale»
En 2025, le taux de fécondité en France a atteint son niveau le plus bas depuis l’après-guerre. Le résultat d’un basculement culturel, initié en mai 68, qui a sapé les fondements du couple, estime l’auteur d’une étude sur «la dénatalité française comme choc anthropologique».
Entre 1965 et 1975, l’indice conjoncturel de fécondité en France passe de 2,85 à 1,93 enfant par femme. Un enfant disparu en dix ans, pour chaque femme. Ces chiffres paraissent presque confortables au regard de la situation actuelle : en 2025, l’Insee estime le taux de fécondité à 1,56 enfant par femme, niveau le plus bas depuis l’après-guerre. Pour expliquer ce recul, on invoque toujours les mêmes causes : prix du logement, insuffisance des modes de garde, écoanxiété. Mais l’on aborde rarement par la question la plus centrale : pourquoi semble-t-il de plus en plus difficile de former et maintenir un couple, et créer une famille ? Un mouvement historique, célébré comme une grande libération des mœurs, a précisément attaqué ce point névralgique. Ce mouvement s’appelle Mai 68. Il est d’abord utile de rappeler une évidence que la mythologie commémorative a soigneusement gommée : l’émancipation juridique des femmes ne naît pas sur les barricades du Quartier Latin. Le 13 juillet 1965, la loi accorde à la femme mariée la pleine capacité juridique : elle peut ouvrir un compte bancaire, exercer une profession, contracter sans l’autorisation maritale. Deux ans plus tard, en 1967, la contraception est légalisée, sur proposition du député gaulliste Lucien Neuwirth, compagnon de la Libération, abrogeant la loi de 1920 qui interdisait jusqu’à l’information sur les moyens anticonceptionnels. Autrement dit, lorsque les pavés commencent à voler, les grandes réformes sont déjà votées.
Mai 68 n’a donc pas libéré les femmes, mais mis la dernière touche à un tableau déjà peint par la Vᵉ République. Et surtout, il a traduit en combat politique ce qui flottait dans l’air du temps : la famille devint une prison, le mariage une convention bourgeoise, la fidélité un archaïsme. Il fallait briser les cadres. On allait voir ce qu’on allait voir. Le démographe Louis Roussel fut l’un des rares à nommer ce que d’autres se contentaient de mesurer. Dans La famille incertaine (1989), il écrit : «d’assurée, la famille est devenue incertaine». Pendant des siècles, elle avait été structurante. Elle avait constitué une institution. Elle organisait les rôles, stabilisait les alliances, garantissait la transmission. Elle fixait des rôles, des obligations, des attentes. Elle encadrait le désir, le disciplinait autant que possible, l’inscrivait dans une durée. Une première brèche avait été ouverte au XIXᵉ siècle avec le triomphe du mariage d’amour bourgeois, qui substituait la passion à l’alliance. Mai 68 poussait le mouvement, en délégitimant les dernières contraintes institutionnelles qui tempéraient encore le désir. Son véritable héritage est donc là : faire du désir l’unique fondement du lien conjugal.
Or le désir ne se légifère pas, ne se promet pas, ne se contracte pas. Il est volatil, fragile. S’il devient l’unique fondement de la relation, toute contrainte apparaît illégitime. Pourquoi rester ensemble si l’on ne s’aime plus ? Pourquoi promettre ce que l’on ignore pouvoir tenir ? Peu à peu alors que le désir devint souverain, l’idée même d’engagement durable prit des airs de superstition, de « pari fou ». On déplaçait toute la charge de la relation vers l’intériorité des individus. Autrefois, l’institution matrimoniale fixait des rôles, des obligations, des attentes. Elle encadrait le désir, le disciplinait un peu, l’inscrivait dans la durée, proposait, in fine, un chemin qu’avait emprunté les millions de couples de l’histoire humaine. Après Mai 68, le couple dut se fabriquer lui-même, sans structure préalable, avec pour unique ciment la passion. Un matériau magnifique pour écrire des romans, beaucoup moins pour bâtir une maison.
Gilles Lipovetsky a décrit ce moment dans L’Ère du vide (1983), parlant de «première révolution indifférente». Après la révolte collective vint celle de l’individu narcissique. La grande transformation culturelle n’était pas tant la libération des mœurs que l’installation d’un individu qui enfin, se regarde vivre. Mais Narcisse ne fonde pas une lignée. Il passe son temps à se contempler. « Sous les pavés, le libertinage » : le slogan n’a jamais existé tel quel, mais il résume mieux que n’importe quel tract ce que Mai 68 a réellement accompli sur le plan conjugal. Non pas la libération d’un désir opprimé, mais la destruction des cadres qui permettaient au désir de s’inscrire dans la durée. On a pris l’institution pour une cage, oubliant qu’elle était aussi une armature.
Comment donner encore plus de pouvoir au désir « libéré » ? Un nouveau basculement intervenait en 1975. En janvier, la loi Veil légalisait l’interruption volontaire de grossesse. En juillet, le divorce par consentement mutuel était instauré. Jusqu’alors, depuis la loi Naquet de 1884, le mariage ne pouvait être rompu que par la faute ou par la mort. Désormais, il devient révocable par simple accord des époux. Les chiffres suivent. Entre 1950 et 1970, la France comptait environ 33 000 divorces par an. En 1986, ils dépassent 108 000. Les mariages reculent. Et surtout, l’âge moyen de la mère au premier enfant, qui diminuait depuis 1950, repart à la hausse : 24,1 ans en 1975, 28,9 aujourd’hui.
Le recul de l’âge au premier enfant est probablement l’un des phénomènes démographiques les plus sous-estimés du débat public. Les travaux d’Éva Beaujouan à l’INED (Institut national d’études démographiques) montrent que les ruptures conjugales réduisent mécaniquement la fécondité individuelle. Les unions hors mariage sont statistiquement plus instables que les unions mariées. L’effet cumulé est simple, moins de stabilité, moins d’enfants. Ce n’est pas tant la contraception qui fait des berceaux vides, que l’instabilité conjugale, et l’inédit historique de l’individu qui n’arrive plus à se lier durablement. Les Français continuent de souhaiter des enfants, environ deux par couple dans les enquêtes d’opinion, mais ils repoussent le moment de les avoir. Il faut d’abord finir ses études, trouver un travail stable, voyager, et sacrifier à la sacro-sainte « réalisation de soi-même ». Pendant ce temps, l’horloge biologique ne se met pas en pause.
Les enfants viendront donc après notre jouissance sans entrave. Mais là est l’ironie la plus mordante : de nombreuses études analysent désormais la mort du désir, et une véritable récession sexuelle ! L’Ifop dans son enquête « Sex recession » de 2024, soulignait que la proportion de Français ayant eu un rapport sexuel au cours de l’année était tombée à 76 %, soit 15 points de moins qu’en 2006, le niveau le plus bas observé depuis un demi-siècle. Chez les 18-24 ans initiés sexuellement, près de 28 % n’avaient eu aucun rapport sexuel en un an, contre 5 % seulement en 2006. Et la fréquence hebdomadaire des rapports recule elle aussi. La liberté sexuelle proclamée a débouché sur une étrange austérité intime. Le sexe est partout dans les discours, les images, les écrans ; il est absent des chambres. On a fini par fragiliser le terrain même où le désir pouvait s’épanouir. Comme l’écrit Vincent Cocquebert dans son ouvrage récemment paru La Guerre de Sexcession, « l’héritage de la révolution sexuelle des années 1970 semble avoir été liquidé au profit d’un imaginaire rétro-puritain ».
Il ne s’agit évidemment pas de regretter le mariage forcé. On peut au moins reconnaître une vérité simple : une société prônant la satisfaction permanente du désir ne peut se développer, et se maintenir dans le temps. En libérant le désir, en lui donnant tout pouvoir et toutes les responsabilités, Mai 68 a rendu la chair bien triste. Le mouvement qui prétendait libérer l’individu l’a livré à la plus exigeante des tyrannies : celle de ses propres affects, sans filet institutionnel, sans durée garantie. C’est peut-être là sa plus subtile servitude. L’institution soutenait les couples ; aujourd’hui le couple doit se soutenir, dans un environnement hostile. Soixante ans plus tard, les slogans ont mal vieilli.
Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch associent leur expertise pour analyser avec brio le basculement psychique de l’Occident.
La parution d’un livre de Jérôme Fourquet est toujours un moment spécial pour les amateurs d’études et de dynamiques sociales. Alors quand un psychologue, Ruben Rabinovitch, le rejoint dans son travail d’analyse, cela devient un événement. Homo occidentalis (Seuil) est le fruit de ce mariage interdisciplinaire. Aux graphiques et camemberts du sondeur s’ajoutent les études et témoignages du psychologue. À l’interprétation du geste succède la lecture des tourments de l’âme. Le livre est touffu, dense et narre le basculement anthropologique et psychique de l’homme occidental, lequel n’est pas uniquement mû par ses intérêts économiques. On comprend, en effet, que les affects, les désirs, les blessures et les pulsions déterminent autant, sinon plus, une attitude sociale que les conditions de vie matérielles ou l’appartenance à une classe sociale.
Les lecteurs de Fourquet retrouveront également, dans ces 450 pages passionnantes, des éléments augmentés ou actualisés de ses précédents ouvrages, comme la déchristianisation, le culte du corps, le choix des prénoms, la popularisation des tatouages, les rites funéraires, les phénomènes d’addiction, les structures familiales… Le tout est agrémenté de récits historiques, de développements internationaux, de références à la culture populaire et d’exemples de patients en thérapie, dont le vécu concrétise une évolution sociale. Mais arrêtons-nous sur un élément de ce livre qui constitue, selon nous, le sujet des sujets et qu’on pourrait qualifier, pour la société actuelle, d’acte fondateur : la fin du patriarcat. On parlerait volontiers d’un « péché originel » si cette expression ne comportait pas en elle un jugement moral. Au regard des conséquences qui se vérifient par ondulation, il est toutefois permis de poser un regard lucide sur cette rupture.
Car la fin du « patriarcat » a entraîné bien plus que la disparition d’un système de domination masculine. Elle est, selon les auteurs, à l’origine de l’effacement de la figure du père, du refus de toute verticalité, de la défiance généralisée vis-à-vis de l’autorité et de bien d’autres comportements néfastes pour la cohésion sociale. Elle est à l’origine d’une véritable anthropofracture, soit la conception d’un « homme nouveau ». Non pas que le schéma patriarcal fût en lui-même parfait, loin de là. Les reproches sont nombreux : possibilité de déshériter sa descendance, relégation des femmes, droit de correction sur les enfants, avantage légal, écrasement psychologique des fils… Mais, dans ce livre, c’est davantage la dimension symbolique de ce basculement qui est examiné que la question de la perte du statut privilégié des hommes.
Cet ordre social reposant sur la figure du père, « qu’on dirait granitique, impliquait une grande cohérence et une extrême stabilité. […] L’obéissance était, à tous les échelons, une valeur promue socialement. […] La fonction paternelle n’était pas seulement incarnée par le père de famille à la maison, mais de haut en bas de tout l’édifice social », écrivent les auteurs.
Charles de Gaulle et son épouse, Yvonne, sur une plage irlandaise, en 1969.
Une position qui impliquait des droits, mais aussi des devoirs : « Le pater familias, s’il est placé au sommet de la hiérarchie familiale, est aussi considéré comme responsable de l’intégrité matérielle et morale de ses membres : il doit en répondre devant le corps social et devant la loi. » Si elle garantissait la stabilité, cette « société d’ancien régime psychique» était aussi marquée par le secret, le refoulement, la honte et la culpabilité.
Des sentiments qui ont nourri de nombreuses œuvres littéraires et rempli les cabinets de psychologues. « Les névroses procédaient précisément de cet écart déchirant entre les désirs des individus et l’interdit que leur adressait le discours paternel », lit-on dans le livre.
Les baby-boomeurs, démographiquement nombreux, amorceront la grande bascule. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, « les pères européens sont des pères défaits militairement [Note du carnet: mais on verra la même chose aux États-Unis et au Canada, gagnants dans le conflit...], des pères souvent discrédités moralement et délégitimés dans leur rôle de garant d’un ordre et de valeurs à transmettre », selon Fourquet et Rabinovitch. Une explication à nuancer quand on sait que le général de Gaulle instaura « le mythe de la victoire », précisément pour contrer ce sentiment dépréciateur. Ce récit fut présent dans tous les manuels scolaires, à la télévision et répété tous les 8 Mai devant les monuments aux morts.
Quand ce n’était pas le silence ou le mensonge familial, c’est ce mythe qui fut largement partagé dans les foyers, ainsi que l’a montré le sociologue Henri Mendras. De même, de Gaulle avait compris l’urgence de moderniser le pays en réinstaurant le « père » à travers la figure de l’ingénieur d’État, qui fait entrer la France dans un futur radieux, grâce au TGV, au Concorde, à Ariane, au nucléaire… «La jeunesse a besoin de mythes », estimait-il.
En outre, là où le nationalisme fut en perte de vitesse après 1945, l’idéal révolutionnaire connut une expansion auprès de la jeunesse occidentale, de plus en plus diplômée. En France, des intellectuels marxistes ont fourni le matériau idéologique qui allait permettre à la bourgeoisie étudiante de se défaire des anciennes attaches. On pense notamment à Michel Foucault et à sa dénonciation des rapports de domination. « Papa pue ! » écrivaient sur les murs de la Sorbonne les étudiants de Mai 68. De Gaulle lui-même incarnait cette figure paternelle devenue le symbole d’un étouffement qui suscitera la révolte.
Très souvent « confronté à un mode relationnel égalitaire entre parents et enfants » dans son cabinet, Ruben Rabinovitch raconte le cas d’un garçon de 12 ans, Tom, qui insulte ses parents. Un enfant tyrannique, sans cesse dans la conflictualité. «Nombreux sont aujourd’hui les parents qui ne parviennent pas à puiser en eux les capacités nécessaires pour poser une limite à la toute-puissance de leurs enfants, explique-t-il, quand, jadis, la fonction de limitation des pulsions visait à transmettre à l’enfant l’intégration de la frustration.» Et à lui faire comprendre qu’il n’est pas le « centre du monde ».
Enfant roi. Autre constat déroutant : quand les enfants font l’éducation de leurs parents. Le psychologue parle d’un phénomène de «parentalisation des enfants », lesquels enseignent à leurs parents la manière d’être dans un monde qui leur échappe. Les pères d’aujourd’hui, pour ceux observés par Ruben Rabinovitch, admettent « ne pas disposer “des outils” et de la légitimité symbolique et sociale pour faire face au dur métier de papa ». Le témoignage de cette patiente, lasse de son mari qui ne remplit pas son rôle de père, est éclairant : « Je suis contrainte d’occuper toutes les places. Je n’y arrive pas. Il se comporte comme une mère de seconde zone ou comme un gentil grand frère. » Professeur d’université, Baptiste, lui, va jusqu’à se demander : « De quel droit serait-il autorisé à imposer sa volonté à un autre être humain, même à ses enfants?» Le reste du livre ressemble à un ruissellement qui partirait, sur fond de déchristianisation, de cette rupture historique pour se propager dans toutes les sphères de la vie…
Le mardi 6 octobre 2026 restera peut-être dans l’histoire comme l’une des journées les plus marquantes des mathématiques. Ce jour-là, OpenAI, une entreprise américaine spécialisée dans l’intelligence artificielle, a annoncé que ses agents d’IA, propulsés par un modèle qui n’a pas encore été rendu public, avaient résolu au moins 372 problèmes mathématiques anciens en l’espace de quelques semaines.
Ces résultats, détaillés dans plus de 700 articles de recherche rédigés par l'IA, donnent une idée de l'échelle : rien de tel n'avait jamais été produit, ni à cette vitesse. De quoi déranger plus d'un. Beaucoup de chercheurs se réjouissent à l'idée de vérités mathématiques nouvelles, mais ils s'inquiètent aussi pour leur discipline. Si l'on n'y prend pas garde, préviennent-ils, ces mathématiques produites en série vont multiplier les solutions sans faire progresser la compréhension.
Les progrès de l’IA en mathématiques ont été rapides. Le mois dernier, OpenAI affirmait déjà que ce même modèle interne avait résolu le problème de Navier-Stokes, l’un des célèbres problèmes problèmes du Prix du millénaire, en seulement 88 heures. Des centaines d’autres problèmes majeurs auraient désormais été résolus. Ils couvrent l’ensemble du champ mathématique, de l’algèbre et de la géométrie aux probabilités et à la logique, et comprennent de nombreux problèmes qui résistaient aux spécialistes depuis des décennies. En moyenne, les ressources de calcul nécessaires à ces mathématiciens autonomes pour parvenir à une solution correspondaient à environ trois heures de raisonnement avec les modèles qu’OpenAI met à la disposition du public.
Les autres problèmes du Prix du millénaire restent irrésolus, mais des avancées semblent avoir été réalisées sur un ou deux d’entre eux. La plus notable concerne l’hypothèse de Riemann, qui porte sur la répartition des nombres premiers. Parmi cette avalanche de travaux figure également une démonstration dont les auteurs affirment qu’elle résout une conjecture particulièrement difficile : la conjecture de Kakeya maximale en dimension trois. En juillet, Hong Wang, mathématicienne à l’Institut Courant de l’université de New York, a reçu la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel en mathématiques, pour ses travaux sur un problème étroitement lié.
Il faudra probablement des années aux mathématiciens pour déterminer précisément quelles avancées ont été réalisées et par quels moyens. Nombre des articles dépassent les 100 pages. Seuls 127 des problèmes résolus sont accompagnés d’un code permettant de vérifier la cohérence logique des démonstrations, une pratique courante dans la discipline. Le raisonnement interne des agents n’a, quant à lui, été rendu public que pour dix de ces problèmes. Les 372 problèmes résolus ne constituent par ailleurs qu’un sous-ensemble des 4 000 problèmes soumis aux agents d’OpenAI. L’entreprise n’a pas publié les données permettant de savoir lesquels ont dépassé les capacités de ses systèmes. Une telle transparence permettrait de mieux évaluer les capacités de cette technologie, mais aussi ses limites.
Certains chercheurs craignent qu’une telle approche ne favorise pas les progrès mathématiques à long terme. Peu après l’annonce, le mois dernier, de la résolution du problème de Navier-Stokes par OpenAI, 28 médaillés Fields ont publié une lettre ouverte dans laquelle ils avertissaient que l’approche des laboratoires d’IA était en contradiction avec les objectifs de la discipline. En utilisant des problèmes mathématiques non résolus comme critères d’évaluation des capacités de leurs nouveaux modèles, expliquaient-ils, les concepteurs de ces systèmes risquent de clore prématurément certaines voies de recherche sans faire émerger de nouvelles techniques, de nouvelles questions ni, en définitive, une compréhension plus profonde. Depuis, plus de 8 000 de leurs collègues ont également signé cette lettre.
OpenAI affirme avoir pris ces avertissements en considération. Pour déterminer comment rendre publiques ses nouvelles découvertes, l’entreprise dit s’être appuyée sur les recommandations d’un groupe consultatif indépendant composé de neuf mathématiciens réputés, constitué à la suite de l’annonce concernant Navier-Stokes. Outre la publication de certains éléments du raisonnement interne de ses modèles, OpenAI a promis de financer une série de conférences destinées à favoriser la compréhension et l’évaluation des résultats.
En définitive, l’ampleur de cette publication signifie que son véritable impact ne pourra être apprécié qu’avec le recul. « L’importance réelle d’un problème se mesure finalement aux nouvelles pistes de recherche qu’il ouvre et à ce que sa démonstration permet de comprendre d’autres problèmes », explique Martin Hairer, de l’EPFL, une université suisse. Membre du groupe consultatif d’OpenAI, il a également signé la lettre des médaillés Fields. Pour l’heure, les questions que l’IA pose aux mathématiques sont davantage existentielles que numériques.
Laurent Dandrieu dans Valeurs actuelles à l'occasion du décès de Catherine Ringer sur le nouveau monde qui se défausse de ses propres turpitudes sur l’ancien monde qu’il a renversé. Pour lui, en jetant aux orties la morale traditionnelle, on a laissé le champ libre à la loi du plus fort, qui triomphe quand les règles sont lettre morte.
La mort de Catherine Ringer, talentueuse chanteuse des Rita Mitsouko, emportée à 68 ans par un cancer foudroyant, a été l’occasion pour les médias de retracer un parcours qui fut parfois chaotique. Avant de connaître le succès dans la musique, la chanteuse, qui avait quitté sa famille à 13 ans, devint à 17 ans actrice de porno — une vingtaine de films en une dizaine d’années. Après avoir d’abord revendiqué fièrement cette expérience, à sa manière bravache, elle vint sur le tard à l’imputer à l’emprise qu’avait exercée sur elle, depuis ses 13 ans, « un pervers narcissique qui m’a entraînée vers les zones pornographiques, vers le viol ».
Portant un regard critique sur ce milieu où la femme est réduite à « un paquet de viande », elle incrimina le climat libertaire des années 1970, qui fut souvent le paravent de nouvelles formes d’esclavage : « On disait: […] “Vive l’amour libre.” Donc, vas-y, t’as 15 ans […] on va faire comme dans Emmanuelle, tu vas devenir l’esclave d’un mec qui a 45 ans […]. Moi, je me suis laissé faire aussi, et j’en ai beaucoup souffert. J’ai beaucoup pleuré. J’ai eu beaucoup de séquelles. » Ces propos, tenus en 2017, ont été plus tard commentés par l’actrice Judith Godrèche, en mettant elle aussi en cause « cette période où, sous prétexte […] de secouer le vieux monde […], on a été pas mal de petites jeunes filles […] qui ne se sont pas enfuies, qui n’ont pas dit non […]. J’en fais partie ».
“Sous prétexte de secouer le vieux monde”: la phrase est révélatrice, car c’est justement le vieux monde qui, sous le nom infamant de patriarcat, est jugé par les féministes, Judith Godrèche en tête, coupable de toutes les violences faites aux femmes. Or le point commun entre Catherine Ringer et Judith Godrèche, comme entre beaucoup de victimes d’abus sexuels, c’est que ces violences n’ont pas été commises par le vieux monde, mais par le nouveau, celui-là même qui prétendait mettre à bas toutes les valeurs morales et ce patriarcat censé résumer à lui seul toutes les iniquités et les oppressions du “monde d’avant”.
Ce n’est pas du patriarcat que Judith Godrèche a été victime, mais d’un cinéaste libertin qui l’a prise sous sa coupe à l’âge de 14 ans, et du laxisme de parents qui l’ont laissé faire. Ce n’est pas du patriarcat que fut victime à 14 ans Vanessa Springora, l’auteur du Consentement, mais de la pédophilie d’un écrivain qui prétendait qu’il n’y avait plus d’autre morale que son bon plaisir. Ce n’est pas le patriarcat qui est responsable des incestes dénoncés par Camille Kouchner dans la Familia grande, mais l’état d’esprit d’un milieu où l’on trouvait normal d’initier sexuellement les enfants dès le plus jeune âge, fût-ce en famille. Et si un système a couvert ces abus, ce n’est pas au nom du vieux monde et de la morale, mais du nouveau et de sa règle d’or: “Jouir sans entraves.”
Il ne s’agit pas ici de défendre aveuglément le patriarcat, s’il est le nom qu’on veut donner à la société déchristianisée qui, depuis le XIXᵉ siècle, avait trop souvent placé les femmes dans une situation de sujétion. Mais à travers lui, les féministes ont voulu jeter aux orties la morale traditionnelle, celle qui assurait la solidité de la famille et jetait l’opprobre sur certains comportements sexuels dégradants. Or la morale n’est pas un instrument d’oppression, le joug imposé par une caste de privilégiés pour défendre ses prérogatives, un obscurantisme qui vise à maintenir le bas peuple dans un état de subordination. C’est avant tout une barrière, un garde-fou, la traduction dans la loi ou les mœurs de cette maxime de Camus: « Un homme, ça s’empêche. » Par les interdits qu’elle pose, elle bâtit un rempart contre la loi du plus fort qui s’impose dès que les règles deviennent lettre morte.
La libération sexuelle a cru voir dans la mort de la morale un gage de liberté: pour bien des femmes, cette liberté a fait d’elles les jouets des libertins, ces “paquets de viande” dont des hommes sans scrupules ont pu user comme bon leur semblait. Il serait temps de le réapprendre: la liberté sans morale n’est bien souvent que le prélude à l’esclavage.
Certains s'opposent à ce que les adolescents lisent Jane Eyre. Mais le Parti adore ce roman. Lire le bon genre de roman d'amour ?
« Lectrice, je l'ai épousé » : c'est par cette phrase que s'ouvre le dernier chapitre de Jane Eyre.
Cette célèbre phrase est une douce musique aux oreilles des responsables chinois. Depuis septembre, le roman de formation victorien de Charlotte Brontë est devenu une lecture obligatoire pour tous les collégiens et lycéens chinois. Le gouvernement, qui veut justement inciter les Chinois à se marier et à faire des enfants, s'inquiète de voir les femmes demander de plus en plus le divorce. Cette héroïne indépendante, Mlle Eyre, qui refuse deux demandes en mariage avant de finir par se marier et d'avoir un fils, a, selon le Parti communiste, une ou deux leçons à donner à la jeunesse chinoise.
Selon certaines estimations, la Chine pourrait compter 250 millions d'habitants de moins en 2050 qu'aujourd'hui. Après avoir autrefois imposé une stricte limitation des naissances, le Parti intensifie désormais ses efforts pour bâtir une « société favorable à la natalité ». Sans grand succès : au premier semestre 2026, le taux de nuptialité a reculé de 7,5 %, tandis que le taux de divorce progressait de 3,9 %. L'an dernier, les naissances sont tombées à un niveau historiquement bas : moins de la moitié du nombre enregistré dix ans plus tôt.
En juin, le gouvernement a lancé une campagne de deux mois pour sévir contre les mini-séries qui font l'apologie du « culte de l'argent » et de « conceptions dévoyées du mariage ». Ces vidéos très courtes, extrêmement populaires, racontent souvent des histoires absurdes ou fantastiques. Parmi les genres en vogue figure celui du « PDG despotique », où de riches patrons autoritaires font tomber les femmes pauvres sous leur charme. Ce genre séduit tout particulièrement ceux qui estiment que les possibilités de progression sociale se réduisent en Chine.
Pourquoi promouvoir Jane Eyre ? Sur les réseaux sociaux, certains internautes voient dans le roman un prototype de ces fictions mettant en scène des « PDG despotiques ». Mlle Eyre, gouvernante issue d'un milieu modeste, conquiert le cœur de son riche employeur, Edward Rochester. Son caractère autoritaire et ombrageux correspond à celui des PDG stéréotypés de ces vidéos. Mais une récente chronique du Quotidien de Pékin, journal officiel, souligne clairement le message : « Jane est convaincue que l'amour doit reposer sur l'égalité des âmes plutôt que sur le rang social, la richesse ou l'apparence. Ce n'est que lorsque deux personnes s'aiment sincèrement qu'elles peuvent accéder au véritable bonheur. »
Le Quotidien de Pékin concède que certains parents s'opposent à l'idée d'imposer aux adolescents d'une quinzaine d'années l'étude d'un roman aussi centré sur l'amour. Mais Jane Eyre est profondément ancré dans l'imaginaire littéraire chinois : la première traduction est parue en 1917. Une adaptation du roman figurait parmi les premiers films occidentaux projetés en Chine après la mort de Mao, en 1976. Le président Xi Jinping a évoqué le livre en 2015, lors d'une visite en Grande-Bretagne. Une comédie musicale adaptée du roman a été présentée cette semaine à Pékin. Aux yeux des Victoriens, Mlle Eyre pouvait passer pour une effrontée. Mais elle est aux antipodes des féministes chinoises d'aujourd'hui, que M. Xi considère comme une menace pour la procréation.
Quelle serait la population de l'Espagne si l'immigration nette avait été nulle de 1995 à 2026 ?
Pour bâtir ce scénario, on part de la structure par âge de la population en 1995 et l'on suppose que la fécondité et la mortalité à chaque âge auraient évolué comme elles l'ont fait en réalité. Cette hypothèse n'est pas nécessairement réaliste, mais elle fournit, semble-t-il, des résultats sur lequel la réflexion peut s'appuyer.
Chacun peut corriger mentalement la fécondité à la hausse (avec moins d'immigration, le prix du logement aurait presque certainement été plus bas) ou à la baisse (certains groupes d'immigrants ont une fécondité supérieure à la moyenne). Il n'est pas certain que l'impact hypothétique retenu sur la fécondité globale change grand-chose en pratique : quelques centaines de milliers de personnes tout au plus, dans un sens ou dans l'autre.
Côté mortalité, aucun ajustement n'est nécessaire : les calculs se fondent sur les tranches d'âge, et rien n'indique que les taux auraient différé dans mon scénario.
Le plus frappant est ailleurs. L'immigration a ajouté 11,1 millions d'habitants par rapport au scénario de référence — les immigrants eux-mêmes et leurs enfants nés en Espagne — et pourtant, la part de la population âgée de 15 à 64 ans à peine bougé : 66,3 % contre 64,2 %.
Or ce passage de 64,2 % à 66,3 % ne résout rien ; il aggrave le problème. Dans un État-providence fortement redistributif, et alors que l'immigration a été majoritairement peu qualifiée — autrement dit des personnes dont la valeur actualisée nette pour les finances publiques est négative, oui, même en équilibre général —, il est presque certain que la soutenabilité des comptes à long terme s'en trouve dégradée.
Les données espagnoles invitent à examiner sérieusement le coût budgétaire de l'immigration, plutôt qu'à en présumer les effets positifs. En 2024, le salaire annuel moyen pondéré des salariés de 18 à 65 ans s'élevait à environ 26 065 € pour les Espagnols, contre 18 530 € pour les étrangers, soit un écart de près de 29 % et, par conséquent, une assiette fiscale et sociale sensiblement plus faible. Dans le même temps, les femmes nées à l'étranger étaient à l'origine de 33,3 % des naissances en Espagne, alors qu'elles ne représentaient pas un tiers de la population : ces enfants entraînent des dépenses collectives immédiates supplémentaires, notamment d'éducation et de santé, avant de pouvoir contribuer à leur tour aux recettes publiques. Enfin, selon l'Institut national de statistique espagnol (INE), le taux de condamnation des étrangers adultes atteignait 15,7 pour 1 000 habitants en 2024, contre 6,2 pour les Espagnols, soit 2,5 fois plus, ce qui implique également des coûts supplémentaires de police, de justice et, dans les cas concernés, d'incarcération. Ces trois constats — salaires plus faibles, part disproportionnée des naissances et taux de condamnation plus élevé — vont à l'encontre de l'idée que l'immigration aurait nécessairement amélioré les comptes publics. Ils ne suffisent pas à calculer son solde budgétaire net, mais ils montrent pourquoi une comparaison limitée aux recettes fiscales immédiates (comme certains le font), sans imputer les dépenses collectives ni tenir compte des droits futurs à la retraite et aux soins, risque de présenter un bilan artificiellement favorable. Source des salaires espagnols ; source des salaires étrangers ; source des naissances.
L'Espagne s'est ainsi profondément transformée — sans que l'on y ait beaucoup réfléchi aux conséquences.
L’administration Trump a suspendu huit entreprises technologiques, dont Microsoft, Adobe et la française Capgemini, du programme Perm, qui permet aux employeurs de parrainer des travailleurs étrangers pour l’obtention d’une carte verte. Washington leur reproche de privilégier la main-d’œuvre étrangère au détriment des salariés américains. JD Vance (ci-contre) a notamment accusé Microsoft d’avoir licencié 6 000 Américains tout en obtenant 6 300 visas H-1B et 3 000 cartes vertes.
L’entreprise conteste cette interprétation et affirme que 80 % de ses quelque 6 000 demandes de visas H-1B déposées au cours du dernier exercice visaient à prolonger ou à modifier le statut d’employés déjà en poste. Cette mesure s’inscrit dans la politique de Donald Trump visant à réduire le recours aux travailleurs étrangers, y compris hautement qualifiés. Le dispositif H-1B a accueilli plus de 350 000 bénéficiaires au cours de la dernière année, dont environ 70 % sont originaires d’Inde. L’informatique constitue le principal secteur d’emploi de ces travailleurs, et les huit plus importants demandeurs de certifications Perm au 30 juin 2026 étaient tous des entreprises technologiques. Plusieurs grands groupes, dont Apple, Intel, Oracle, Amazon, Nvidia et Google, ne sont toutefois pas concernés par les restrictions annoncées.
Dans son nouveau livre « Homo occidentalis », coécrit avec le psychologue et psychanalyste Ruben Rabinovitch, Jérôme Fourquet décrit une véritable bascule anthropologique et psychique de l’occident. Les récentes mobilisations lycéennes peuvent être lues, dans une certaine mesure, comme une illustration de cette transformation. Extrait d'un article de Jérôme Fourquet paru dans le Figaro.
[...] ces moindres capacités de concentration nous semblent typiques des caractéristiques du fonctionnement psychique de l’homo occidentalis, et notamment de ses plus jeunes représentants. Avant même l’apparition des réseaux sociaux et l’omniprésence des écrans, les pays occidentaux sont progressivement rentrés à partir des années 1960 dans ce que nous appelons avec Ruben Rabinovitch le nouveau régime psychique.
Alors que l’ancien régime psychique, engendré par la société traditionnelle au fonctionnement très vertical, produisait des individus ayant été formatés (pour le meilleur et pour le pire) dès le plus jeune âge à se conformer à la règle et à l’autorité, à canaliser leur impulsivité et à concentrer leur attention pour fournir un effort ou un travail intellectuel soutenu, une telle discipline psychique semble beaucoup plus difficile à suivre pour les individus évoluant dans le nouveau régime psychique, régnant dans nos sociétés libérales contemporaines.
Ce changement de paradigme s’observe au quotidien dans les salles de classe. Alors qu’en 1973 58% des enseignants du secondaire déclaraient n’avoir «pas du tout de mal » à maintenir un minimum de discipline parmi leurs élèves, cette proportion n’était plus que de 25 % en 2021. Cette moindre faculté de concentration et cette moindre aptitude à fixer son attention, par exemple sur un texte, n’affectent pas que les plus jeunes (comme en témoigne le recul de la pratique de la lecture dans l’ensemble de la population), mais c’est dans ces générations que ces phénomènes sont les plus marqués.
Ces jeunes générations voient leur attention sollicitée en permanence par le défilé d’un flot ininterrompu de vidéos et d’images et par les notifications de leur écran de téléphone. En une génération (le premier iphone arrive sur le marché en 2007), une véritable addiction au téléphone s’est développée. Ces jeunes individus sont devenus dépendants, au sens toxicologique du terme, à leur écran et le sevrage est quasiment impossible. On notera d’ailleurs que l’interdiction des téléphones portables dans les lycées, mesure instaurée en cette rentrée, figure en bonne place parmi les thèmes abordés par les jeunes sur la plateforme mise en place par le ministère pour recueillir leurs doléances.
Mais les lycéens évoluent également dans une société où les loisirs sont grandement valorisés au détriment du temps d’étude. Il y a quelques années, Acadomia, entreprise dominante dans le secteur du soutien scolaire, avait ainsi diffusé une campagne de publicité à destination des parents, montrant des familles jouant ensemble et ayant pour slogan «Vous avez mieux à partager en famille que les devoirs. »
Dans le nouveau régime psychique, ce n’est pas uniquement le rapport aux devoirs à la maison qui a changé, mais également les méthodes d’enseignement en classe. Alors que, sous l’ancien régime psychique, l’élève était soumis à des exercices exigeants (calcul mental et dictées à un rythme soutenu au primaire, problèmes aux énoncés complexes et lectures d’œuvres complètes dans le secondaire) ainsi qu’à des pratiques contraignantes (apprentissage par cœur), le degré d’exigence est désormais moindre. Tout se passe comme si l’institution scolaire avait considéré au fil du temps qu’on ne pouvait plus astreindre les nouvelles générations d’élèves aux mêmes standards et qu’il fallait davantage leur permettre d’exprimer leur créativité et leur sensibilité, plutôt que d’être dans une approche trop verticale et directive. On retrouve là une marque de fabrique du nouveau régime psychique, qui accorde une grande importance à la subjectivité et au confort individuels au détriment de la transmission exigeante d’un héritage collectif.
Quels sont les résultats de cette approche pédagogique et de ce nouveau rapport à l’enseignement, qui se sont progressivement déployés au cours des dernières décennies?
Les données de l’enquête Pisa, réalisée auprès d’élèves de 15 à 16 ans - soit précisément l’âge de bon nombre de lycéens mobilisés -, sont particulièrement parlantes. Le 8 septembre dernier, soit dix jours seulement avant que ne débute la mobilisation (au lycée Saint-Exupéry de Créteil), les conclusions de l’enquête Pisa de 2025 étaient rendues publiques. Elles indiquaient la poursuite du décrochage du niveau moyen des adolescents dans les trois disciplines évaluées : sciences, mathématiques et compréhension de l’écrit. On dispose sur ces deux dernières matières d’un comparatif depuis 2000, et, comme le montrent les courbes suivantes, la chute sur vingt-cinq ans est spectaculaire.
Comme on l’a vu, les mauvaises conditions de travail dans certains établissements et le fonctionnement de Parcoursup [site web destiné à recueillir et gérer les vœux d'affectation des futurs étudiants à l'université] sont les principaux moteurs de la mobilisation lycéenne. Mais les doutes sur la valeur réelle de leur futur bac et sur leur niveau scolaire véritable participent également du désarroi et de l’inquiétude d’une partie de ces jeunes.
L’enquête LEC (pour lire, écrire, compter) est moins connue que Pisa, mais tout aussi précieuse pour objectiver les évolutions de long terme. Pilotée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’éducation nationale, cette enquête est réalisée depuis 1987 auprès d’élèves de CM2. La dernière livraison date de 2021, et nous disposons donc d’un champ d’observation s’étalant sur plus de trente ans. Les résultats de l’enquête LEC sont congruents avec ceux de Pisa, mais ils nous montrent que le décrochage est intervenu dès les années 1990 et dès l’école élémentaire. La chute du niveau scolaire est donc durablement installée et prend sa source dès les premières années d’apprentissage.
Ainsi, en calcul, par exemple, le score moyen des élèves de CM2 s’établissait à 250 points en 1987, contre seulement 175 en 2021. De manière très concrète, quand 74 % des élèves de CM2 réussissaient l’exercice sur les divisions en 1987, ils n’étaient plus que 37 % en 2017, le taux de réussite ayant été divisé par deux en trente ans… Pour ce qui est de l’orthographe, le recul est plus spectaculaire encore. La même dictée de 67 mots, « sans difficulté particulière » d’après les responsables de l’enquête LEC, est administrée à chaque nouvelle édition de l’étude. En 1987, la proportion d’élèves effectuant 15 fautes ou plus (ce qui est beaucoup au regard de la longueur du texte, qui fait seulement 10 lignes) était d’un tiers. Trente-quatre ans plus tard, c’est la quasi-totalité de la classe d’âge (90,5 %) qui affiche une aussi piètre performance.
[Moins résistants à la frustration et moins maîtres de leurs pulsions]
Parallèlement à l’attachement viscéral à la liberté de choix dont nous avons parlé précédemment, toute une partie des individus évoluant dans ce nouveau régime psychique, et notamment les plus jeunes, entretiennent un rapport différent à l’autorité et aux figures qui l’incarnent. Et ils se montrent également beaucoup moins résistants à la frustration et moins en capacité de canaliser leurs pulsions. Et si l’absence de réponse politique au sommet de l’état au début du mouvement et l’envoi en nombre d’effectifs de police non spécialisés dans le maintien de l’ordre aux abords des lycées ont tendu la situation et amplifié la mobilisation et la détermination des lycéens, ces caractéristiques de la nouvelle psyché collective expliquent que la mobilisation ait très vite été marquée par des épisodes de violences. [À nuancer quand on voit la composition particulière des émeutiers violents] Comme lors des précédents mouvements de contestation juvénile, les affrontements ont d’abord traditionnellement opposé une partie des manifestants aux forces de l’ordre. Mais le degré de violence (notamment du fait de l’usage récurrent des désormais célèbres mortiers d’artifice) a monté de plusieurs crans. À la date du 7 octobre, soit un peu moins de trois semaines après le début du mouvement, pas moins de 761 policiers et gendarmes, ainsi que 215 manifestants avaient été blessés. Si ce mouvement se distingue déjà par son lourd bilan, il se singularise également par la nature des personnes ayant été visées par les violences. En effet, à ce jour, 65 personnels de l’éducation nationale ont été agressés. De tels actes ne s’étaient jamais produits jusqu’ici, pas même en Mai 68, période durant laquelle les repères et les interdits traditionnels étaient encore en place.
Ces scènes de proviseurs et d’enseignants (mais aussi de pompiers), molestés, voire tabassés, par de jeunes manifestants, illustrent que des verrous ont sauté.[Ces verrous avaient sauté dans les banlieues immigrées depuis longtemps, les représentants de l'État français y étaient déjà agressés, les bâtiments officiels saccagés.] L’autorité symbolique, dont ces professions bénéficiaient sous l’ancien régime psychique, ne dissuade manifestement plus certains émeutiers de s’en prendre à eux désormais. Ces agressions dans les lycées en marge de la mobilisation ne sont que la pointe émergée d’un phénomène beaucoup plus répandu dans toute la société. Par un effet de concomitance des temps, la RATP a par exemple déployé en cette rentrée une vaste campagne d’affichage sur son réseau pour rappeler les peines encourues en cas d’agressions physiques ou menaces et crachats sur ses agents. Non seulement ces totems d’immunité dont bénéficiaient certaines professions ne sont plus reconnus, ni respectés, mais, parallèlement, la propension à canaliser son agressivité a été nettement abaissée. Alors que, sous l’ancien régime psychique, l’individu avait été conditionné dès le plus jeune âge à gérer sa frustration, à prendre son mal en patience et à maîtriser ses pulsions, cette aptitude ne va plus de soi chez certains, qui se laissent déborder par leurs affects. Des expressions du langage courant comme «péter un câble» ou « péter un plomb » traduisent bien cette configuration psychique nouvelle en donnant à voir l’image d’une surcharge qui doit être immédiatement évacuée, car l’individu ne parvient plus à l’absorber et à y faire face. Lorsqu’un jeune impliqué dans l’agression du policier à Belfort explique qu’il ne sait pas ce qui lui a pris et qu’il a « été pris par l’adrénaline », on retrouve typiquement cette difficulté à contenir ses affects et ses pulsions.
Cela ne signifie pas que la violence est nouvelle. Elle a toujours existé, notamment dans les mobilisations sociales. Mais dans ses travaux sur ce qu’il appelait le « processus de civilisation », Norbert Elias avait montré comment, de manière séculaire, les sociétés occidentales avaient travaillé à canaliser la violence et à domestiquer les pulsions. Aujourd’hui, certaines de ces forces de rappel sont apparemment beaucoup moins efficaces et les butées et les verrous sautent beaucoup plus facilement. Cette configuration psychique nouvelle et cette moindre capacité à maîtriser son agressivité s’accompagnent dans une partie des générations les plus jeunes d’une légitimation rationnelle et assumée du recours à la violence. 21 % des membres de la Gen Z (nés entre 1997 et 2010), soit la génération qui est actuellement mobilisée, considèrent ainsi que, dans certaines circonstances, la violence contre des personnes est un moyen acceptable de défendre ses idées.
Cette opinion est deux fois moins répandue parmi les personnes nées avant le début des années 1960 et qui furent donc très majoritairement conditionnées sous l’ancien régime psychique. Ce changement de rapport à la violence et cette moindre capacité à canaliser ses pulsions expliquent l’impressionnant bilan humain et matériel constaté au cours de ces semaines de mobilisation.
Voir aussi
Pour Éric Zemmour, les violences autour des lycées sont un avant-goût du chaos que l’alliance entre l’extrême gauche et la racaille prépare en France. L'impunité est le carburant de l'émeute. La justice doit frapper ces délinquants là où ça fait mal : au portefeuille et en mettant ceux qui détruisent et tabassent en prison.
Jeunes « belges » manifestent contre les réformes et veulent faire passer un message aux autorités.
Jeune : On est ici pour manifester Madame.
Journaliste : Contre ?
Jeune : Je ne sais pas mais on vient manifester.
Journaliste : Et c'est quoi votre message?
Jeune : TOUT CASSER !!!
#Bruxelles #Émeutes https://t.co/7Jt3fpPIiP
« Surproduction d'élites déclassées + culture française de l'honneur = situation explosive. »
C'est l'équation esquissée dans une conversation de Transmission (ci-dessous) avec Philippe d'Iribarne, économiste, anthropologue et ingénieur des Mines.
En France, le rang professionnel ne se contente pas de déterminer le revenu : il met l'honneur en jeu. Le diplôme a remplacé le titre de noblesse tout en conservant sa fonction distinctive. Il consacre le mérite et nourrit l'attente d'une position sociale à la hauteur des efforts consentis.
Pourtant, l'élargissement de l'accès aux études supérieures ne s'accompagne pas d'une multiplication équivalente des emplois prestigieux. Il en résulte des diplômés dont les titres ne leur procurent ni le statut ni la reconnaissance espérés.
Que devient, dès lors, le besoin de distinction lorsque le statut professionnel ne suffit plus à le satisfaire ?
Il peut se déplacer vers le terrain idéologique. Faute de pouvoir se distinguer par le revenu, les responsabilités ou le prestige du métier, certains diplômés trouvent dans les idées progressistes une autre forme de supériorité : celle de la conscience morale, de l'avant-garde intellectuelle et du combat contre un ordre social jugé injuste ou dépassé.
La contestation des hiérarchies établies devient alors, paradoxalement, un moyen de se singulariser. On ne possède peut-être pas le statut auquel on aspirait, mais on peut se considérer comme plus éclairé que ceux qui le détiennent. À la distinction professionnelle se substitue une distinction morale.
Nul besoin de réduire les convictions progressistes à une frustration sociale pour examiner cette hypothèse : chez certains diplômés déçus par leur trajectoire, l'adhésion à des idées radicales peut procurer une reconnaissance symbolique que la société ne leur accorde plus sur le plan professionnel.
Les travaux de Peter Turchin sur la surproduction des élites éclairent le risque politique : lorsqu'une société forme davantage de prétendants aux positions prestigieuses qu'elle ne peut en absorber, une partie d'entre eux peut se retourner contre l'ordre établi.
La France cumulerait ainsi deux facteurs de tension : la dévaluation des titres scolaires et une culture où le rang professionnel engage profondément l'honneur personnel. La frustration qui en résulte peut nourrir la contestation politique, voire la radicalisation.
Quand on ne peut plus devenir l'élite par sa position, reste-t-il à certains la possibilité de le devenir par leurs idées ?