On dispose de chiffres relativement précis qui permettent de répondre à la question de l'enrichissement de la Belgique par le Congo :
En 1908 [...] au moment de la reprise du Congo par la Belgique, le Congo avait rapporté à l’État belge 26 millions francs-or. De 1908 à 1950, Les dépenses coloniales engagées par la Belgique […] atteignirent un total de 259 millions de francs-or. Durant la même période, les avantages recueillis par la Belgique grâce au Congo furent au total de 24 millions.
Les dépenses nettes de la Belgique, de 1908 à 1950, s’élevèrent donc à 235 millions. Le Congo avait rapporté 26 millions au moment de la reprise. Il a coûté 235 millions depuis. Dans l’ensemble, il a donc coûté à la Belgique, jusqu’en 1950, 209 millions de francs-or.
Ces 209 millions de francs-or qui, en 1950, avaient la contre-valeur de 7 milliards de francs belges représentaient alors moins d’un dixième des dépenses annuelles de l’État belge.
De même les 26 millions de bénéfices pour la période de l’État indépendant du Congo (1885-1908) doivent-ils être relativisés par rapport au budget de l’État belge puisque la seule construction du palais royal de Laeken entre 1902 et 1908 coûta 12 millions et celle du palais de Justice de Bruxelles 43 millions. Le Congo ne comptait donc pas pour grand-chose dans l’économie belge.
À titre de comparaison, la même année, c’est-à-dire en 1950, le simple budget belge des pensions était de 12 milliards et demi ce qui signifie qu’à lui seul ce poste constituait une dépense deux fois plus importante que le coût de 70 ans de présence au Congo (Stengers, 1957, pp 350-351). Le Congo ne comptait donc pas plus dans l’économie belge même s’il avait une importance économique considérable pour certains Belges.
De 1918 à 1939, en moyenne, le budget des Colonies fut annuellement de 1 300 000 francs or et de 1 500 000 de 1945 à la fin (A.J. van Bielsen, Pour une politique congolaise nouvelle, Revue générale belge, 15 avril 1956, p. 811) 1956 : 911). Le budget du ministère des Colonies représentait :
Rapporté au budget du Congo, le budget du ministère des Colonies représentait pour sa part :
La Belgique ne pilla donc pas le Congo et pourtant, cette colonie fut une de celles dans lesquelles les profits privés et ceux des consortiums furent les plus importants.
Mais les investissements nécessaires à l’exploitation des potentialités minières y furent considérables (routes, voies ferrées, ports, etc.) tandis que les infrastructures humaines (scolarisation, santé) furent largement sous-traitées aux missions catholiques. L’originalité du Congo belge était qu’il pouvait subvenir à ses besoins. En effet, à partir de 1908, les impôts payés par les consortiums et les privés furent en totalité investis sur place. Le Congo belge pouvait donc subvenir à ses besoins, le plan de développement décennal ainsi que les investissements étant financés par les recettes locales tirées de l’impôt des grandes sociétés.
Parmi toutes les puissances coloniales, la Belgique fut la seule à avoir défini un plan cohérent de développement de sa colonie en partant d’une constatation qui était que tout devait y être fait à partir du néant. En matière d’éducation, la France et la Grande Bretagne saupoudrèrent leurs colonies d’Afrique sud-saharienne tandis que la Belgique choisit de procéder par étapes et de commencer par bien développer le primaire, puis le secondaire et enfin seulement le supérieur. Mais, pour que ce plan puisse être efficace, il lui fallait encore une certaine durée. Or, il fut interrompu par l’indépendance alors qu’il fallait à la Belgique au moins deux décennies supplémentaires pour le mener à son terme.
Le Congo enrichit la Belgique avant 1908 quand le roi Léopold puisa dans ses ressources pour lancer en Belgique une politique de grands travaux. Il créa dans ce but la Fondation de la Couronne à laquelle il attribua environ un dixième de la superficie de tout le territoire et qui percevait les revenus domaniaux des concessions.
Ce fut une période sombre dans l’histoire de la colonisation belge, avec une authentique politique d’exploitation fondée sur le travail forcé et dénoncée dès 1899 par Joseph Conrad dans son livre Au Cœur des ténèbres. Mais ce ne fut qu’une parenthèse de quelques années. À partir de 1908, le Congo rentra en effet dans l’État de droit et ses ressources ne servirent plus qu’à sa mise en valeur.
Ce fut d’ailleurs à partir de ce moment que la Belgique y lança un formidable programme d’équipement routier, ferroviaire, portuaire, etc. (Stengers, 1957).
Le Congo finançait son propre plan de développement décennal ainsi que les investissements nécessaires à sa mise en valeur. Jusqu’en 1958, il ne coûta rien à la Belgique puisque les recettes locales tirées de l’impôt des grandes sociétés permettaient les investissements et les dépenses de fonctionnement. Seule exception, la crise des « années 30 » qui ruina le Congo en raison de la chute des cours du cuivre ce qui entraîna un chômage important et le retour de nombreux cadres européens en métropole. L’État belge fut alors contraint d’intervenir et il créa la Loterie coloniale qui rapporta 58 millions de francs-or tandis que le Trésor belge intervenait à hauteur de 104 millions de francs-or durant la période 1933-1940.
En résumé, des origines à 1908, le Congo rapporta 26 millions de francs-or et de 1908 à 1950, il coûta 259 millions. Au total des origines à 1950, il aura donc coûté 209 millions à la Belgique. Or, ces 209 millions représentaient à peine un dixième des dépenses annuelles de l’État Belge.
À partir de 1955, le Congo fut en faillite et l’État belge dut renflouer ses finances. Les économistes prévoyaient que le phénomène allait prendre de plus en plus d’ampleur avec l’accélération des programmes de formation et de mise en valeur prévus, sans compter l’exode rural qui gonflait les centres urbains de masses de chômeurs.
En 1956-1957, les investissements baissèrent et le phénomène fut amplifié par un fait nouveau dans cette colonie où les bénéfices étaient réinvestis sur place : la fuite des capitaux qui montrait bien que les coloniaux avaient perdu confiance dans l’avenir du Congo. Le gouffre financier congolais menaçant de s’ouvrir sous les pieds de la prospère Belgique, voilà qui explique sans doute la précipitation à se débarrasser au plus vite et l’on pourrait dire à n’importe quel prix, d’une colonie qui menaçait de devenir un insupportable fardeau.
D’après ces calculs, l’exportation de biens et de services vers la colonie assurait en 1956 l’emploi direct et indirect de quelque 75 000 personnes, soit 2,1 % de la population active totale [en Belgique] ; en ajoutant aux relations commerciales le revenu des investissements coloniaux, le Congo représentait cette même année, 3,3 % du PNB, 3,6 % des recettes fiscales de l’État et un pourcentage identique du revenu national (3,3 % des revenus de salariés, 1,1 % des revenus d’entreprises individuelles et loyer [...]) La perte économique due à une (éventuelle) rupture totale pourrait s’élever, selon lui, à 2,4 % du PNB. Mais, « il ne semble pas que l’économie belge puisse être gravement atteinte dans son rythme d’expansion à long terme [...] »
Guy Vantemsche, La Belgique et le Congo, Nouvelle Histoire de la Belgique, tome 4, p. 205
Or les [relations avec le Congo] contribuaient à la formation, à concurrence de 4 à 5 %, de notre revenu national. [...] C’est à peine si l’économie belge souffrit, dans son ensemble, de la détérioration des rapports entre les deux pays [Congo et Belgique], l’expansion engendrée par l’ouverture progressive du Marché commun faisant contrepoids. Mais ceci ne veut pas dire que l’épargne belge ne fut pas très durement touchée [les capitaux privés belges avaient beaucoup investi au Congo], ni des familles ruinées, ni certains secteurs d’activité acculés à une difficile reconversion.
René Sterkendries, « Le Congo, Réflexions d’un Belge », 15 juillet 1969.
Le Parlement belge a longtemps été réticent à annexer le Congo de Léopold II jusqu’en 1908 pour plusieurs raisons principales, principalement financières, politiques et morales.
Contexte historique
Le Congo n’était pas une colonie belge au départ, mais l’État indépendant du Congo (EIC, 1885-1908), une possession personnelle du roi Léopold II. Le Parlement belge avait autorisé le roi à en devenir souverain à titre privé (sans engager l’État belge), conformément à la Constitution. Léopold l’avait obtenu lors de la Conférence de Berlin (1885) comme « œuvre humanitaire » (lutte contre l’esclavage, christianisation, commerce libre). Léopold y a développé un régime d’exploitation intensive (caoutchouc, ivoire) très lucratif pour lui personnellement, mais marqué par des abus graves (travail forcé, violences, diminution démographique). Ces exactions ont été dénoncées internationalement à partir de 1900-1904 (rapport Casement, campagne de E.D. Morel, etc.).
Raisons de la réticence du Parlement
Raisons financières (la principale)
Le Congo était vu comme un « legs encombrant ». Léopold avait accumulé des dettes importantes pour financer son entreprise et ses grands travaux en Belgique. Annexer signifiait reprendre ces dettes, investir dans l’administration et risquer un fardeau pour le contribuable belge. Léopold a négocié dur : il a obtenu une grosse indemnité (environ 110 millions de francs pour dettes + 45 millions pour ses projets + part des revenus futurs). Le Parlement craignait que la colonie ne soit pas rentable à court terme, surtout après les scandales qui risquaient de faire baisser les revenus du caoutchouc.
Manque d’intérêt colonial initial
La Belgique était un jeune pays industriel, neutre, sans tradition coloniale forte ni marine puissante. Beaucoup de parlementaires voyaient les colonies comme un luxe coûteux et risqué pour un petit État. Léopold avait dû faire un lobbying intense pour obtenir l’aval initial en 1885. L’opinion publique et le Parlement étaient plutôt apathiques ou sceptiques vis-à-vis de l’aventure africaine.
Raisons politiques et morales
Les socialistes (comme Émile Vandervelde) et certains libéraux critiquaient vivement les abus et ne voulaient pas que la Belgique hérite d’un régime entaché d’atrocités.
Il y avait une crainte de s’engager dans une administration lourde et de devoir « réparer » les exactions des scoiétés concessionnaires. Les pressions internationales (Royaume-Uni, États-Unis) forçaient la main, mais certains parlementaires y voyaient une ingérence.
Le testament de Léopold (1889) prévoyait déjà la cession à la Belgique à sa mort, et un droit de préemption existait depuis 1890/1901. Mais le Parlement a longtemps repoussé ou conditionné la reprise.Vandervelde et d’autres socialistes ont été parmi les plus virulents critiques du régime de Léopold II (abus, travail forcé, etc.). Ils ont contribué à forcer la commission d’enquête de 1905.
Opposition des socialistes
Les socialistes voyaient dans l’annexion un risque de distraction des ressources nationales au profit d’une entreprise capitaliste coloniale, au détriment des réformes sociales intérieures.
Certains craignaient aussi que le modèle autoritaire du Congo ne renforce les tendances anti-démocratiques en Belgique même.
Vandervelde a fini par accepter (à contrecœur et avec des conditions) l’annexion en 1908, mais une partie du parti restait opposée, préférant se concentrer sur la « question sociale » en métropole: bas salaires, travail des enfants, logements insalubres, malnutrition.
« Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Les ressources de l’État (impôts, budget) devaient d’abord servir à améliorer le sort des ouvriers belges pauvres, plutôt qu’à « civiliser » l’Afrique ou enrichir des intérêts privés.
Le tournant de 1908
Sous la pression internationale croissante et après le rapport de la commission d’enquête belge (1905) qui confirmait des abus, Léopold a été contraint de céder.
Le Parlement a voté l’annexion en 1908 (loi du 18 octobre, effective le 15 novembre). Ce n’était pas un enthousiasme colonial, mais un mélange de devoir national, de nécessité diplomatique (pour calmer les critiques étrangères) et de pragmatisme (mieux valait contrôler directement que laisser un scandale permanent).
Éducation sur la colonisation belge au Congo dans une école belge
Histoire — Rwanda et Congo, 7 millions de morts ?

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