lundi 7 septembre 2026

L'école privée catholique Loyola de Montréal, victime collatérale de la nouvelle laïcité québécoise

Loyola, L’Eau-Vive, les écoles chrétiennes dans le collimateur de l'État québécois

On se souviendra que le collège privé catholique Loyola de Montréal avait contesté dès 2008 l’imposition gouvernementale d’une posture « neutre » dans les classes d’Éthique et culture religieuse, rendues obligatoires par le gouvernement québécois. Le collège soutenait qu’on ne pouvait exiger d’une institution catholique qu’elle enseigne le catholicisme en adoptant précisément le point de vue extérieur et neutre que le programme imposait. En 2015, la Cour suprême du Canada lui donna raison sur ce point : elle jugea déraisonnable le refus du gouvernement de tenir compte de la liberté religieuse de l’établissement, tout en confirmant la validité générale du programme Éthique et culture religieuse. Lequel programme a été aboli en 2020 et remplacé en 2024 par un nouveau programme  de Culture et citoyenneté québécoise.

Seize ans plus tard, Loyola se retrouve de nouveau confrontée à l’État québécois. Cette fois, le gouvernement ne lui demande plus seulement de modifier la manière dont elle enseigne la religion : la Loi 9, adoptée et sanctionnée le 2 avril 2026, conditionne désormais le maintien de certaines subventions publiques des écoles privées à des exigences renforcées de laïcité. Pour les établissements confessionnels comme Loyola, les conséquences seront importantes à compter du 2 avril 2029 : l’enseignement religieux obligatoire ne pourra plus avoir pour objectif de transmettre les croyances catholiques et les messes, prières et retraites devront être facultatives et se dérouler à l’extérieur des heures consacrées aux services éducatifs.

Loyola vient donc d’annoncer qu’elle fera le choix de son identité plutôt que celui de la subvention. Fondée en 1896, l’école entend renoncer au financement provincial et devenir entièrement indépendante. Elle estime que la disparition de la subvention représente environ 7 500 $ par élève et par an et que ses frais de scolarité pourraient passer d’environ 12 530 $ à 20 000 ou 21 000 $. Elle promet, en contrepartie, de développer considérablement son aide financière afin que l’indépendance de l’école ne la transforme pas en établissement réservé aux familles aisées.

Loyola insiste sur un point essentiel : elle n'est pas une institution en déclin. Les demandes d’admission sont à un niveau historique, la vie scolaire est florissante et ses finances sont solides. Elle fait donc un choix délibéré : elle préfère perdre l’argent public plutôt que de laisser l’État déterminer jusqu’où elle peut être catholique et jésuite. Le célèbre établissement dit prendre cette décision « en position de force, et non de faiblesse »

Mais Loyola n’est pas la seule école chrétienne placée dans cette situation.

À Québec, l’École L’Eau-Vive, une école privée protestante évangélique fondée en 2001 et qui accueille aujourd’hui plus de 580 élèves, a elle aussi été directement menacée par la réforme. Lors des consultations parlementaires, sa direction expliquait que la contribution de l’État représente environ 47 % des frais de scolarité et que la perte de cette subvention ferait passer la facture actuelle d’environ 3 800 $ à près du triple. Selon ses estimations, moins de 10 % des familles pourraient alors se le permettre.

Le cas de L’Eau-Vive est particulièrement révélateur. L’école affirme respecter le régime pédagogique québécois, ne pas sélectionner ses élèves ou ses enseignants selon leur religion et ne consacrer qu’une petite partie de son horaire — moins de 3 % selon sa direction — à un enseignement chrétien facultatif. Elle affirme en outre qu’aucune dérive ni aucune plainte n’ont été signalées contre elle. Son problème n’est donc pas d’avoir été prise en flagrant délit d’une pratique coercitive ou d’une violation du programme scolaire : c’est précisément son caractère chrétien revendiqué qui la met en difficulté.

Le contraste avec le contexte politique qui a vu la naissance de la Loi 9 est frappant.

La loi n'est pas nullement née de problèmes posés par les écoles privées Loyola ou L’Eau-Vive. Elle naît de scandales apparus dans le réseau public.

Victoire historique de l'« extrême droite » en Allemagne , le retour du nazisme, après le retour du fascisme avec Melloni ?

 C’est par un mes­sage posté sur le réseau social X qu’Éric Zem­mour, pré­sident de Recon­quête, a salué la « vic­toire» du parti natio­na­liste alle­mand, anti-im­mi­gra­tion, pro-Donald Trump et rus­so­phile. « L’AfD vient de réa­li­ser 45 % des voix en Saxe-Anhalt. Son record his­to­rique. On accu­sera les élec­teurs», clame-t-il avant d’enchaî­ner : « Les vrais res­pon­sables sont ceux qui, un demi-siècle durant, ont traité comme un délit ce que les peuples éprou­vaient comme une évi­dence : le désir de demeu­rer soi-même. Le cor­don sani­taire n’a jamais pro­tégé per­sonne. Il n’a fait que retar­der l’heure de vérité. »

« En Alle­magne, la vic­toire de l’AfD est le résul­tat de la poli­tique néo­li­bé­rale des gou­ver­ne­ments alle­mands de grande coa­li­tion droite-ps » Jean-luc Mélen­chon can­di­dat LFI à l’élec­tion pré­si­den­tielle
Pour Sarah Knafo, dépu­tée euro­péenne de Recon­quête , l'AfD est « qua­li­fiée à tort de néo­na­zie ».

Même dis­cours du côté de Sarah Knafo, dépu­tée euro­péenne de Recon­quête, invi­tée de TF1 lundi matin. «Je vais vous dire la même chose que ce que j’ai dit lors de la vic­toire de Donald Trump, lors de la vic­toire de Gior­gia Meloni (…) je sais recon­naître une vague occi­den­tale quand j’en vois une », affirme-t-elle. Et l’ancienne can­di­date à la mai­rie de Paris, com­pagne d’Éric Zem­mour dans la vie, d’ajou­ter : « Vous dites le parti d’extrême droite. Je vous rap­pelle quand même que (…) la moi­tié des élec­teurs (alle­mand, NDLR) de centre droit ont voté pour l’AfD ». Pour Sarah Knafo, l’AfD est « qua­li­fiée à tort de néo­na­zie ».

La réac­tion des deux figures de Recon­quête n’est pas très sur­pre­nante. Le parti natio­na­liste français et l’AfD sont alliés au Par­le­ment euro­péen depuis juillet 2024, et siègent dans le même groupe : l’Europe des nations sou­ve­raines (ENS). Si Sarah Knafo est vice-pré­si­dente du groupe, elle est bien la seule élue française de cette for­ma­tion. 

La com­pa­rai­son avec la réac­tion des res­pon­sables du Ras­sem­ble­ment natio­nal (RN), favori des son­dages en vue de la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle, est fla­grante. Ces der­niers ont accueilli les résul­tats du scru­tin alle­mand par un grand silence. Le jour même du vote, Jean-Philippe Tan­guy, bras droit de Marine Le Pen, avait donné le ton. « On ne se pro­nonce pas sur les élec­tions étran­gères de par­tis avec les­quels nous n’avons pas d’alliance », a-t-il lâché, invité de France 2 et de France Inter. Le député RN avait tout de même ajouté : « Je ne pense pas que l’Alle­magne laisse un parti dan­ge­reux pros­pé­rer (…) On dia­bo­lise à l’excès l’AfD. Sinon, (ce parti) serait inter­dit. »

Jor­dan Bar­della, pré­sident du parti à la flamme, avait été inter­rogé samedi lors du forum de Cer­nob­bio en Ita­lie, sur la pos­si­bi­lité que le RN renoue avec l’AfD. Le jeune loup natio­na­liste a sim­ple­ment répondu que ce n’était « pas prévu ». « Un cer­tain nombre de désac­cords nous ont ame­nés à prendre nos dis­tances avec l’AfD», a rap­pelé celui qui est aussi pré­sident du groupe Patriotes pour l’Europe (PE), avant d’ajou­ter : « Je note néan­moins que la pres­sion élec­to­rale exer­cée par l’AfD en Alle­magne a contri­bué à faire bou­ger les lignes au sein du gou­ver­ne­ment de Frie­drich Merz, puisque l’Alle­magne a réta­bli il y a quelques mois des contrôles à ses fron­tières. »

Source : Le Figaro

dimanche 6 septembre 2026

35 idées reçues sur l’intelligence chez l'homme passées au crible

Publié en 2020 par Cambridge University Press, In the Know (littéralement Bien informé) de Russell Warne est consacré aux idées reçues sur l’intelligence et les tests de QI. L’ouvrage passe au crible 35 affirmations que Warne considère comme largement répandues dans les médias, l’éducation et la culture populaire, puis confronte chacune d’elles aux résultats issus de la recherche psychométrique et de la psychologie différentielle. Les 35 chapitres sont répartis en sept sections : nature de l’intelligence, mesure de l’intelligence, influences sur l’intelligence, intelligence et éducation, conséquences dans la vie, différences entre groupes démographiques, et questions sociales et éthiques.

L’ambition de Warne est moins de proposer une nouvelle théorie de l’intelligence que de présenter au lecteur non spécialiste les acquis scientifiques les mieux établis selon lui. Sa thèse générale est que les différences individuelles de capacité cognitive sont réelles, qu’elles peuvent être mesurées avec une précision notable et qu’elles ont des conséquences importantes dans l’éducation, le travail et diverses dimensions de la vie. Il soutient également que certaines conclusions politiquement ou moralement délicates ne peuvent être écartées simplement parce qu’elles sont désagréables ou historiquement compromises.

L’auteur

Russell T. Warne est psychologue et spécialiste de la psychométrie et de la mesure en psychologie. Il a obtenu un diplôme de psychologie à Brigham Young University en 2007, puis un doctorat en psychologie de l’éducation à Texas A&M University en 2011, avec une spécialisation en recherche, mesure et statistiques. Il enseigne à Utah Valley University depuis 2011, où il est professeur associé. Ses travaux portent notamment sur l’intelligence, les tests psychologiques, la psychologie des personnes à haut potentiel et les méthodes statistiques. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées et a également écrit un manuel de statistiques destiné aux étudiants en sciences sociales. 

I. La nature de l’intelligence

Mythe 1 : « L’intelligence n’est que l’ensemble des tâches qu’un psychologue place dans un test »

Pour Warne, cette conception ne résiste pas à l’analyse factorielle. Les performances à des tâches cognitives très différentes — compréhension du vocabulaire, résolution de problèmes, capacité à retenir et manipuler temporairement des informations, raisonnement, rapidité de traitement, etc. — sont positivement corrélées. Cette corrélation positive généralisée fait apparaître un facteur général d’intelligence, dit g. Ce facteur représente les écarts entre personnes qui se retrouve d’une tâche à l’autre, plutôt que ce qui est propre à chaque exercice.

Le QI ne serait donc pas une simple addition arbitraire d’aptitudes particulières : les éléments propres à chaque tâche sont statistiquement séparés de ce qu’elles ont en commun. Le contenu précis d’un test importe ainsi beaucoup moins qu’on ne pourrait le penser, pourvu que les tâches soient de nature cognitive, suffisamment nombreuses et suffisamment discriminantes. Les tâches plus complexes tendent d’ailleurs à être plus fortement corrélées au facteur g.

vendredi 4 septembre 2026

« L’idée que la démo­cra­tie se dif­fuse en même temps que le capi­ta­lisme est his­to­ri­que­ment fausse »

Dans son der­nier livre, Le Monde à l’ère capi­ta­liste, l’éco­no­miste serbo-amé­ri­cain ana­lyse la façon dont le capi­ta­lisme s’est répandu dans le monde entier en s’accom­mo­dant de régimes poli­tiques auto­ri­taires et d’un reflux du libre-échange à l’échelle de la pla­nète.  Branko Mila­no­vic est pro­fes­seur à la City Uni­ver­sity of New York et ancien éco­no­miste à la Banque mon­diale.

LE FIGARO. — Votre livre s’inti­tule Le Monde à l’ère capi­ta­liste. Vous qui avez grandi en You­go­sla­vie com­mu­niste, com­ment expli­quez-vous que le capi­ta­lisme se soit imposé par­tout ? Et qu’il s’accom­mode de régimes poli­tiques si divers ?

BRANKO MILANOVIC. — La rai­son prin­ci­pale du triomphe du capi­ta­lisme est l’échec du com­mu­nisme - ou du socia­lisme réel, comme on l’appe­lait à l’époque. Cet échec s’explique sur­tout par l’inef­fi­ca­cité éco­no­mique de ce modèle. Après la crise de 1980, des pays comme la Rou­ma­nie, la Pologne, la Hon­grie et la You­go­sla­vie étaient en ban­que­route : ils ne pou­vaient plus rem­bour­ser leurs dettes. L’URSS n’était pas encore en ban­que­route, mais le régime était tota­le­ment épuisé par les dépenses mili­taires. Le sys­tème capi­ta­liste s’est donc étendu par­tout car il était plus effi­cace éco­no­mi­que­ment et béné­fi­ciait d’un très grand sou­tien des classes intel­lec­tuelles et du reste de la popu­la­tion. Par une forme d’hégé­mo­nie gram­scienne, les prin­cipes de mar­ché sur les­quels repose le capi­ta­lisme ont été accep­tés par la plu­part des pays du monde, de manière consciente ou non.

— La consé­quence est l’émer­gence de régimes hybrides, avec par exemple le « socia­lisme de mar­ché » chi­nois. Vous par­lez de « com­mu­nisme haye­kien » pour qua­li­fier la Chine. Que recouvre cette expres­sion para­doxale ?

— À Pékin, j’ai assisté à une confé­rence où se trou­vaient plu­sieurs entre­pre­neurs. Tous étaient deve­nus très riches et, à les écou­ter racon­ter leurs par­cours, on avait la sen­sa­tion qu’ils appli­quaient à la lettre les leçons de Lud­wig von Mises et de Frie­drich Hayek. Ils étaient peu édu­qués, nés dans des régions peu déve­lop­pées, ils ont com­mencé avec presque rien et, à par­tir d’une bonne idée, ils ont déve­loppé leur acti­vité. C’était un véri­table manuel capi­ta­liste dans un pays nomi­na­le­ment com­mu­niste. Et ces his­toires haye­kiennes étaient racon­tées dans une confé­rence pré­si­dée par des membres du Parti com­mu­niste ! Le régime célèbre la réus­site et la richesse pri­vée tout en main­te­nant un contrôle poli­tique cen­tra­lisé. De fait, aujourd’hui, le sec­teur privé repré­sente 70 % du PIB chi­nois.

— Vous dites que ce « com­mu­nisme haye­kien » est « la plus grande réus­site éco­no­mique de l’his­toire récente ». Ce capi­ta­lisme poli­tique à visage tech­no­cra­tique pour­rait-il ins­pi­rer d’autres pays ?

— Le sys­tème chi­nois n’est pas faci­le­ment répli­cable, car il com­porte de nom­breuses contin­gences propres à la Chine. Il est très dif­fi­cile de dres­ser une liste de choses que les autres pays devraient faire pour l’imi­ter. Contrai­re­ment au «consen­sus de Washing­ton », qui avait dix pré­ceptes clairs et faci­le­ment expor­tables, les Chi­nois n’ont pas de règles claires, ce qui limite aussi leur soft power.

— Contrai­re­ment à ce que pen­saient les théo­ri­ciens de la « fin de l’his­toire », le capi­ta­lisme s’est imposé par­tout, mais pas la démo­cra­tie libé­rale. Pour­quoi ?
 
— Cette asso­cia­tion entre libé­ra­lisme et démo­cra­tie d’un côté et capi­ta­lisme de l’autre a été faite immé­dia­te­ment après la chute du mur de Ber­lin. Mais elle me sem­blait fausse dès le début, même his­to­ri­que­ment. Dans l’his­toire, il y a eu beau­coup de pays capi­ta­listes qui n’étaient pas démo­cra­tiques du tout. À com­men­cer par l’Amé­rique: au XIXe siècle, 13% de la popu­la­tion était réduite en escla­vage. C’était un régime d’oli­gar­chie très clair. Au Royaume-uni, le suf­frage n’était pas uni­ver­sel : en 1815, la révo­lu­tion indus­trielle bat­tait son plein, mais moins de 5% de la popu­la­tion avait le droit de vote. Idem pour l’Espagne, la Grèce, l’Ita­lie fas­ciste, l’Alle­magne wil­hel­mi­nienne et l’Alle­magne hit­lé­rienne, la France sous Napo­léon III ou l’Argen­tine.

Mon scep­ti­cisme à l’égard de ce dis­cours sur la dif­fu­sion de la démo­cra­tie dans le monde a aussi été nourri par deux évé­ne­ments que j’ai vus de très près : d’un côté, la dis­so­lu­tion de l’union sovié­tique et de la You­go­sla­vie, et de l’autre l’uni­fi­ca­tion de l’Europe. D’un côté la construc­tion euro­péenne célé­brait le fait que des gens très dif­fé­rents eth­ni­que­ment et reli­gieu­se­ment pou­vaient exis­ter ensemble, et de l’autre, cette même Europe sou­te­nait la décom­po­si­tion et la dis­so­lu­tion d’un pays où des peuples dif­fé­rents vivaient ensemble. Il n’y avait presque aucune logique à tout cela ! Ensuite, j’ai tra­vaillé sur la Rus­sie en 1982-1983. Le pays vivait une dépres­sion éco­no­mique extra­or­di­naire mais aussi une des­truc­tion de l’édu­ca­tion, de la santé, une des­truc­tion sociale : les liens sociaux ont été tota­le­ment détruits. Et on par­lait de démo­cra­tie ! J’ai assisté à cette expé­rience depuis la Banque mon­diale, qui est un pro­pa­ga­teur de cette idéo­lo­gie éco­no­mique. Il y avait un vrai manque d’his­to­ri­cité dans ces années et une absence de regard sur la réa­lité telle qu’elle était.

— Com­ment expli­quer que, dans un monde acquis à l’éco­no­mie de mar­ché, le libre-échange et la mon­dia­li­sa­tion refluent désor­mais ?
 
— Le sys­tème capi­ta­liste, pour­tant accepté par la plu­part des gens, donne lieu aujourd’hui à une crise poli­tique engen­drée par la mon­dia­li­sa­tion elle­-même. Comme je l’évoque dans The Great Glo­bal Trans­for­ma­tion (non tra­duit en français, NDLR), cela s’explique d’abord par la réus­site éco­no­mique de la Chine. Per­sonne ne s’atten­dait à ce que la Chine ait un suc­cès aussi fou­droyant et que ce pays de 1,4 milliard d’habi­tants devienne un pou­voir éco­no­mique, puis un pou­voir tech­no­lo­gique et mili­taire. Les Amé­ri­cains se sont rendu compte sou­dai­ne­ment que la mon­dia­li­sa­tion avait pro­fité à la Chine beau­coup plus qu’aux autres pays et à eux-mêmes.

Au niveau des reve­nus indi­vi­duels, les classes popu­laires et même par­fois moyennes occi­den­tales sont main­te­nant dépas­sées par la mon­tée en puis­sance des classes moyennes supé­rieures en Chine, en Inde, en Indo­né­sie et ailleurs. Par le passé, la population occidentale était dans les 20 ou 30 pre­miers per­cen­tiles du monde, c’est-à-dire que même les gens rela­ti­ve­ment pauvres en France étaient pro­bable­ment dans le 70e per­cen­tile du monde. Main­te­nant, ils sont dépassés par la popu­la­tion asia­tique. Et quand vous êtes dépassé par la popu­la­tion asia­tique, vous êtes dépassé d’un seul coup par des mil­lions de gens. Les classes moyennes occi­den­tales vont s’en rendre compte très rapi­de­ment, parce qu’il y a des biens inter­na­tio­naux qu’ils ne sont plus en mesure d’ache­ter ou des voyages qui ne sont plus abo­rdables pour eux.

Et pen­dant que les popu­la­tions occi­den­tales moins aisées chu­taient dans leur posi­tion glo­bale, les plus riches, dans ces mêmes pays, sont res­tés au som­met du monde. Cela génère un grand mécon­ten­te­ment et des tur­bu­lences poli­tiques. La mon­dia­li­sa­tion a créé un conflit au niveau des États-nations, entre la Chine et les États-unis, mais aussi à l’inté­rieur des pays. Demeure donc ce para­doxe : tan­dis que les poli­tiques éco­no­miques libé­rales sont ren­for­cées sur le plan inté­rieur, elles sont tota­le­ment rem­pla­cées dans la poli­tique exté­rieure, avec le retour des droits de douane, de la coer­ci­tion éco­no­mique, et la sai­sie des avoirs des autres pays. C’est le retour du mer­can­ti­lisme au niveau inter­na­tio­nal. On peut par­ler de natio­nal-­li­bé­ra­lisme ou de libé­ra­lisme natio­nal de mar­ché pour sou­li­gner cette ambi­va­lence.

— Signe de ces tra­jec­toires croi­sées, vous expli­quez que « la désar­ti­cu­la­tion remonte vers le nord ». Pour­riez-vous expli­quer ce qu’est la « désar­ti­cu­la­tion » ? Et par quel pro­ces­sus les pays du Nord ont com­mencé à res­sem­bler à ceux du Sud ?
 
— Pen­dant long­temps les puis­sances du Nord n’ont mis en place dans les pays du Sud (ancien tiers-monde) que des enclaves de moder­nité des­ti­nées à répondre à leurs propres besoins – d’extrac­tion de res­sources, notam­ment. Et ce sans cher­cher à déve­lop­per une struc­ture pro­duc­tive inté­grée. Cette éco­no­mie d’extrac­tion était confiée à une bour­geoi­sie locale dont les inté­rêts étaient les mêmes que ceux des Occi­den­taux, tan­dis que le reste de la popu­la­tion demeu­rait rela­ti­ve­ment pauvre. Il y avait donc une désar­ti­cu­la­tion entre la sphère éco­no­mique, tour­née vers l’exté­rieur, et la sphère poli­tique.

Or depuis dix ans nous avons com­mencé à obser­ver un pro­ces­sus simi­laire en Occi­dent, et en par­ti­cu­lier aux États-unis. Il y a une couche de la popu­la­tion qui est riche, édu­quée et très inté­grée dans les échanges, intel­lec­tuels et éco­no­miques. Et tout le reste de la popu­la­tion, qu’on appelle en anglais « hin­ter­land », à l’inté­rieur des terres, était coupé de cela. C’est pour cette rai­son que l’on parle d’élites « bi-cos­tales » en Amé­rique. Ce sont des gens qui, par inté­rêt et par convic­tion, sont très pro­mon­dia­li­sa­tion. Ils s’entendent très bien avec les élites des autres pays et n’ont pas beau­coup d’inté­rêt pour leurs conci­toyens ; ils pré­fèrent employer un Chi­nois ou un Viet­na­mien en les payant beau­coup moins qu’un Amé­ri­cain équi­valent. Cette diver­gence était typique des pays du tiers-monde. Il y a vingt ans, les élites occi­den­tales voyaient tous les avan­tages, idéo­lo­giques et finan­ciers, de la mon­dia­li­sa­tion. Sans com­prendre que le reste de la popu­la­tion ne les voyait pas. Beau­coup ne se sont pas rendu compte que la fronde domes­tique allait mon­ter en puis­sance. C’était avant le Brexit, avant la pre­mière élec­tion de Donald Trump, mais ces forces sou­ter­raines exis­taient déjà.

— Les classes popu­laires et moyennes dans les pays riches ne voient pas leurs reve­nus pro­gres­ser, car ils « dépendent pour la plu­part de leurs reve­nus du tra­vail et n’ont aucun revenu de capi­tal signi­fi­ca­tif », écri­vez-vous. Cela va-t-il s’aggra­ver avec L’IA ?

— Dans les pays d’Amé­rique latine, 90% à 95% des gens n’ont aucun revenu du capi­tal. En France, envi­ron la moi­tié de la popu­la­tion n’a aucun revenu du capi­tal. Aux États-unis, c’est 60 %, et dans d’autres pays déve­lop­pés, par­fois plus. Il est encore dif­fi­cile d’éva­luer les consé­quences de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique que repré­sente L’IA. Si elle rem­place un grand nombre de pro­fes­sions, bien sûr, à PIB égal, il y aura une aug­men­ta­tion de reve­nus du capi­tal, car cet argent ira dans les poches des pro­prié­taires des entre­prises tech­no­lo­giques. Et les reve­nus du tra­vail s’éro­de­ront encore un peu plus. Tout dépen­dra ensuite de la façon dont ce capi­tal sera redis­tri­bué. Va-t-on prendre de l’argent à ceux qui se sont enri­chis avec L’IA pour le dis­tri­buer à tout le monde comme un revenu garanti men­suel ? C’est une pos­si­bi­lité.

— Mais, selon vous, les outils du XXe siècle ne peuvent pas ser­vir à com­battre les inéga­li­tés de reve­nus au XXIe siècle. Pour­quoi ?

— Au XXe siècle, les trois grands outils de réduc­tion des inéga­li­tés en Occi­dent ont été les syn­di­cats, l’édu­ca­tion et l’inter­ven­tion­nisme de l’État. Or le taux de syn­di­ca­li­sa­tion a chuté par­tout dans le monde. Le type de tra­vail a tota­le­ment changé. Il y a moins de grandes entre­prises qui emploient des mil­liers de gens et dont les inté­rêts sont sem­blables. Très sou­vent, les sala­riés ne tra­vaillent plus dans le même espace phy­sique, ce qui rend toute orga­ni­sa­tion, syn­di­cale ou autre, plus dif­fi­cile. Deuxiè­me­ment, le niveau d’édu­ca­tion. Il a explosé au XXe siècle. La tra­jec­toire se pour­suit, les gens sont tou­jours plus diplô­més, mais c’est dif­fé­rent. Le gain que vous faites en pas­sant d’une popu­la­tion qui a en moyenne 7 ans d’édu­ca­tion à 13 ans est extra­or­di­naire. Mais il y a un maxi­mum natu­rel. Après 13 ans, on ne peut pas pas­ser à 23 ans d’édu­ca­tion, ça n’aurait aucun sens !

Enfin, le rôle de l’état. Les impôts sont deve­nus très éle­vés au XXe siècle parce qu’on accep­tait que l’état joue un rôle très impor­tant, en France en par­ti­cu­lier. Main­te­nant on l’accepte moins, on pense que les impôts sont exa­gé­rés. Les gens ont une vision beau­coup plus cynique du rôle de l’état. Si on prend ces trois aspects - le syn­di­ca­lisme, l’édu­ca­tion et l’opi­nion sur l’état - les outils du XXe siècle sont caducs pour réduire les inéga­li­tés. 
 

jeudi 3 septembre 2026

Cambridge — Quand la tolérance et la diversité mènent au sabordage

L’itinéraire d’une enseignante de Cambridge, islamiste plus ou moins repentie, interroge. Car à force de vouloir rester neutres entre toutes les conceptions du monde, les sociétés libérales risquent surtout de précipiter leur propre disparition.

Dans The Spectator, Andrew Gilligan consacre une série d’articles à Farah Ahmed, professeure assistante de recherche à la faculté d’éducation de Cambridge. Son parcours a de quoi serrer la gorge.

Dans un texte publié en 2002 pour Hizb ut-Tahrir — mouvement islamiste désormais interdit au Royaume-Uni et classé comme organisation terroriste depuis 2024 — Ahmed qualifiait l’éducation occidentale de « menace » pour les musulmans, le programme scolaire britannique d’« endoctrinement systématique » et la démocratie de « tradition corrompue ». Elle reprochait aussi à l’école de mettre l’islam au même niveau que les autres religions, de présenter la polygamie et le mariage avant 16 ans comme archaïques, et d’enseigner la théorie de l’évolution.

Le même pamphlet contient un second chapitre, plus radical, coécrit avec Nazreen Nawaz, alors responsable de la section féminine de Hizb ut-Tahrir. Il décrit le système éducatif d’une dictature islamique, le Khilafah : « rien ne sera contenu dans le programme qui contredise l’islam, comme l’enseignement des idées de liberté, de nationalisme, de démocratie ou d’évolution sous un jour positif ». Les non-musulmans eux-mêmes devraient être « éduqués selon le programme de l’islam […] en les poussant à penser à la croyance correcte dans la vie ». Au niveau supérieur, les philosophies étrangères, le capitalisme, le communisme, la sociologie, la psychologie, l’histoire, les langues et les littératures étrangères ne devraient être enseignés que « dans le but de réfuter leurs idées et d’exposer leur fausseté ».

Le but déclaré des études universitaires, selon les deux auteures, est d’équiper les musulmans pour la conquête : « La motivation à étudier l’ingénierie serait d’aider au développement de machines pour le Jihad […]. La motivation à étudier la technologie informatique serait d’élever la société islamique au-dessus de toutes les autres […] et de produire des armements avancés pour le Jihad afin que [l’islam] domine tous les autres, comme l’a ordonné le Créateur. » Le chapitre contient aussi une section consacrée à « la formation des enseignants » — précisément le domaine dans lequel Cambridge emploie aujourd’hui Ahmed pour mener ses travaux.

Depuis, Ahmed a affirmé avoir quitté Hizb ut-Tahrir et ne plus partager « toutes » ses positions. En 2010, elle déclarait ne plus être membre du mouvement. Interrogée fin août 2026, Cambridge a répondu que les phrases sur les « armements pour le Jihad » « ne sont pas ses mots » et « ne reflètent pas ses vues », qu’elle y avait contribué « comme chercheuse historique » il y a plus de vingt ans et qu’elle avait rompu avec le mouvement plus de quinze ans avant son interdiction. Gilligan objecte qu’elle est bien coauteure du chapitre et que, interrogée quatre jours plus tôt sur un éventuel désaveu de ces propos, elle n’a pas répondu.

Gilligan relève également des travaux plus récents contestant une conception de l’éducation centrée sur la lecture, le calcul et les savoirs disciplinaires, une conférence qu’elle coordonnait en 2023 présentant la science comme un projet « colonial », ainsi qu’un projet hébergé par Cambridge présentant un « programme islamique » où, selon lui, le Hamas devient une « excuse qu’Israël utilise pour justifier ses attaques », les otages civils du 7 octobre des « prisonniers de guerre » et Israël disparaît de la carte.

Pour autant, se demander comment une islamiste plus ou moins repentie a pu entrer à Cambridge serait la question la moins intéressante. Une université est un endroit où l’on doit pouvoir rencontrer, lire et entendre des gens dont les idées nous semblent fausses, idiotes, choquantes ou abominables.

Le véritable angle mort est ailleurs. Le problème, bien plus fécond, est celui que pose le raisonnement qui semble avoir permis à Cambridge de considérer ces conceptions comme compatibles avec sa mission institutionnelle. Et c’est là que se révèle la plus grosse tache aveugle de ces quelque quatre-vingts dernières années : nous ne savons plus très bien ce qu’est le libéralisme.

Comme si nous avions fini par faire du libéralisme un simple résultat mécanique : prenez des élections, ajoutez une pincée de liberté d’expression, deux cuillerées de tolérance religieuse, un gros paquet de discrimination pro-minorités et de culpabilité occidentale, touillez avec une Déclaration des droits de l’homme et, hop, vous obtenez une démocratie libérale.

Comme si, à force de réduire la civilisation libérale à son règlement intérieur, nous avions oublié qu’elle repose sur une conception extrêmement particulière du monde et, pour ainsi dire, sur une anthropologie.

Mais une civilisation ne peut rester neutre entre elle-même et sa négation sans transformer la tolérance en art du sabordage.

Une civilisation qui n’ose plus dire ce qui mérite d’être transmis s’interdit de distinguer ce qui la prolonge de ce qui veut la détruire. Une civilisation qui assimile la « neutralité » à l’incapacité de formuler ses propres conditions d’existence ne poursuit plus la voie du libéralisme.

Elle ne fait que payer la corde avec laquelle on la pendra.


Point de vigilance factuel : Hizb ut-Tahrir est bien interdit au Royaume-Uni depuis 2024. Les citations du pamphlet de 2002 sont celles que Gilligan documente, notamment à partir de reproductions du texte. Cambridge et Ahmed contestent aujourd’hui que les passages sur le djihad et les armements soient « ses mots » ou reflètent ses opinions ; Gilligan maintient qu’Ahmed est coauteure du chapitre et souligne qu’elle n’a pas explicitement désavoué ces propos lorsqu’il l’a interrogée. Les éléments plus récents concernant le programme scolaire, la science qualifiée de « coloniale » et les documents relatifs à Gaza relèvent de l’enquête de The Spectator et doivent être présentés comme tels, non comme des faits judiciairement établis.

mercredi 2 septembre 2026

Le système universitaire britannique face à une restructuration sans précédent

En août 2026, le système universitaire britannique traverse une phase de restructuration accélérée sous l’effet de pressions financières persistantes. Les fusions, autrefois exceptionnelles, commencent à apparaître comme une réponse structurelle aux difficultés du secteur, tandis que les établissements réduisent leurs coûts, suppriment des postes, regroupent ou ferment des formations et s’interrogent de plus en plus ouvertement sur la valeur économique de certains diplômes.


Fusions et mutualisations : une nouvelle réponse aux difficultés financières

Deux opérations récentes illustrent cette évolution:
  • L’Université de Greenwich et l’Université du Kent ont fusionné le 1er août 2026 pour former le London and South East University Group (LASE). Il s’agit d’un montage inhabituel : les deux universités constituent désormais une seule entité juridique, dotée d’un seul conseil d’administration, d’une seule équipe dirigeante et d’un vice-chancelier commun, mais Greenwich et Kent conservent leurs noms, leurs marques, leurs campus et leur identité universitaire. Les étudiants continuent de s’inscrire dans l’une ou l’autre université et d’obtenir un diplôme portant son nom. Le nouvel ensemble devient ainsi l’un des plus importants établissements d’enseignement supérieur du Royaume-Uni, avec environ 50 000 étudiants. Les deux universités continueront de fonctionner comme deux divisions universitaires distinctes au sein du groupe.[1]

    L’opération est présentée par les deux établissements comme un moyen de renforcer leur situation financière et de mutualiser leurs ressources. Elle est d’autant plus significative qu’elle constitue un modèle de « super-université » sans disparition immédiate des marques universitaires existantes.[2]

  • Le King’s College London et la Cranfield University ont, de leur côté, annoncé le 14 mai 2026 avoir signé un accord constituant la première étape vers une fusion, qui pourrait prendre effet en août 2027, sous réserve des approbations nécessaires. Le rapprochement est particulièrement intéressant : King’s est une grande université généraliste londonienne, tandis que Cranfield est une institution spécialisée dans les technologies, l’ingénierie, la gestion et la recherche appliquée.[3]
Ces deux cas ne constituent pas encore une vague de fusions, mais ils témoignent d'un changement d'attitude. Une enquête menée par Universities UK (UUK) auprès des directeurs financiers de 48 établissements en mars et avril 2026 révèle que deux universités sur cinq sont ouvertes à une fusion ou à une acquisition, ou envisagent activement cette possibilité. Par ailleurs, 65 % envisagent des structures collaboratives telles que des fédérations ou des alliances.[4]

La pression financière se traduit déjà par des mesures beaucoup plus concrètes. 79 % des universités interrogées ont eu recours à des départs volontaires au cours des trois dernières années et 79 % ont gelé ou ralenti les recrutements. 46 % ont réduit leur offre de formations par regroupement de cursus et 44 % par fermeture de formations. 13 % ont déjà fermé un campus.[4]

La recherche et l'aide aux étudiants sont également touchées : 31 % des établissements ont réduit leur activité de recherche, 27 % leurs bourses et aides aux étudiants et 13 % leurs fonds d'aide aux étudiants en difficulté.[4]

Les difficultés sont multiples. Parmi les principales pressions citées par les établissements figurent l'augmentation des cotisations patronales, les changements dans le recrutement des étudiants étrangers et la hausse des coûts salariaux et autres coûts de fonctionnement. 92 % des établissements anglais et gallois interrogés estiment que la hausse des droits d'inscription ne suffira pas à compenser les effets financiers des changements de politique publique.[4]

Il faut néanmoins se garder d'y voir une vague imminente de faillites universitaires. Le phénomène actuellement observable est plutôt celui d'une consolidation progressive du secteur : réduction des effectifs, fermeture ou regroupement de formations, mutualisation de services, rapprochements institutionnels et, dans certains cas, fusion.

La valeur très variable des diplômes : une étude révélatrice de l'Institute for Fiscal Studies

Cette interrogation est renforcée par une étude majeure de l'Institute for Fiscal Studies (IFS) publiée le 25 juin 2026. Les chercheurs ont suivi une cohorte d'élèves anglais ayant passé leurs GCSE en 2002, en reliant leurs résultats scolaires, leurs études supérieures et leurs revenus ultérieurs grâce aux données administratives. Ils peuvent ainsi comparer les revenus de ceux qui sont allés à l'université avec ce qu'ils auraient vraisemblablement gagné s'ils n'y étaient pas allés.[5]

Cette méthode est particulièrement intéressante parce qu'elle évite une comparaison trop simpliste entre diplômés et non-diplômés. Les chercheurs tiennent compte des résultats scolaires antérieurs et des caractéristiques individuelles et sociales afin d'estimer le revenu contrefactuel d'un diplômé s'il n'avait pas fréquenté l'enseignement supérieur. L'étude utilise notamment les résultats obtenus aux GCSE pour tenir compte du niveau scolaire antérieur.

À 28 ans, toutes les formations universitaires ne se valent pas

L'étude montre que le rendement d'un diplôme varie énormément selon la discipline.

À 28 ans, l'IFS calcule, pour chaque domaine d'études, le rendement salarial brut du passage par l'université : autrement dit, l'écart entre les revenus effectivement observés et ceux que le modèle estime que ces mêmes diplômés auraient obtenus s'ils n'avaient pas fait d'études supérieures.

La hiérarchie entre disciplines est déjà très nette à cet âge. La médecine et l'économie figurent parmi les formations les plus rémunératrices, tandis que les arts créatifs et les arts du spectacle se situent à l'autre extrémité. L'IFS constate que cette hiérarchie demeure relativement stable lorsqu'on examine les différentes cohortes de GCSE.[6]

L'analyse par niveau scolaire antérieur apporte un éclairage encore plus intéressant. Pour les hommes, le rendement salarial de l'université à 28 ans est légèrement négatif chez ceux qui se situent dans la moitié inférieure de la distribution des résultats scolaires antérieurs. À 35 ans, le rendement devient positif, mais demeure relativement faible dans les groupes ayant les résultats scolaires les plus modestes. Chez les femmes, le rendement est déjà positif à 28 ans dans l'ensemble des groupes de niveau scolaire. [6]

Autrement dit, le simple fait d'obtenir un diplôme universitaire ne garantit pas un avantage salarial immédiat. Pour certains jeunes hommes ayant obtenu des résultats relativement modestes aux GCSE, le diplôme ne produit même pas encore, à 28 ans, un gain salarial par rapport à ce que le modèle estime qu'ils auraient gagné sans études supérieures.

Sur l'ensemble de la vie, le bilan moyen reste positif en moyenne — mais les écarts sont considérables

À plus long terme, le tableau est beaucoup plus favorable à l'enseignement supérieur.

Pour la cohorte étudiée, les diplômés gagnent en moyenne nettement plus que les non-diplômés au cours de leur vie professionnelle. Après correction des différences de caractéristiques et de niveau scolaire antérieur, l'IFS estime le gain brut cumulé attribuable aux études supérieures à environ 150 000 £ pour les femmes et 220 000 £ pour les hommes.[5]

Après prise en compte des impôts, des cotisations sociales et du remboursement des prêts étudiants, le gain financier individuel moyen reste relativement substantiel : environ 90 000 £ pour les femmes et 109 000 £ pour les hommes, en valeur actualisée selon la méthode retenue par l'IFS.

L'enseignement supérieur reste donc, en moyenne, un investissement financier rentable. Mais il serait erroné d'en conclure que tous les diplômes présentent la même valeur économique ou qu'ils soient mêmes rentables. Le domaine d'études, le niveau scolaire antérieur et l'établissement fréquenté jouent un rôle considérable.

Pour une minorité importante, les études universitaires constituent même une mauvaise affaire financière. C'est particulièrement vrai chez les hommes : environ 30 % d'entre eux devraient, selon l'IFS, être moins bien lotis financièrement après leurs études qu'ils ne l'auraient été sans aller à l'université. Le risque est particulièrement élevé dans certaines disciplines : chez les hommes, le rendement moyen est négatif notamment pour la psychologie, la sociologie, l'anglais, la philosophie, les médias, l'éducation, les biosciences, le travail social et les arts créatifs. On notera que certaines formations scientifiques (biosciences et sciences générales) ont elles aussi un rendement financier faible ou négatif, malgré leur appartenance au champ des STEM. Pour certains jeunes hommes, notamment ceux qui ont les résultats scolaires les plus faibles et choisissent certaines disciplines, l'université peut rapporter moins — et même coûter financièrement plus — que le fait de ne pas y aller. 

La « décolonisation » des cursus : une autre transformation du monde universitaire

La question n'est plus seulement de savoir si l'université vaut son prix. C'est aussi de savoir ce que vaut aujourd'hui un diplôme aux yeux de ceux qui sont censés lui reconnaître une valeur : les employeurs.

Cette question devient particulièrement sensible lorsque certaines universités entreprennent de « décoloniser » leurs cursus. Le terme peut recouvrir des démarches parfaitement légitimes — élargir le corpus étudié, faire connaître des auteurs ou des traditions intellectuelles jusque-là négligés. Mais lorsqu'une telle démarche conduit à substituer à l'étude d'une discipline une grille de lecture politique — coloniale, raciale, intersectionnelle ou autre — elle peut avoir une conséquence moins souvent discutée : éroder la confiance des employeurs dans ce que garantit le diplôme.

Si les entreprises en viennent à considérer certaines formations comme moins rigoureuses, moins impartiales ou moins directement porteuses de compétences, leur valeur peut diminuer — même si leur niveau académique officiel reste inchangé.

Le phénomène ne concerne pas seulement les sciences humaines.

« Décoloniser les mathématiques »

En avril 2025, la School of Mathematics de l'Université d'Édimbourg a publié sur son propre site une page intitulée Decolonisation in Mathematics. L'école y affirme explicitement être engagée dans la « décolonisation du programme », qu'elle définit notamment comme une démarche visant à remettre en question les effets d'une conception des mathématiques qu'elle juge excessivement centrée sur l'Europe.[7]

La page explique que les mathématiques sont souvent considérées comme une discipline universelle, indépendante de l'histoire et de la culture, mais soutient que leur développement est néanmoins lié aux sociétés et aux cultures dans lesquelles les mathématiciens ont travaillé. (L'Occident!) Elle invite notamment à reconnaître des contributions qui auraient été négligées ou effacées de l'histoire traditionnelle de la discipline.[7]

L'université d'Édimbourg met à disposition des enseignants diverses ressources consacrées à cette démarche. Elle cite notamment les contributions de l'école de Kerala au développement du calcul, les mathématiques africaines et les liens entre fractales et architecture africaine dans l'esprit des travaux de Ron Eglash. Elle recommande également des ressources destinées à aider les enseignants à « décoloniser » leurs cours de mathématiques.[7]

Un paysage universitaire en mutation

Le système universitaire britannique se trouve ainsi confronté à plusieurs forces contradictoires.

D'un côté, la contrainte financière pousse les universités à réduire leurs coûts : suppressions de postes, gels de recrutement, regroupements de formations, fermetures de cursus, mutualisation des services et, désormais, rapprochements institutionnels et fusions.[4]

De l'autre, les établissements continuent de transformer leurs programmes, notamment au nom de l'inclusion, de la diversité et de la « décolonisation » des savoirs. L'exemple d'Édimbourg montre que cette démarche peut désormais concerner jusqu'à une discipline aussi fondamentale que les mathématiques.[7]

Enfin, les travaux de l'IFS donnent aux étudiants, aux parents et aux pouvoirs publics un nouvel instrument pour évaluer les formations : non plus seulement leur prestige ou leur contenu intellectuel, mais aussi le rendement économique très variables que les formations universitaires procurent effectivement à leurs diplômés.

Les fusions de Greenwich et Kent et, potentiellement, de King’s et Cranfield pourraient annoncer une nouvelle phase de consolidation.
Les données de Universities UK montrent que les établissements eux-mêmes envisagent désormais ouvertement ce type de transformation.[4]

Et les résultats de l'IFS apportent une conclusion particulièrement nuancée : l'université reste en moyenne un investissement rentable, mais pas toutes les universités, pas toutes les disciplines et pas pour tous les étudiants.C'est précisément cette hétérogénéité qui pourrait devenir l'un des principaux critères guidant les restructurations à venir.

« La discrimination contre les universitaires masculins blancs coûte des millions au Canada »

Les groupes qui bénéficient du recrutement fondé sur la diversité dans le cadre du programme des Chaires de recherche du Canada sont aussi ceux dont l’impact scientifique est le plus faible. Article paru dans The National Post.

Le cas de Jason Arday montre que, lorsqu’un système d’établissements prestigieux abaisse ses critères sur la base de caractéristiques identitaires, les conséquences peuvent être tragiques. L’université de Cambridge affirme que M. Arday est une exception, mais le nouveau rapport de l’Institut Macdonald-Laurier, intitulé The Equity-Excellence Tradeoff: A Study of EDI in the Canada Research Chairs Program (« Le compromis entre équité et excellence : une étude sur l’EDI dans le programme des Chaires de recherche du Canada »), suggère qu’il constitue plutôt la règle : le recrutement fondé sur l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI) nuit à l’excellence académique à grande échelle. Nulle part cela n’est plus manifeste que dans le prestigieux programme des Chaires de recherche du Canada.

Alors que des chercheurs universitaires ont réfuté les affirmations peu rigoureuses du type « la diversité est notre force » avancées par les défenseurs de l’EDI, comme le cabinet de conseil McKinsey & Company, notre étude est la première à montrer quantitativement que l’EDI n’est pas simplement neutre, mais qu’elle peut activement réduire la performance organisationnelle. Cela se produit par le recrutement, au nom de la diversité, de personnes moins compétentes, ainsi que par le financement de l’activisme universitaire.

Les travaux existants et les statistiques internes de Harvard établissent qu’en moyenne, les étudiants noirs et hispaniques sont admis dans les universités d’élite avec des résultats aux tests inférieurs. Ils obtiennent également, en général, de moins bons résultats aux examens Advanced Placement (AP) au lycée, tout comme les femmes. Parmi les enseignants-chercheurs, les femmes publient dans l’ensemble nettement moins d’articles universitaires que les hommes.

Comme dans le cas d’Arday, le niveau d’exigence à l’embauche est considérablement abaissé pour les minorités dites subordonnées et les femmes. Une étude récente des sociologues Jukka Savolainen et Kevin McCaffree, portant sur l’ensemble des candidats recrutés entre 2019 et 2024 par les 50 meilleurs départements de sociologie américains, révèle que les hommes blancs comptaient en moyenne huit publications, contre seulement deux pour les femmes noires. Quarante pour cent des hommes blancs avaient publié dans les deux meilleures revues, contre 4 % des femmes noires.

En outre, ma réanalyse des données sur les promotions universitaires américaines, tirées d’un article de référence publié dans Nature Human Behaviour, montre que les universitaires noirs, hispaniques et femmes obtiennent des scores nettement inférieurs selon l’indice h, la référence habituelle dans le milieu (nombre d’articles multiplié par le nombre de citations), à ceux de leurs collègues blancs, asiatiques et masculins.

Le recrutement systématique de minorités et de femmes moins performantes affecte les résultats des organisations et des programmes. Pour évaluer ce phénomène, nous avons examiné le prestigieux programme fédéral des Chaires de recherche du Canada (CRC). Il constitue le sommet du système de recherche canadien et consacre chaque année 300 millions de dollars à des chaires renouvelables de sept ans, dotées de 100 000 à 200 000 dollars par an.

À partir de 2003, puis de manière accélérée après 2017, le programme des CRC a instauré un régime contraignant d’objectifs de diversité : les établissements qui ne respectaient pas leurs quotas de chaires attribuées à des femmes, à des minorités et à des Autochtones risquaient de perdre leurs allocations de chaires. La Constitution canadienne autorisant la discrimination fondée sur la race et le sexe, les offres de chaires des CRC précisent désormais régulièrement que les hommes blancs, hétérosexuels et valides n’ont pas besoin de postuler.

Les effets ont été spectaculaires. En 2000, 80 % des titulaires de chaires de recherche du Canada étaient des hommes blancs. En 2025, ils n’étaient plus que 20 %. Entre 2017, année où l’EDI sans fard a été mise en œuvre, et 2025, la proportion de femmes a doublé, passant de 30 % à 60 %, tandis que la proportion de Noirs et d’Autochtones est passée de 2 % à 10–15 %.

Nous avons mesuré la productivité scientifique des chercheurs noirs, des membres des Premières Nations et des femmes entre 2016 et 2025. Nous avons constaté que les chercheurs blancs et asiatiques avaient un indice h moyen de 34, contre 23 pour les chercheurs noirs et 15 pour les chercheurs autochtones. L’indice moyen était de 38 pour les hommes, contre 28 pour les femmes. Les chercheurs noirs, les membres des Premières Nations et les femmes sont nettement moins productifs, même après prise en compte de la durée de leur carrière, du niveau de la chaire, de la discipline et de l’année d’attribution. Cela fait écho aux résultats américains. Passer d’un titulaire de chaire blanc ou asiatique à un titulaire noir ou autochtone, ou d’un homme à une femme, entraîne une diminution de 12 à 15 % de l’impact de la recherche.

L’effet sur le programme des CRC est considérable. Le gouvernement canadien rémunère les titulaires de chaires pour qu’ils produisent de la recherche et, compte tenu des différences dans les pratiques de citation selon les disciplines, l’indice h constitue le meilleur indicateur impartial de cet impact. En attribuant une valeur monétaire à chaque point d’indice h, nous estimons que le recrutement fondé sur l’EDI coûte au programme des CRC 18 millions de dollars par an, soit 6 % de son budget.

Arday était noir, mais aussi un universitaire militant. Cela le rendait doublement attrayant pour la Faculté d’éducation progressiste de Cambridge. Cela met en évidence un autre problème lié à l’EDI : les sommes considérables consacrées à la « recherche » militante. Dans les sciences sociales et humaines, la description moyenne d’une chaire des CRC contient désormais deux termes liés à l’EDI.

Nous estimons que les fonds détournés vers l’activisme universitaire dans les sciences sociales et humaines représentent un coût supplémentaire de 6 % du budget des CRC — sans compter les dépenses liées à l’administration de l’EDI. Cela signifie qu’environ 12 % du budget, soit 36 millions de dollars sur les 300 millions du budget annuel du programme, sont consacrés à l’équité et à la diversité. La « taxe » EDI, rapportée à l’ensemble du budget des trois conseils de recherche (4,5 milliards de dollars), sans parler du secteur de l’enseignement supérieur, est colossale.

[Les « trois organismes subventionnaires » (Tri-Council agencies) du Canada sont :
  1. CRSH — Conseil de recherches en sciences humaines pour les sciences humaines et sociales ;
  2. CRSNG — Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie pour les sciences naturelles, mathématiques, génie ;
  3. IRSC — Instituts de recherche en santé du Canada pour la santé et recherche biomédicale.
Le programme des Chaires de recherche du Canada (CRC) n'est donc pas l'un des trois organismes : c'est un programme fédéral qui fonctionne avec ces trois organismes subventionnaires et qui relève du portefeuille fédéral de la recherche.]

Aux États-Unis, le problème commence à être pris en compte, mais il est hors de contrôle au Canada. Aux États-Unis, la proportion de mots-clés liés à l’EDI dans les recherches financées par le gouvernement a explosé jusqu’en 2020-2021, avant de commencer à diminuer en 2024 puis de s’effondrer en 2025, lorsque l’administration Trump a sévi contre les recherches axées sur l’EDI.  

[Elle est peut-être devenue plus hypocrite. Une enquête de Defending Education, portant sur 262 établissements, recensait en avril 2025 29 bureaux DEI intacts simplement « renommés », contre seulement 18 établissements ayant supprimé leurs bureaux ou leurs pages DEI. L'organisation estimait que 245 des 262 établissements étudiés conservaient des activités DEI sous une forme ou une autre. La source est toutefois anti-DEI.

Cette baisse du vocabulaire de l’EDI ne signifie toutefois pas nécessairement une disparition équivalente des pratiques concernées : plusieurs universités ont supprimé les termes « DEI » de leurs sites et procédures, tout en maintenant certaines activités ou pratiques sous d’autres appellations. C'est ainsi que l'Université de Californie a supprimé l'obligation de fournir des diversity statements dans les recrutements, tout en déclarant explicitement que son engagement envers les valeurs de diversité, équité et inclusion demeure intact, conformément à politique APM 210-1d.] 

Au Canada, en l’absence de pression politique, cette tendance continue de s’accélérer : entre 2021 et 2025, la proportion de descriptions de chaires des CRC contenant un terme lié à l’EDI est passée de 38 % à 53 %. La même chose se produit en Grande-Bretagne. Arday n’est qu’un symptôme de ce complexe industriel de la victimisation, laissé sans contrôle.

L’administration Trump a de nombreux défauts, mais son approche de l’EDI dans l’enseignement supérieur constitue une réussite politique que le Canada et les autres pays occidentaux feraient bien d’imiter.

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mardi 1 septembre 2026

Quand les livres deviennent innombrables, à quoi servent encore les éditeurs ?

Le Wall Street Journal vient d’être épinglé pour avoir publié une tribune du milliardaire Stanley Druckenmiller entièrement rédigée par une intelligence artificielle. Ce qui frappe dans l’affaire est peut-être moins l’utilisation de l’IA que l’absence d’embarras. Druckenmiller assume son choix : il dit utiliser l’IA pour écrire pour la même raison qu’il utilise une calculatrice. Le journal, de son côté, n’a pas considéré que cette pratique contrevenait à ses règles. L’IA serait-elle donc simplement devenue un nouvel outil de rédaction, au même titre que le traitement de texte ou la calculatrice ?

Le cas pose pourtant une question plus fondamentale : qu’est-ce qui fait de quelqu’un l’auteur d’un texte ? Est-ce celui qui fournit les idées et en assume le contenu, ou celui qui trouve les mots, construit les phrases et accomplit le travail d’écriture ?

Cette distinction risque de devenir centrale à mesure que l’intelligence artificielle rend la production de textes de plus en plus facile. Et elle ne concerne pas seulement les tribunes de journaux. Elle pourrait transformer profondément le rôle de l’éditeur.


Quand produire ne coûte presque plus rien

Pendant des siècles, écrire un livre exigeait un investissement considérable en temps et en travail. Imprimer coûtait cher, distribuer un ouvrage nécessitait des infrastructures et le nombre de titres pouvant atteindre les lecteurs demeurait nécessairement limité.

L’éditeur était donc, en partie, un gardien de la rareté. Il sélectionnait les manuscrits auxquels il allait consacrer ses ressources, les travaillait, les fabriquait, les distribuait et tentait ensuite de leur trouver un public.

L’intelligence artificielle bouleverse cette équation. Un auteur peut lui faire élaborer un plan, réécrire des passages ou produire des scènes entières. Il devient possible de générer rapidement un ouvrage complet, puis d’en créer la couverture, de le traduire et d’en produire une version audio.

Le problème se déplace ainsi de la production vers la sélection.

Plus l’offre devient abondante, plus la fonction essentielle de l’éditeur pourrait être de dire au lecteur : « celui-ci mérite votre temps ».

La rareté ne disparaît donc pas. Elle change de camp : ce ne sont plus les textes qui sont rares, mais le temps et l’attention nécessaires pour les lire.

Mais qu’est-ce qu’un auteur ?

L’affaire Druckenmiller montre cependant que la question ne se résume pas à la quantité de textes disponibles. Elle touche à la nature même de l’écriture.

Les techno-optimistes peuvent soutenir que, pour le lecteur, seule compte la qualité du résultat. Si une machine peut produire un texte aussi bon, voire meilleur, que celui d’un humain, pourquoi se soucier de la manière dont il a été produit ? Après tout, personne ne refuse une table parce qu’elle a été fabriquée par un robot.

Mais le texte n’est peut-être pas une table. Son origine peut faire partie de sa valeur.

Nous ne lisons pas seulement pour recevoir une information ou admirer une formulation. Nous cherchons aussi à entrer en contact avec un autre esprit. Une lettre d’amour, une autobiographie ou un essai n’ont pas exactement la même signification selon qu’ils ont été écrits par la personne qui les signe ou générés par une machine à partir de quelques instructions.

Lire demande du temps. Le lecteur doit donc choisir ses lectures à partir des signaux dont il dispose. Le fait qu’une personne ait consacré des heures, des semaines ou des années à écrire constitue en lui-même un signal : elle a jugé que ce qu’elle voulait transmettre méritait cet effort.

À l’inverse, celui qui peut générer des textes à volonté n’a plus nécessairement besoin de sélectionner ce qui compte réellement à ses yeux. Il peut tout publier. Rien ne garantit alors que quelqu’un ait jugé le texte suffisamment important pour mériter le temps que le lecteur devra lui consacrer.

Un contrat moral implicite relie ainsi l’auteur et le lecteur : l’auteur affirme, par l’effort qu’il consent à écrire, que son message mérite l’attention de quelqu’un d’autre. Si la machine produit le texte en quelques secondes, ce signal disparaît en partie.

La question n’est donc plus seulement : « Ce texte est-il bon ? » Elle devient aussi : « Qui l’a pensé, sélectionné et assumé ? »

Le nouveau problème de l’éditeur

C’est précisément le problème auquel les éditeurs seront confrontés. Un manuscrit peut être entièrement humain, avoir bénéficié ponctuellement d’une intelligence artificielle ou avoir été produit en grande partie par celle-ci. Entre ces situations, la frontière est difficile à établir.

Les logiciels de détection ne constituent pas une solution suffisante : ils peuvent se tromper et produire des résultats faussement positifs. Une maison d’édition qui rejetterait un manuscrit humain sur cette seule base prendrait elle-même un risque.

Plusieurs stratégies sont donc possibles : déclaration de l’auteur, clauses contractuelles précisant les usages acceptés de l’intelligence artificielle, vérification du processus d’écriture, voire entretiens permettant à l’éditeur de s’assurer que l’auteur maîtrise réellement son texte.

Aucune de ces méthodes n’est infaillible. La solution pourrait finalement reposer davantage sur la réputation de l’éditeur.

Il ne s’agirait plus nécessairement de garantir qu’aucune intelligence artificielle n’a été utilisée. Ce serait une promesse différente : ce livre a été sélectionné, vérifié et réellement travaillé ; quelqu’un en assume le contenu.

L’affaire Druckenmiller fournit ici un cas révélateur. Si un journal estime qu’une tribune peut être publiée dès lors que les idées sont bien celles de la personne qui la signe, il adopte une conception de l’auteur différente de celle qui associe nécessairement l’auteur au travail matériel d’écriture.

Pour l’éditeur, cette distinction pourrait devenir déterminante. Sa valeur pourrait précisément consister à définir ce qui doit être garanti au lecteur.

L’autoédition : un premier filtre du marché

L’édition traditionnelle dispose toutefois d’un moyen déjà éprouvé de réduire le risque : l’autoédition.

Un auteur peut publier lui-même son livre (avec l'IA ou non) et démontrer qu’il existe un public pour celui-ci. Ventes, évaluations, fidélité des lecteurs et capacité à construire une audience fournissent alors des informations qu’un comité de lecture ne peut obtenir à partir d’un manuscrit seul.

La séquence s’inverse :

édition traditionnelle : manuscrit → sélection → investissement → publication → recherche du public ;

autoédition : publication → lecteurs → ventes → preuve d’un marché → intervention éventuelle d’un éditeur.

L’éditeur peut alors reprendre un livre qui a déjà trouvé ses lecteurs et lui apporter ce que l’auteur indépendant ne possède pas nécessairement : diffusion en librairie, distribution internationale, traduction, fabrication, promotion ou adaptation audio et audiovisuelle.

Cette fonction pourrait devenir particulièrement importante avec l’IA. Plus celle-ci multipliera les manuscrits, plus un succès déjà démontré auprès de lecteurs réels constituera un filtre précieux.

L’éditeur pourrait ainsi avoir deux filières : la découverte, pour les auteurs inconnus dont il parie sur le talent, et la confirmation, pour ceux dont le public a déjà démontré la valeur.

Mais l’IA pourrait également perturber ce mécanisme. Si elle permet de produire des milliers de livres à très faible coût, les plateformes d’autoédition risquent elles-mêmes d’être submergées. Il faudra alors distinguer un véritable public de lecteurs d’une visibilité artificiellement produite.

Le risque : décourager ceux qui écrivent encore

Cette transformation soulève une question plus inquiétante : que deviendront les écrivains qui continueront à écrire sans déléguer leur travail à une machine ?

Leur problème ne sera peut-être pas de produire de bons textes, mais de trouver quelqu’un pour les lire. Si l’IA permet de fabriquer une quantité presque illimitée de textes suffisamment convaincants, la probabilité qu’un lecteur découvre un ouvrage particulier diminuera mécaniquement.

À cette concurrence s’ajoutera le soupçon. Même un texte entièrement humain pourra être accusé d’avoir été généré par une IA, précisément parce que les deux deviendront de plus en plus difficiles à distinguer.

Les auteurs qui auront construit leur réputation avant cette transformation pourraient alors bénéficier d’un avantage considérable. Leur nom deviendra un signal de confiance et d’authenticité.

Pour les nouveaux venus, en revanche, l’horizon pourrait être beaucoup plus sombre. Si le rendement de plusieurs années d’apprentissage et d’écriture devient inférieur à celui de quelques minutes de génération automatique, l’incitation à devenir écrivain pourrait s’en trouver réduite.

Or, on n’écrit pas seulement pour produire des phrases : on écrit pour être lu. Si la rencontre avec un lecteur devient extraordinairement improbable, c’est toute une chaîne de transmission qui risque de se fragiliser.

L’audio : la même abondance, sous une autre forme

Le livre audio montre déjà comment le secteur évolue. En France, il ne représenterait encore qu’environ 80 millions d’euros de chiffre d’affaires, soit 2 % du marché de l’édition, très loin des États-Unis, où il atteignait 2,2 milliards de dollars il y a deux ans, soit environ 9 % du marché.

Les éditeurs français investissent néanmoins dans ce format. Gallimard possède Écoutez Lire, Editis Lizzie, Média-Participations Cascade, tandis que Hachette Livre et Albin Michel exploitent Audiolib.

Le coût de production contribue à limiter l’offre : 3 000 à 5 000 euros pour un ouvrage de fiction, parfois jusqu’à 10 000 euros selon la longueur et la production. L’intelligence artificielle pourrait considérablement réduire cette barrière.

C’est une chance pour les ouvrages confidentiels et les anciens catalogues. Mais c’est aussi une nouvelle source d’inflation de l’offre. Une voix de synthèse peut transformer rapidement des milliers de livres en livres audio.

La question de la sélection réapparaît alors : pourquoi consacrer quinze heures à celui-ci plutôt qu’à celui-là ?

La voix humaine pourrait précisément gagner en valeur. Une interprétation par un comédien reconnu ou par l’auteur lui-même peut devenir un signal de qualité, comme une édition imprimée soignée.

Les plateformes deviennent elles aussi des sélectionneurs

Le développement de l’audio modifie également le rapport de force. Audible domine largement le marché français, tandis que Spotify s’y est lancé en 2024 et participe désormais au financement de productions audio.

Les plateformes ne sont donc plus de simples moyens de distribution : elles participent à la sélection, au financement et à la mise en avant des œuvres. Le paiement en fonction du temps d’écoute renforce encore cette logique : ce qui compte n’est plus seulement le nombre de livres vendus, mais le temps d’attention qu’ils parviennent à obtenir.

L’éditeur doit ainsi composer avec de nouveaux intermédiaires capables, eux aussi, de décider quels contenus seront visibles.

Dans une économie de l’abondance, orienter l’attention devient une activité à part entière. Celui qui sait faire émerger un livre parmi des millions peut acquérir davantage de valeur que celui qui sait simplement en produire un de plus.

Pourquoi le livre papier pourrait paradoxalement gagner en valeur

Dans cet univers d’abondance, le livre imprimé pourrait même retrouver une fonction particulière.

Il coûte toujours cher à produire. Il faut sélectionner le texte, l’éditer, le corriger, le mettre en page, fabriquer l’objet et le distribuer. Dans un monde où des millions de textes numériques peuvent être produits presque gratuitement, le fait qu’un livre ait franchi toutes ces étapes devient en lui-même un signal.

Le livre papier peut ainsi devenir davantage qu’un support de lecture : un objet de sélection, de conservation et de confiance.

Les formats ne se remplacent d’ailleurs pas nécessairement. On peut acheter un livre papier pour le conserver, la version numérique pour voyager et la version audio pour l’écouter en voiture. L’usage s’hybride plus qu’il ne se substitue.

L’éditeur comme garant du temps du lecteur

La transformation la plus profonde est donc peut-être celle-ci : dans un monde de rareté, l’éditeur sélectionnait des textes parce qu’il ne pouvait matériellement pas en publier beaucoup ; dans un monde d’abondance, il doit sélectionner parce que le lecteur ne peut pas tout lire.

Son rôle pourrait progressivement se concentrer autour de quelques garanties essentielles :

  • Qui est l’auteur ?
  • Quel travail humain et éditorial a été effectué ?
  • Quelqu’un a-t-il réellement jugé que ce livre méritait d’être écrit et publié ?
  • Le livre mérite-t-il le temps que le lecteur va lui consacrer ?
  • L’intelligence artificielle ne rend donc pas nécessairement l’éditeur inutile. Elle pourrait au contraire rendre sa fonction de sélection plus importante que jamais.

    Mais elle pourrait aussi modifier la nature même de cette fonction. L’éditeur ne serait plus seulement celui qui décide quels textes peuvent être produits à grande échelle. Il deviendrait celui qui garantit qu’un texte a franchi un ensemble de filtres humains avant d’arriver au lecteur.

    L’autoédition ajoute à cela une évolution décisive : l’éditeur peut de plus en plus laisser le marché effectuer une première sélection, puis investir dans les auteurs et les livres dont le public a déjà démontré la valeur.

    La véritable menace n’est donc peut-être pas que l’intelligence artificielle produise de mauvais livres. C’est qu’elle permette d’en produire tellement que la capacité à distinguer les bons devienne le principal problème de l’industrie.

    Et il existe un risque plus fondamental encore : que l’abondance finisse par affaiblir la valeur que nous accordons à l’acte même d’écrire et de lire. Si une machine peut produire en quelques secondes un texte aussi convaincant qu’un auteur humain, pourquoi celui-ci consacrerait-il des années à écrire ? Et pourquoi le lecteur consacrerait-il des heures à lire, s’il peut obtenir immédiatement un texte équivalent, ou son résumé, à la demande ?

    La réponse tient peut-être à une chose que la seule qualité du résultat ne suffit pas à mesurer : l’origine. Nous ne lisons pas uniquement pour recevoir de l’information ou des phrases bien tournées. Nous lisons aussi pour rencontrer quelqu’un, pour découvrir ce qu’un autre être humain a pensé, ressenti et jugé suffisamment important pour prendre le temps de nous le transmettre.

    Dans cet univers, l’éditeur ne vend donc plus seulement un texte.

    Il vend une sélection, une vérification et une promesse : ce livre mérite votre temps.

    Humour — La rentrée