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| Des migrants attendent de traverser vers l’enclave espagnole de Ceuta, du côté marocain de la frontière à Fnideq, au Maroc, le 31 juillet 2026 |
Il aura suffi de quelques heures pour qu’une enclave de 18 kilomètres carrés devienne l’épicentre d’une crise européenne. À Ceuta, près de 60000 migrants - majoritairement des jeunes hommes marocains - ont franchi en une journée, de manière irrégulière, la frontière qui sépare le royaume du Maroc du territoire espagnol. La ruée vers cette ville autonome n’est pas seulement le visage d’un échec policier ou sécuritaire. Elle révèle un enchevêtrement d’erreurs et de naïvetés cumulées, dont les leçons (comme les effets) valent pour l’Europe entière.
Ce faisant, Sanchez a ignoré délibérément un phénomène dont l’existence est pourtant attestée au niveau mondial : celui de « l’appel d’air » généré par ce type de décision. Tandis que l’ensemble des passages irréguliers détectés par Frontex aux frontières extérieures de L’UE a reculé de 25 % l’an dernier, la seule route migratoire qui a connu une hausse notable de ses franchissements est celle de la Méditerranée occidentale - qui va, précisément, du nord du Maroc au sud de l’Espagne. La perspective de cette régularisation massive était déjà évoquée publiquement par Madrid.
Cette ruée vers Ceuta met à nouveau en lumière l’extraordinaire fragilité à laquelle nous expose l’état actuel de l’espace Schengen. Un seul pays, même radicalement isolé en Europe (l’adoption récente du « règlement retour » par le Parlement européen en témoigne), est en mesure d’imposer les conséquences de ses décisions à l’ensemble des autres États membres de la zone. Des règles dérogatoires de contrôle s’appliquent, certes, au départ des enclaves de Ceuta et de Melilla vers le continent. Mais quiconque posera le pied en Andalousie entrera dans un espace de 4 millions de kilomètres carrés, où l’absence de contrôle aux frontières - non seulement pour les citoyens de L’UE, mais aussi pour les ressortissants extra-européens - constitue un principe solidement garanti.
Des modalités de rétablissement temporaire des contrôles sont certes prévues par le droit, comme l’a rappelé le ministre Laurent Nuñez pour tenter d’apaiser les craintes. Mais celles-ci se trouvent très limitées dans leur mise en oeuvre concrète. Dans la foulée d’une décision de la Cour de justice de l’union européenne en 2023, les décisions rapides et souveraines de « non-admission » à la frontière française, qui étaient pratiquées largement à la frontière avec l’Italie depuis 2015 (et auraient pu l’être face à l’Espagne aujourd’hui), ont chuté de 80 % en un an.
Le « gouvernement des juges » n’est pas innocent, non plus, dans la crise déclenchée à Ceuta. Au début du mois de juillet, le Tribunal suprême espagnol a publié un arrêt rendant impossible le recours aux « refoulements immédiats » pour les clandestins arrivant par la mer. Les migrants - et, plus encore, les réseaux criminels qui les accompagnent - sont des individus rationnels, qu’il importerait de considérer enfin comme tels. Ils réagissent aux signaux et aux contre-signaux, d’ouverture ou de fermeté. Ils pèsent les opportunités avec les risques qui leur sont associés. Les messages irresponsables envoyés par des gouvernements ou des juridictions engendrent des effets concrets sur la dynamique des flux.
L’apparent relâchement des contrôles marocains qui a accompagné la ruée vers Ceuta devrait aussi dessiller les yeux de nos dirigeants devant une évidence stratégique : l’arme migratoire est devenue l’un des principaux leviers de déstabilisation contre les États européens. [Notons que le Maroc pourrait avoir des intérêts plus directs que la déstabilisation de l'Europe : annexer Ceuta augmenterait légèrement la taille de sa zone économique exclusive en Méditerranée et priverait l'Espagne d'une présence stratégique sur les deux rives de la région du détroit de Gibraltar.]
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| La ZEE de l'Espagne (en turquoise) s'étend jusqu'aux côtes de l'Afrique à Ceuta |
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De la même façon que l’Algérie a « fait payer » la France pour le virage pro-marocain opéré par notre diplomatie en 2024, rompant toute coopération dans le domaine migratoire et facilitant les départs, le régime de Rabat n’apprécie pas le rapprochement engagé entre Madrid et Alger - ni la position du gouvernement Sanchez sur la question du Sahara occidental.
[...] Cet instrument de guerre hybride est d’autant plus efficace que l’Europe entretient activement sa propre vulnérabilité, par un ordre juridique qui fait de notre continent le plus ouvert à l’immigration irrégulière dans le monde.
L’instrumentalisation des migrations est aussi le moyen récurrent d’une « annexion par le bas » pour des gouvernements revendiquant leur souveraineté sur des territoires où ils ne l’exercent pas. Rabat considère Ceuta et Melilla comme des territoires marocains occupés par l’Espagne : l’afflux de ses ressortissants en masse et en force est un moyen d’affirmer cette position, tout comme de préparer un basculement démographique favorable au rattachement. Ce mode opératoire est le même que celui déployé par les Comores à Mayotte, dans un objectif identique. Les crises migratoires ne sont plus seulement des défis humanitaires; elles sont devenues des terrains de confrontation stratégique. Ceuta n’est pas une anomalie. C’est un avertissement.
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